Une esquisse littéraire des marges érotiques et ontologiques, de Sade à Rachilde
En son sens originel ou actuel, la bestialité désigne un comportement si immoral qu'il en devient indigne d'un être humain. En retraçant l'emploi de cette notion à travers les époques, dans les sciences théologiques, juridiques et médicales, cet essai se propose d'explorer comment la bestialité est aussi devenue un objet littéraire et esthétique.Apparemment parfait objet de scandale littéraire, l'étude permet toutefois de comprendre que la bestialité – et la poétique qu'elle véhicule – revêt une importance fondamentale: dans le sillage de la théorie darwinienne qui replace l'homme dans l'évolution du vivant, ces textes littéraires questionnent le présupposé même d'humanité et de la fixité de nos essences. Derrière ces grands principes se profilent des " marges ", tant ontologiques qu'érotiques, déplaçant et dérangeant notre sexualité et notre identité...
Une lecture pragmatique de Primo Levi et Charlotte Delbo
Allant à l'encontre du mythe du silence des survivants des camps de la mort nazis, cet essais analyse la façon dont les témoignages de Charlotte Delbo et Primo Levi construisent la situation d'énonciation du rescapé et constituent un récit crédible ou authentique qui suscite l'adhésion du destinataire. Se questo è un uomo et Aucun de nous ne reviendra ont su raconter et transmettre ce vécu extrême, et ceci malgré un refus de croire ou de se sentir concerné amplement partagé au moment de la parution de leurs témoignages. Toutefois, les chemins empruntés pour sortir de cette impasse semblent radicalement opposés : tandis que Primo Levi prône une écriture dite scientifique, Charlotte Delbo plaide en faveur d'un langage poétique. De cette divergence, une évidence se fait jour. À l'origine de tels choix stylistiques résident des dynamiques communicationnelles bien différentes : la mission du témoin est-elle la même lorsque l'on a été déporté pour ses origines juives ou pour son engagement politique ?Dès lors, explorer l'espace discursif construit et habité par l'œuvre elle-même devient une voie privilégiée pour découvrir la manière dont le témoignage est appréhendé par les auteurs. Par l'examen attentif des formes pragmatiques de ces deux œuvres se révéleront les différents modes du dire, à leur tour révélateurs, car étroitement liés au contexte de production du récit, et aux conditions de l'expérience concentrationnaire elle-même. Ainsi, le présent essai propose d'explorer les enjeux communicationnels derrière cette question, somme toute fondamentale : comment se faire témoin ?
Une correspondance avec Nadar, de la photographie à l'aéronautique
Dans la correspondance entre Victor Hugo et Nadar, la photographie occupe une place minime, sinon anecdotique. L'essentiel de leurs e´changes porte sur l'ae´ronautique, les deux hommes partageant un me^me point de vue progressiste sur la navigation ae´rienne. A` partir de cette correspondance, a` partir aussi de cette absence e´tonnante de la question photographique, l'objectif du pre´sent volume est de re´e´valuer certains enjeux du rapport de Victor Hugo a` la technique, sugge´rant l'hypothe`se suivante: la photographie et l'ae´ronautique ne me´diatisent pas la vision poi¨e´tique du cre´ateur, mais contribuent a` sa visibilite´ posturale. La puissance de leur faire voir va du monde au poe`te, et non l'inverse.D'une part, contrairement a` une hypothe`se relativement re´pandue, l'œuvre hugolienne semble e´chapper a` l'ubiquitaire " re´volution invisible " de´crite par Philippe Ortel. D'autre part, l'ae´ronautique, glorifie´e par Hugo sur le plan du progre`s, est critique´e pour son de´ficit esthe´tique. Le rapport du poe`te a` ces techniques est a` chercher ailleurs. Ses portraits photographiques et ses e´crits sur la navigation ae´rienne participent a` l'e´laboration d'une posture multiple et soigneusement travaille´e. Ils nous montrent opposant politique, un exile´ re´sistant, un poe`te proscrit, un ami des sciences et du progre`s. Ils fac¸onnent et manifestent la " posture-Hugo ", faisant voir l'homme-total d'un progre`s total, tout a` la fois politique, poe´tique et technique.
Les scènes du merveilleux féerique de la Comédie-Italienne aux Boulevards (1762-1789)
Dès le milieu du XVIIIe siècle, les philosophes tentent de chasser les fées de la scène : quels spectateurs sensés pourraient encore s'émerveiller de ces " contes de vieilles " et être dupes des artifices des scènes de magie ? Pourtant, les spectacles de féerie, en vogue depuis la fin du siècle précédent, continuent à nourrir le répertoire des théâtres parisiens : les prodiges des fées, sylphes et génies enchantent, font rire et, surtout, pleurer les spectateurs. C'est que les auteurs de la seconde moitié du siècle engagent en réalité le théâtre merveilleux vers de nouvelles formes sensibles, qui frappent les yeux et l'esprit pour parler au cœur.Cette étude se propose de mettre en lumière les enjeux dramaturgiques et scénographiques de ce tournant sensible et moral du merveilleux qui se façonne sur les scènes de la Comédie-Italienne et des boulevards dans les années 1760-1780. Elle montre les ambiguïtés de ce théâtre des fées, qui, avant même que la féerie ne soit, au siècle suivant, constituée en genre, oscille en toute liberté entre le grand spectacle et sa mise à distance.
