En 2015, une nouvelle Constitution a scellé au Népal la métamorphose du dernier royaume hindou du monde en république fédérale. Comment le discours international sur les droits humains a-t-il trouvé à s'incarner dans cette société marquée par les hiérarchies de caste, ethniques et de genre? Quels sont les mécanismes de l'affirmation de la " culture des droits "?Fondée sur une ethnographie transversale, l'enquête de Barbara Berardi Tadié dévoile le rôle central mais mal connu des associations de la société civile dans les transformations radicales du pays. En s'appropriant le langage international des droits humains, ces associations ont relié revendications locales et mouvements sociaux, impulsant des mutations symboliques, politiques et juridiques majeures.Envisageant ces dynamiques à différentes échelles (locale, nationale et transnationale), l'ouvrage éclaire les stratégies émancipatrices des groupes des mères et des associations dalit, la politisation identitaire des mouvements des nationalités indigènes et des hautes castes, ou encore l'utilisation des litiges stratégiques comme technologies sociales pour obtenir l'égalité de genre et les droits des personnes LGBT+. Il montre comment, hors des cadres partisans, les associations renégocient hiérarchies sociales et rapports de pouvoir, tout en diffusant une culture des droits qui reconfigure éthique, identités et émotions.Barbara Berardi Tadié souligne à la fois la puissance transformatrice du discours des droits et son ambivalence lorsqu'il devient une doctrine politique. Porteur d'émancipation, ce discours redessine également les lignes de conflit, nourrissant tensions identitaires et réactions nationalistes. Devant ces enjeux, qui dépassent largement le Népal, l'ouvrage invite à une approche interdisciplinaire et offre une lecture accessible, destinée à des publics variés.
La Préhistoire du feu est un sujet d'actualité et grâce aux progrès techniques, les connaissances des archéologues ont été profondément renouvelées. Pour autant, les débats restent vifs sur certains aspects essentiels, notamment celui de la date à laquelle le feu a pu être produit à volonté. Tout en reprenant les grands axes des travaux récents, la synthèse présentée ici sera résolument orientée vers une perspective technologique: innovation, diffusion de l'innovation, perte du savoir, convergences ou réinventions.
Paul Sullivan témoigne ici des débuts d'une conversation poursuivie depuis la fin des années 1970 entre un groupe maya (Quintana Roo, Mexique) et lui. Apprenti ethnologue, jeune étudiant utopiste au passé peu conventionnel, c'est une suite de coïncidences qui le conduit à Tuzik, village fondé par d'anciens rebelles mayas yucatèques où il est " l'étranger ". De la vie quotidienne partagée sur le terrain, l'ethnologue n'omet aucune déconfiture ni heureux hasard. Il en naît une ethnographie magnifique: rituels, conceptions de la mort et du temps, miracles, prophéties libératrices ou apocalyptiques, historicité des crusoob, tradition orale qui stimule les mémoires. L'écriture fine, savoureuse, humoristique, ne dissimule rien des questions, réticences, secrets gardés ou déceptions de ses interlocuteurs; mais l'auteur sait ne pas savoir.C'est presque à la fin du livre que Miguel, son truchement constant, lui demande: " pourquoi es-tu l'ennemi? " La question prend tout son sens quand le souvenir des guerres, ancré, trouve un écho troublant dans les temps présents. L'ethnographie participante la plus obstinée offre la construction et les conséquences de cette relation saisissante entre truchements et anthropologues. Les fruits de cette collaboration, restitués à la communauté, sont désormais comme des médiateurs " afin d'entendre les voix de leurs ancêtres ": la boucle est bouclée, comme " l'année est pliée ".
