Ethnogenèse et tradition orale chez les Napo Runa d'Amazonie équatorienne
Les Napo Runa (gens du fleuve Napo) sont un groupe indigène de la forêt amazonienne de l'Équateur. Loin de former une société isolée et éloignée du monde occidental, les Napo Runa ont historiquement entretenu des liens étroits avec les colons espagnols, puis la société nationale équatorienne et, aujourd'hui, avec le capitalisme globalisé.Ce livre explore l'histoire des Napo Runa depuis les premières expéditions espagnoles au xvie siècle jusqu'à aujourd'hui. À travers l'analyse de documents historiques, l'auteur décrit la formation de la société napo runa, initialement composée d'individus d'origines culturelles diverses regroupés dans la région du fleuve Napo par les colons et les missionnaires pour en faire leurs serviteurs.Ce livre aborde également l'histoire des Napo Runa à partir de leurs propres récits historiques que l'auteur a recueillis auprès de plusieurs conteurs. Ces récits sont transcrits en quechua, la langue des Napo Runa, et traduits en français. L'analyse de ces récits, placés dans le contexte culturel, historique et épistémologique qui les a produits, permet de saisir l'histoire de la colonisation selon la vision des Napo Runa.
Deux hommes, partageant une même passion pour le monde noir des Amériques, Roger Bastide et Pierre Verger, ont échangé pendant près de trente ans (1947-1974), des centaines de lettres dont l'essentiel a été conservé, retranscrit, annoté par Françoise Morin, qui fut la collaboratrice du premier auteur, et publié dans cet ouvrage.Cette correspondance entre deux spécialistes des religions afro-américaines retrace l'histoire de leur amitié et de leur collaboration aux multiples facettes. Entre Pierre Verger, photographe devenu ethnologue, historien et botaniste, et Roger Bastide, sociologue, anthropologue et professeur d'université, une relation faite de dialogue, de confiance, d'écoute et de respect mutuel se construisit au fil des ans. Relation d'autant plus surprenante que ces deux chercheurs français appartenaient à des univers socioculturels très différents qui les avaient façonnés pour des itinéraires opposés.Grâce à cette correspondance se distinguent les questionnements structurants d'un champ de recherche émergeant, l'anthropologie des mondes noirs. Ce livre offre également une plongée d'une grande finesse dans l'univers des religions afrobrésiliennes.
Dans cette histoire du Brésil d'avant le Brésil, d'avant sa colonisation donc, l'archéologue brésilien Eduardo Góes Neves déconstruit l'image commune de l'Amazonie, trop souvent perçue comme une forêt vierge dépourvue de culture en périphérie sud-américaine.Pour ce faire, il retrace l'occupation humaine du bassin amazonien, dont l'histoire commence il y a plus de 11 000 ans, et ce jusqu'aux premières conquêtes européennes. Grâce à une approche historico-culturelle, Neves, grandement aidé par ses nombreux collaborateurs, nous présente une Amazonie au cœur du développement de son continent, lieu de regroupements de populations variées qui y ont vécu et qui auraient échangé avec des peuples lointains, issus même, pour certains, des hauts plateaux de la cordillère des Andes.En s'appuyant sur plus de 30 années de recherches, l'auteur fait revivre chronologiquement les femmes et les hommes qui ont peuplé l'Amazonie sous diverses manières, et qui ont été à l'origine de nombreuses innovations techniques et culturelles.Eduardo Góes Neves, en repensant l'histoire du bassin amazonien, nous invite surtout à reconsidérer ces peuples anciens qui, délibérément, auraient refusé de s'organiser en État et nous offre, ainsi, une vision décloisonnée des trajectoires humaines.
Quelles sont les formes d'engagement dans la pratique ethnographique? Une vingtaine d'ethnographes de différentes sciences sociales et générations présentent leurs expériences. Des régimes d'engagement sont ainsi discutés, à l'échelle d'un terrain, d'une carrière ou d'un apprentissage universitaire. Un accès original aux coulisses de la recherche en France comme ailleurs dans le monde, et aux rapports d'altérité qui se construisent en enquête. Vivre pleinement son ethnographie conduit souvent à s'adapter aux contextes étudiés, à s'impliquer dans la cité, parfois à militer, tout en interrogeant sa propre biographie et sa responsabilité éthique.
Comment une société se reconstruit-elle après un génocide ? Quelles traces cette violence laisse-t-elle dans la mémoire collective et individuelle ? Quelle place ces " morts sans sépulture " trouvent-ils dans la vie des populations locales ?La lecture occidentale médiatique du génocide perpétré par les Khmers rouges entre 1975 et 1979 découle d'une certaine vision de la souffrance d'autrui, très éloignée de l'expression propre aux Cambodgiens. En s'appuyant sur une longue enquête ethnographique, l'autrice entend ici prendre en compte leur ressenti, leur vécu et leur singularité, grâce à une familiarité construite sur plusieurs décennies.Près d'un quart de la population a été décimée par le régime de Pol Pot, mais les corps des victimes n'ont jamais été restitués aux familles. Ces morts sont pourtant loin d'être absents. Pour l'État, ils sont devenus des preuves que l'on montre – notamment dans l'exposition controversée de restes humains au musée du Génocide de Phnom Penh. Les villageois et les fidèles bouddhistes, quant à eux, les " rencontrent " lors de la cérémonie annuelle des défunts : là, tous les morts, quels qu'ils soient, sont " soignés " par les vivants et invités à rejoindre le flux du cycle des renaissances.De même, des fosses communes sont assimilées à des lieux puissants, abritant des esprits tutélaires de territoire et conservant les traces du passé. Ce dispositif permet de prendre en charge des morts anonymes en instaurant un dialogue ritualisé avec eux. Ainsi s'établit une cohabitation originale entre habitants vivants et défunts.Au fil de l'ouvrage apparaissent les mécanismes de réparation sociale et symbolique d'un monde marqué par plusieurs années d'une destruction de masse extrêmement violente. Alors que notre époque voit ressurgir des conflits sanglants de grande ampleur, les pratiques cambodgiennes, largement méconnues, apportent un nouvel éclairage sur les capacités humaines de résilience.
