Ce nouveau numéro s'ouvre avec une " Chronique " sur le succès fulgurant de Javier Milei: le président argentin serait-il un leader charismatique? Un dossier thématique est ensuite consacré aux usages de la notion de " cryptotype " en anthropologie. Ce terme, forgé dans les années 1930 par Benjamin Lee Whorf, désigne des catégories grammaticales dont les significations se laissent partiellement déchiffrer par l'examen des contextes syntaxiques. S'inspirant de ce fait de langue, les contributeurs de ce dossier analysent la dialectique subtile du manifeste et du caché, de l'évident et de l'inévident, qui caractérise certains usages pragmatiques du langage. En comparant le récit autobiographique d'un missionnaire américain en Afrique du Sud et le récit de vie d'un guerrier zulu retranscrit et traduit par ce même missionnaire, le premier article met au jour un processus d'effacement ancré dans les idéologies de la langue et l'identité des protagonistes. Le deuxième article nous conduit dans une communauté quechuaphone des Andes péruviennes, où la dénonciation anonyme d'un adultère déclenche des dissensions internes traversées de non-dits et apparaît comme un stigmate genré. La contribution suivante est une étude sur les relations de parenté d'évitement qui, si elles prennent la forme d'attitudes négatives, ont cependant une dimension positive à travers des signes fugaces dont on peut montrer la structure graduelle. La dernière contribution porte sur la consultation d'un oracle du monastère tibétain de Nechung. La parole du médium est ambiguë et ouverte à de multiples interprétations, offrant la possibilité de repérer les stratégies sémiotiques et interactionnelles mises en œuvre par les participants pour composer avec cette opacité. Enfin, le numéro se clôture par la réponse de Nathalie Heinich à l'" À Propos " qui était consacré à son ouvrage sur la valeur des personnes.
Ce numéro reflète les nouvelles inflexions de la revue, qu'illustrent la biographie d'une figure emblématique de la vie politique nigériane et un écrit réflexif sur le positionnement du chercheur pendant et après l'enquête. Il explore aussi des temps d'effervescence ou de crise et leurs multiples effets: pandémie de Covid-19 au Burkina Faso, guerre de 1990 au Rwanda, conflicts fonciers au Mali, miliciarisation dans le Congo postrévolutionnaire ou encore web-prédication musulmane en Côte d'Ivoire post-crise. L'hommage à Jean-Louis Boutillier témoigne de l'exceptionnalité d'une carrière et de la puissance de l'anthropologie pour décrypter le monde social.
L'évolution récente de la méthodologie des sciences sociales impose désormais à la recherche historique un suivi individualisé et multidimensionnel des acteurs et de leurs conduites au fil du temps. Il s'agit d'étudier des processus complexes, des agencements de comportements successifs, construits progressivement par chaque acteur, à travers tâtonnements, essais et erreurs. Une telle investigation implique l'utilisation de bases de données informatisées, permettant de transformer une masse d'informations issues de sources multiples en données exploitables. Les articles présents dans ce numéro explicitent cette opération de la plus haute importance, tant sur le plan épistémologique qu'empirique, en histoire et dans les sciences sociales.
Cours de sociologie générale (Francfort, été 1930)
En 1930, Karl Mannheim, fraîchement nommé à la prestigieuse chaire de sociologie de l'université de Francfort-sur-le-Main, consacre son premier cours à la " sociologie générale ". Cet enseignement est un jalon méconnu dans l'histoire de la sociologie. Sa transcription, tardivement découverte, est pour la première fois traduite et présentée en français. Au cœur d'une Europe meurtrie et lorsque l'Allemagne s'enfonce dans la crise qui mènera à l'effondrement de la république de Weimar, Mannheim expose dans son cours une conception de la sociologie qu'il considère comme l'expression même de la conscience moderne. Cette conception prend une valeur éminemment politique. Si l'on admet que le fascisme constitue une " reprimitivisation " de la pensée, comme il l'affirme, l'attitude sociologique se pose comme un rempart civique et une opposition. Elle aguise la conscience collective dans une société en passe de modernisation, face à des forces qui ne peuvent espérer l'emporter qu'en parvenant à étouffer cette réflexivité.À l'heure où l'influence des partis populistes et nationalistes d'extrême droite ne cesse de croître en Europe, ce texte délivre un regard engagé sur la finalité politique des sciences sociales. La présentation par Dominique Linhardt, tout en situant le cours dans son contexte historique, vise à appuyer cette portée de l'enseignement de Mannheim pour surmonter la crise actuelle des sciences sociales.
Ce numéro propose en dossier principal deux articles sur les mondes océaniens. Adrian Muckle et Benoît Trépied s'y intéressent à une micro-histoire familiale de métissage en Nouvelle-Calédonie, aux silences des généalogies et à la colonisation. Lauren Benton et Adam Clulow rouvrent quant à eux le dossier de Pitcairn et réfléchissent au statut juridique de l'îlot rendu notamment célèbre par la mutinerie du Bounty.Une série de comptes rendus sur le Pacifique et l'Océanie étaye ce dossier et permet de rendre compte de l'actualité des débats en histoire et en sciences sociales, au carrefour de l'histoire, de l'ethnologie et de l'anthropologie.Le numéro se poursuit avec une note critique de Masha Cerovic sur trois ouvrages majeurs qui interrogent des frictions impériales russes et ottomanes au XIXe siècle.Dans un article à plusieurs mains, Corinne Bonnet, Julie Bernini, Thomas Galoppin, Sylvain Lebreton, Alaya Palamidis, Giuseppina Marano et Enrique Nieto Izquierdo analysent les façons de compter les épithètes et les noms divins des mondes grecs et sémitiques pour mieux comprendre et qualifier les polythéismes antiques.Enfin, un forum est consacré au livre de Maurizio Isabella sur l'histoire de l'Europe méridionale à l'ère des révolutions du début du XIXe siècle, un ouvrage qui propose de repenser en profondeur la géographie et l'histoire politiques de cette période.