Phénomène rare dans la littérature de langue française, la narration à la quatrième personne n'en demeure pas moins attestée. De La Grande Peur dans la Montagne (1925) de Charles Ferdinand Ramuz à Après le monde (2020) d'Antoinette Rychner, plusieurs romanciers ont ainsi choisi le nous (ou le on) pour tisser l'histoire de groupes restreints ou de communautés. Pourtant, à ce jour, peu d'études ont abordé les spécificités stylistiques et les enjeux thématiques de ces récits portés par une voix plurielle. Cet essai s'y emploie donc, s'ingéniant à montrer en quoi ce type de narration diffère du récit à la première personne. Lorsqu'un roman est narré au nous sans aucun je auquel le rattacher, qui raconte vraiment ? Doit-on imputer la narration à un hypothétique narrateur anonyme, ou supposer l'existence d'un sujet collectif d'énonciation ? À l'image de l'ambiguïté référentielle propre au pronom, les situations narratives qui y ont recours de façon systématique appellent peut-être plusieurs lectures, selon la perspective que l'on choisira d'adopter. À partir de la description d'une forme marginale, La Quatrième Case souhaite mettre en tension les modèles narratologiques disponibles en reposant cette question fondamentale de la poétique : au fond, qui parle (s'il faut que quelqu'un parle), lorsqu'un texte dit nous ?
Au début des années 1950, Boris Vian ébauche un nouveau livre " à l'américaine " dans la lignée des quatre romans noirs qu'il a signés sous le nom de " Vernon Sullivan ". Vian en établit le synopsis, rédige les quatre premiers chapitres, puis abandonne le projet et laisse ses personnages en plan ; il ne reprendra plus ce manuscrit jusqu'à sa mort en 1959. Soixante ans plus tard, l'Oulipo se voit confier l'ébauche, et six de ses membres s'attèlent à poursuivre et à achever le roman. Celui-ci paraît finalement en 2020, aux éditions Fayard, sous le titre de On n'y échappe pas.Un tel geste fait figure d'exception dans la littérature récente, les textes inachevés étant généralement édités en l'état. Le présent essai cherche donc à comprendre les mo- dalités d'une continuation, partant de l'idée qu'une telle entreprise littéraire, délicate sinon controversée, ne peut se faire sans l'utilisation de stratégies textuelles et paratextuelles très précises. Mais enquêter sur On n'y échappe pas impose également de démêler les fils du canular Vian-Sullivan, de déjouer les jeux oulipiens, et, contre toute attente, d'élaborer enfin quelques feintes pour mieux rendre justice aux audaces des co-auteurs.
Cet essai a pour première impulsion la volonté d'extraire le rap d'une réception orientée par la hiérarchie symbolique des objets culturels. La clé semble résider dans la manière dont les conditions sociales de l'émergence du genre dans la France des années 90, deviennent, dans les environs de 2015, des motifs textuels qui dessinent les traits de sa poétique et de son esthétique. L'exemple le saillant de cette translation est le featuring. Consistant à inviter un·e·x autre artiste·x à collaborer sur un même morceau, ce phénomène représente l'unité de base des chaînes de coopération qui ont permis l'institutionnalisation du rap à ses débuts. Aujourd'hui, le featuring apparaît dans les textes comme la marque d'un regard sociologique porté par le rap sur sa propre histoire, son monde social et ses acteur·ice·x·s. De ce mouvement performatif et collectif, émergent les caractéristiques qui fondent les critères d'une légitimité autodéterminée destinée à renverser les donnés de l'hégémonie culturelle.
Les spectres du conflit dans la littérature contemporaine (1980-2020)
Parler d'une " littérature du travail ", n'est-ce pas en soi un oxymore, une contradiction dans les termes? Pourquoi, en effet, la littérature, envisagée comme activité esthétique par excellence, en viendrait-elle à prendre pour objet le travail? Quelle importance les écrivains contemporains accordent-ils à la besogne quotidienne, aux gestes banals, aux lieux triviaux que sont l'usine et les locaux d'entreprise? Pourquoi s'intéresser aux univers de travail pourtant éloignés du labeur d'écrivain?Si l'on admet le postulat d'une séparation entre le fait social du travail et les écrivains, on peut dès lors se demander comment ces derniers peuvent prétendre dire ou écrire le travail? Il semble qu'un gouffre doive être franchi pour que la littérature s'approche de la condition laborieuse. Ces enjeux touchent aux problèmes du rapport de l'écrivain au monde social et de sa place dans la division du travail. Axé sur l'analyse de trois ouvrages contemporains – Les Fils conducteurs de Guillaume Poix (2017), Le Quai de Ouistreham de Florence Aubenas (2010) et Le Laminoir de Jean-Pierre Martin (1995) – le présent essai explore les textes comme des configurations problématiques, traversées par des tensions qui se cristallisent au coeur de la représentation du travail.