The law of the outlaw: Law and order in, with, and beyond criminal groups
La Revue suisse d'anthropologie sociale et culturelle est la revue évaluée par des pairs ("peer-review") et en libre accès de la Société Suisse d'Ethnologie (SSE), dédiée aux questions d'actualités et aux débats en anthropologie. Elle a été fondée en 1979, et a été publiée auparavant sous le nom Ethnologica Helvetica (1979–1995) et Tsantsa (1996–2022).
Parcours de femmes, échanges rituels et démariages au Tadjikistan
" Si tu n'es pas mariée, ici, tu n'es rien du tout. " [Shabnam, Tadjikistan, 2012]Au Tadjikistan, le mariage rythme et détermine le parcours de chaque femme, de l'entrée dans la conjugalité en tant qu'épouse jusqu'au mariage de ses enfants, où elle accède au statut envié de belle-mère – autant dire, de femme accomplie. Le mariage conditionne aussi l'organisation de la vie collective car il est au cœur des innombrables échanges de cadeaux et de services sur lesquels repose la sociabilité féminine.Mais s'il reste absolument central pour les femmes, le mariage souffre de l'absence des hommes. Les conjugalités sont ébranlées par l'ampleur de la migration de travail masculine, principalement vers la Russie, et les situations de " démariage " se multiplient. Or, une séparation ou un divorce met en péril l'inscription d'une femme dans les activités communautaires et risque de la marginaliser.Dans cette société musulmane d'Asie centrale nouvellement plongée dans l'économie mondialisée, où coexistent l'héritage du soviétisme, la pratique de l'islam et le renouveau nationaliste, le mariage se transforme et, avec lui, les relations de genre et de parenté. Comment les femmes " démariées " parviennent-elles à éviter le stigmate et l'isolement associés au célibat? Que signifie devenir une femme dans ce contexte mouvant?Mariages, échanges et commérages forment la toile de fond sur laquelle évoluent les femmes que Juliette Cleuziou a rencontrées durant son enquête au long cours en pays tadjik.
Passeurs de mémoire répond à une énigme de terrain: ces mélodies, ces cris joués ou sifflés, ces chants du pays de l'Oach, en Roumanie, multiplient leurs expressions mélodiques et forment un répertoire que les musiciens et les auditeurs " de là-bas " identifient sans difficulté, alors qu'ils sont impossibles à transcrire par les musicologues et les musiciens les plus expérimentés. Comment peuvent-ils être reconnus et transmis?Bernard Lortat-Jacob raconte comment par la ferveur, la réflexion et l'amitié des musiciens rencontrés – ses truchements –, il partage cette chaîne de transmission et de sens. Grâce à une immersion mettant son corps entier en écoute dans ces sonorités indescriptibles, l'auteur fait comprendre qu'au-delà des exécutants-interprètes en chair et en os, la musique se rit de la foule des médiateurs et s'expose elle-même comme truchement sensoriel primaire, envoûtante, avec sa part de mystère.Dans ce récit autobiographique, les accidents de la vie – rencontres, enquêtes, morts – tissent un réseau de relations et de communications où des savoirs musicaux sont transmis d'intermédiaire à intermédiaire, de passionné à passionné. Une leçon d'ensemble sur la musique.
" L'enquête a donc duré trois ans et non 'une après-midi': mais je voulais, avec ce titre, garder quelque chose de la temporalité de ces longs moments à traîner avec les enfants. Et, on l'aura compris, ce n'est pas le Shanghai que l'on voit d'habitude, ce n'est pas une après-midi à faire du shopping sur le Bund dont il s'agit ici. C'est plutôt le Shanghai des 'mauvaises herbes' de Lu Xun, celui des habitats dégradés entre deux zones en rénovation, là où vivaient les enfants sur lesquels j'enquêtais, venus des campagnes chinoises pour accompagner leurs parents en quête de travail. C'est là que l'on suivra la trame ordinaire de ces vies petites, au gré des rencontres et des lieux de l'ethnographie qui organisent le parcours de l'enquête et du livre. (…) Le souci de (r)ouvrir la discussion de l'enfance en sciences sociales est soigneusement entremêlé dans ces déambulations, comme un livre dans un autre livre, dont on peut suivre le fil à travers le système des sous-titres. Chaque chapitre est ainsi l'occasion d'un arrêt sur un moment clé de ce qui pourrait être une réflexion sur l'enfance ou, plutôt, sur la question anthropologique de l'âge, abordée à partir de l'enfance. " Extrait
Numéro Varia avec une série d'études et essais originaux, accompagnés de recensions d'ouvrages récents et de textes courts rendant compte des débats qui traversent l'anthropologie aujourd'hui.
"Le 24 février 2022, les chars russes entraient en Ukraine, entamant une guerre d'une ampleur et d'une violence sans précédent en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Subitement, le thème de l'apocalypse – auquel les débats de ces dernières années sur le réchauffement climatique nous ont habitués – a pris tout près de nous un nouveau visage: celui de la guerre totale, des destructions massives et sys- tématiques, du massacre de populations civiles. Nous voici, malgré nous, invités à "faire retour" sur l'apocalypse. "Dans cette conférence inédite, Jean-Claude Schmitt interroge dans la longue durée le thème de l'apocalypse, des textes bibliques aux usages politiques qui en ont été faits durant le Moyen Âge.