Ce numéro varia éclaire les usages du religieux comme catégorie, principe de régulation et institution.C. Clémentin-Ojha montre comment la traduction de secular dans la Constitution indienne révèle les tensions entre droit, État et définition de la catégorie " religion " dans l'hindouisme. Dans son analyse de la judiciarisation du blasphème au Pakistan, P. Rollier souligne que catégoriser un acte comme contraire à la religion ne relève pas seulement de modes de croire, mais aussi de logiques issues d'une histoire juridique et coloniale.L. Seurat et J. Safar éclairent ensuite les enjeux de régulation du religieux, à travers le cas du marché du hajj en France, où contrôle des mobilités et fabrication d'un " islam de France " s'entrecroisent. C. Vincent-Cassy retrace l'essor du culte de l'archange Raphaël sous Charles II, instrument de protection et de légitimation dynastique.E. C. Calabrese aborde le Hezbollah comme une institution à la fois religieuse, politique et militaire. À l'inverse, M. Colin montre que les membres du Temple Satanique se réapproprient la figure de Satan comme symbole d'émancipation envers la contrainte institutionnelle.Enfin, M. S. Chaidron s'intéresse à la récupération catholique de Claude Bernard, posant la question – centrale pour les sciences sociales des religions – des frontières entre science et religion.
Enquêtes dans les cités minières britanniques (1939-1945)
De 1939 à 1945, le Royaume-Uni a connu plus de 7 000 grèves, en grande partie dans l'industrie charbonnière. Qu'est-ce qu'impliquait, pour les mineurs britanniques, le fait de faire grève en temps de guerre, malgré tout? Malgré des accusations d'antipatriotisme, la législation de guerre criminalisant les grévistes, et la politique de coopération nationale des syndicats. En s'appuyant sur les enquêtes et les entretiens menées à l'époque, Ariane Mak propose une analyse from below, à hauteur des mineurs et des communautés, des vies ouvrières en temps de guerre.Le livre met en lumière les dynamiques internes des grèves, leurs motivations économiques et morales, tout en explorant des enjeux rarement étudiés: les revendications salariales se voient articulées à des questions de genre, aux enjeux de transmission filiale et de fierté professionnelle. La grève se dévoile dans les dépenses de la voisine chez l'épicier, dans les plaisanteries colportés entre grévistes au pub ou encore dans les ragots échangés entre femmes sur le pas de la porte. En restituant la voix des mineurs et de leurs familles, les enquêtes qui se croisent ici offrent une fresque saisissante de ces résistances sociales méconnues et des cultures ouvrières qui s'y illustrent.
L'histoire des tribunaux et de la justice en Russie revêt une importance particulière pour comprendre les spécificités du développement de l'État et de la société russes. En attendant, ce domaine peut difficilement être considéré comme bien étudié. Bien entendu, les avocats se sont souvent tournés vers elle et continuent de se tourner vers elle. Toutefois, leur approche souffre pour l'essentiel de l'application de catégories juridiques incohérentes pour l'époque et se limite à l'analyse des actes législatifs. Dans le même temps, presque aucun document d'archives n'est utilisé, en particulier les archives judiciaires restent complètement oubliées. En revanche, les historiens ont étudié activement les affaires judiciaires ces dernières années, mais ils s'intéressent davantage aux divers aspects de l'histoire sociale qu'à la pratique des tribunaux. Dans ce numéro thématique, nous tenterons de combiner les efforts d'historiens et de juristes afin d'étudier l'évolution des idées sur la justice et ses agents (juge, procureur, enquêteur, etc.), ainsi que de considérer la pratique d'institutions judiciaires spécifiques en Russie aux XVIIe-XIXe siècles.
" Tout est parti d'une image, d'une seule image ": le débat qui a opposé Georges Didi-Huberman et Enzo Traverso pendant plusieurs mois, dans les colonnes d'AOC, est resté ouvert. Si le premier défend une approche visuelle et sensible des images, attentive aux émotions et aux désirs, le second prône une histoire politique de l'image, irréductible à la gestuelle. Convoquant Aby Warburg, Hannah Arendt ou Walter Benjamin, les deux scientifiques abordent de nombreux sujets, comme la représentation de la Shoah, l'esthétisation politique ou l'élitisme esthétique, et la discussion, souvent âpre, se déplace sur le terrain politique.Sans prétendre épuiser la querelle, Guillaume Blanc-Marianne, spécialiste de Gilles Caron et de la photographie de presse, est venu apporter un éclairage neuf qui a permis de relancer, sinon de clore, la discussion. Une autre manière de dire que rendre les images lisibles au plus grand nombre est une science, peut-être un art.