Le traces du chœur antique dans la tragédie française du XVIIe siècle
Au XVIIe siècle, en France, le chœur, véritable colonne vertébrale des tragédies grecques, déserte les scènes théâtrales. Mais s'il disparaît en tant que groupe physiquement présent, l'élément choral ne s'absente pas pour autant.Tel est l'enjeu de cet essai: mettre à jour, à partir des récritures d'Antigone et d'Iphigénie par Jean de Rotrou et par Jean Racine, les traces du chour antique dans la tragédie française du XVIIe siècle. Mais il s'agit aussi et surtout de montrer que l'éviction et la reconfiguration de ce médiateur désormais indésirable entre la scène et la salle, a des conséquences déterminantes sur la composition de l'action, les caractères des personnages et l'expérience du spectateur. L'ouvrage offre ainsi un éclairage inédit sur le fonctionnement dramaturgique de la tragédie classique, tout en invitant à s'interroger sur les véritables causes du redéploiement du chœur dans la production théâtrale ultérieure.
Lecture ordinaire, univers de croyances et interprétation des mondes littéraires
En prenant le contrepied du postulat, encore dominant dans les départements de littérature et dans les programmes de l'école publique, que les interprétations "savantes" des récits littéraires prennent leurs distance avec des phénomènes relatifs à la pratique "ordinaire" de la lecture (implication affective dans l'histoire, croyance en l'existence des personnages), Aurélien Maignant pose l'hypothèse que la distinction entre lecture "ordinaire" et "lecture savante" est largement caduque.En effet, aucun discours porté sur une fiction ne peut s'empêcher de proposer une version alternative du monde raconté, version à laquelle il fait semblant de croire. Chaque interprète se situe dans une position comparable à celle des personnages, non pas en habitant directement la fiction, mais indirectement, en la cohabitant. D'Edgar Allan Poe au marquis de Sade, en passant par Horace de Corneille, cet ouvrage s'interroge sur les univers de croyance comme mises en jeu du monde.
Usages et pratiques du littéraire (XIXe-XXIe siècles)
Ce livre présente neuf études de cas qui se proposent, chacune à sa manière, d'examiner les rapports complexes que la littérature a entretenus, au long des XIXe, XXe et XXIe siècles, avec le droit, l'histoire, l'innovation scientifique, le marketing, la médecine, la politique, le rap, la sociologie et le théâtre. Elles offrent une réflexion d'une part sur l'usage que l'on peut faire de la littérature dans ces domaines, d'autre part sur les conséquences de cet usage sur les pratiques du droit, de l'histoire, etc. Il apparaît cependant rapidement que ces neuf détours appellent autant de retours sur la littérature. En effet, chacun des cas étudiés en éclaire certaines facettes : soit parce que les objets considérés instaurent une limite entre " la littérature" et le reste, soit à l'inverse parce qu'ils la rendent poreuse. Plus encore : par contagion, il semble que certaines productions usant de la littérature sont elles-mêmes susceptibles de faire littérature, c'est-à-dire de provoquer un effet littéraire, voire parfois de s'instituer comme littérature.
Esquisses littéraires d'une théorie qui n'aura jamais vu le jour
De nos jours, deux disciplines se partagent l'étude du ou des rêve(s): les neurosciences et la psychanalyse. Tandis que celles-là délaissent volontairement le contenu du rêve pour ne plus s'intéresser qu'à l'activité cérébrale durant le sommeil, celle-ci ne se préoccupe que du plaisir qu'il signifierait. Faute d'y chercher autre chose, on ne trouve donc plus aujourd'hui dans nos rêves qu'un souhait déformé – peut-être même n'y a-t-il plus rien d'autre à y trouver. Cette situation s'est cristallisée au tournant du XXe siècle, cependant qu'une alternative était esquissée, en marge de ce dilemme désenchanté, non par des psychologues ou des médecins de métier, mais par deux écrivains qui ont partagé un penchant de jeunesse pour les spéculations onirologiques: Maurice Maeterlinck et Alfred Jarry. Chacun d'eux a contribué sans le savoir à l'élaboration d'une théorie du rêve qui n'a finalement jamais vu le jour; une théorie dont l'histoire – si tant est qu'elle soit possible – n'est faite que d'avortements et de recommencements.