Dans ce recueil, un ensemble d'anthropologues et de linguistes explore de façon innovante la notion de " frontière épaisse " et les arcanes de l'anthropologie de la nuit. À partir d'une connaissance approfondie de terrains situés aux quatre coins du monde, les contributeurs s'inspirent de l'œuvre de la dédicataire de l'ouvrage, Aurore Monod Becquelin, figure pionnière de l'anthropologie américaniste et cheville ouvrière du développement de l'ethnolinguistique en France. Élaborée sous son impulsion, la notion de " frontière épaisse " invite à considérer les frontières entre catégories comme sujettes à des phases ou états de transitions divers, hétérogènes et productifs de sens. Elle s'avère pertinente pour raffiner l'étude d'une grande variété de domaines, qu'il s'agisse d'espaces, de temps, d'états de la vie et du monde, ou encore du savoir. Dans le présent volume, ce sont des états de guerre et de paix, des divisions territoriales, des cosmologies inversant l'intérieur et l'extérieur, mais aussi des expressions du visible et de l'invisible qui sont scrutées au prisme de cette notion. Le second volet, consacré à l'anthropologie de la nocturnité, émane en partie du précédent puisqu'il interroge la nuit – souvent négligée des anthropologues endormis – non pas comme un état stable en simple alternance avec le jour mais comme un lieu de propriétés particulières pouvant déborder l'obscur et surgir en plein jour, bouleversant les frontières communément reconnues. Renversant le primat trop systématiquement accordé à une perspective diurne, le volume propose de nouvelles explorations, toujours sérieuses, parfois ludiques, de la vie nocturne: dans l'œuvre de Shakespeare et chez les chamanes de l'obscurité, chez les adeptes de l'hypnose, les guerriers nyctophyles ou les saintes en voie de métamorphose. Il y est question de l'apparition de l'éclairage artificiel dans des sociétés traditionnelles, ou encore de savoirs poétiques émergeant de la nuit.
L'ouvrage réunit un ensemble de travaux consacrés aux discours et aux langues d'Amazonie et du monde maya, rédigés par des spécialistes de renommée internationale. Les analyses abordent des thématiques phares de l'anthropologie linguistique, à partir d'études de cas issues d'enquêtes de terrain ou d'archives. Des aspects structurels de certaines langues amérindiennes – portant notamment sur l'espace, le temps ou l'agentivité – sont examinés dans une approche discursive et pragmatique. Différentes formes orales, en particulier celles de registres rituels, mais aussi mythiques ou conversationnels, sont étudiées tant pour leurs qualités poétiques que pour leurs modes spécifiques de significations et d'efficacité. La polyphonie énonciative ainsi que l'intertextualité de ces paroles sont mises en lumière, de même que les usages de la vocalité, de la gestualité et d'autres modes co-expressifs de la communication. L'ouvrage met en valeur les paroles étudiées dans leur langue originale et s'interroge, dans une perspective réflexive à la fois contemporaine et historique, sur les révélations et effets produits par la traduction de langues si éloignées des nôtres. Le livre est dédié à Aurore Monod Becquelin, américaniste et ethnolinguiste dont les contributions essentielles aux différents domaines abordés constituent une source d'inspiration pour les auteurs. L'introduction et le chapitre final offrent une présentation historique inédite du parcours de cette chercheuse et du champ des études qu'elle a largement contribué à fonder et à animer en France, en dialogue constant, depuis plus de cinquante ans, avec ses terrains et ses collègues du proche et du lointain.
Ce diptyque réunit un ensemble pluridisciplinaire de travaux consacrés aux langues et discours d'Amazonie et du monde maya, ainsi qu'à la notion de frontière épaisse et à l'anthropologie de la nuit. Les contributeurs, spécialistes reconnus, s'inspirent ainsi de l'œuvre de la dédicataire de l'ouvrage, Aurore Monod Becquelin, figure pionnière de l'anthropologie américaniste et cheville ouvrière du développement de l'ethnolinguistique en France.À partir d'études de terrain et d'archives, le premier volume explore des thématiques phares de l'anthropologie linguistique, en privilégiant une approche discursive et pragmatique. Différentes formes orales – rituelles, mythiques ou conversationnelles – sont examinées afin de décrypter les mécanismes de leurs agencements linguistiques, poétiques, intertextuels et co-expressifs. Le volume met en valeur les extraits en langue originale ainsi que les enjeux de la traduction de langues très éloignées des nôtres.À partir d'une plus grande diversité de terrains, le second volume nourrit la réflexion sur la frontière épaisse, perçue comme un espace de transitions hétérogènes et productives de sens, une notion susceptible d'éclairer les dynamiques d'espaces, de temps, d'états de la vie ou encore de savoirs. Ce concept est mis en œuvre à travers les états de guerre et de paix, des études sur le territoire, les cosmologies inversées ou encore les expressions du visible et de l'invisible. Le volume embraye ensuite sur l'anthropologie de la nocturnité, pour explorer la nuit non comme simple alternance diurne, mais comme lieu de propriétés spécifiques, parfois débordant dans le jour. Qu'il s'agisse de chamanes de l'obscurité, de pratiques hypnotiques, de guerriers nocturnes ou encore de saintes en voie de métamorphose, les analyses interrogent les effets profonds de la nocturnité. Le recueil est enrichi par des interludes poétiques, ludiques, graphiques et musicaux.
Comment une société se reconstruit-elle après un génocide ? Quelles traces cette violence laisse-t-elle dans la mémoire collective et individuelle ? Quelle place ces " morts sans sépulture " trouvent-ils dans la vie des populations locales ?La lecture occidentale médiatique du génocide perpétré par les Khmers rouges entre 1975 et 1979 découle d'une certaine vision de la souffrance d'autrui, très éloignée de l'expression propre aux Cambodgiens. En s'appuyant sur une longue enquête ethnographique, l'autrice entend ici prendre en compte leur ressenti, leur vécu et leur singularité, grâce à une familiarité construite sur plusieurs décennies.Près d'un quart de la population a été décimée par le régime de Pol Pot, mais les corps des victimes n'ont jamais été restitués aux familles. Ces morts sont pourtant loin d'être absents. Pour l'État, ils sont devenus des preuves que l'on montre – notamment dans l'exposition controversée de restes humains au musée du Génocide de Phnom Penh. Les villageois et les fidèles bouddhistes, quant à eux, les " rencontrent " lors de la cérémonie annuelle des défunts : là, tous les morts, quels qu'ils soient, sont " soignés " par les vivants et invités à rejoindre le flux du cycle des renaissances.De même, des fosses communes sont assimilées à des lieux puissants, abritant des esprits tutélaires de territoire et conservant les traces du passé. Ce dispositif permet de prendre en charge des morts anonymes en instaurant un dialogue ritualisé avec eux. Ainsi s'établit une cohabitation originale entre habitants vivants et défunts.Au fil de l'ouvrage apparaissent les mécanismes de réparation sociale et symbolique d'un monde marqué par plusieurs années d'une destruction de masse extrêmement violente. Alors que notre époque voit ressurgir des conflits sanglants de grande ampleur, les pratiques cambodgiennes, largement méconnues, apportent un nouvel éclairage sur les capacités humaines de résilience.
Parcours de femmes, échanges rituels et démariages au Tadjikistan
" Si tu n'es pas mariée, ici, tu n'es rien du tout. " [Shabnam, Tadjikistan, 2012]Au Tadjikistan, le mariage rythme et détermine le parcours de chaque femme, de l'entrée dans la conjugalité en tant qu'épouse jusqu'au mariage de ses enfants, où elle accède au statut envié de belle-mère – autant dire, de femme accomplie. Le mariage conditionne aussi l'organisation de la vie collective car il est au cœur des innombrables échanges de cadeaux et de services sur lesquels repose la sociabilité féminine.Mais s'il reste absolument central pour les femmes, le mariage souffre de l'absence des hommes. Les conjugalités sont ébranlées par l'ampleur de la migration de travail masculine, principalement vers la Russie, et les situations de " démariage " se multiplient. Or, une séparation ou un divorce met en péril l'inscription d'une femme dans les activités communautaires et risque de la marginaliser.Dans cette société musulmane d'Asie centrale nouvellement plongée dans l'économie mondialisée, où coexistent l'héritage du soviétisme, la pratique de l'islam et le renouveau nationaliste, le mariage se transforme et, avec lui, les relations de genre et de parenté. Comment les femmes " démariées " parviennent-elles à éviter le stigmate et l'isolement associés au célibat? Que signifie devenir une femme dans ce contexte mouvant?Mariages, échanges et commérages forment la toile de fond sur laquelle évoluent les femmes que Juliette Cleuziou a rencontrées durant son enquête au long cours en pays tadjik.
Passeurs de mémoire répond à une énigme de terrain: ces mélodies, ces cris joués ou sifflés, ces chants du pays de l'Oach, en Roumanie, multiplient leurs expressions mélodiques et forment un répertoire que les musiciens et les auditeurs " de là-bas " identifient sans difficulté, alors qu'ils sont impossibles à transcrire par les musicologues et les musiciens les plus expérimentés. Comment peuvent-ils être reconnus et transmis?Bernard Lortat-Jacob raconte comment par la ferveur, la réflexion et l'amitié des musiciens rencontrés – ses truchements –, il partage cette chaîne de transmission et de sens. Grâce à une immersion mettant son corps entier en écoute dans ces sonorités indescriptibles, l'auteur fait comprendre qu'au-delà des exécutants-interprètes en chair et en os, la musique se rit de la foule des médiateurs et s'expose elle-même comme truchement sensoriel primaire, envoûtante, avec sa part de mystère.Dans ce récit autobiographique, les accidents de la vie – rencontres, enquêtes, morts – tissent un réseau de relations et de communications où des savoirs musicaux sont transmis d'intermédiaire à intermédiaire, de passionné à passionné. Une leçon d'ensemble sur la musique.