Peut-on penser la parenté sans faire référence à la procréation? La question est au cœur d'une des plus anciennes querelles de l'anthropologie. Lourdement chargée d'implications épistémologiques, philosophiques et politiques, cette querelle sur la parenté a divisé chaque génération d'anthropologues et suscité des antagonismes extrêmes et des polémiques virulentes. Si la parenté reste un domaine de phénomènes fascinants, à la fois systématiques et étranges, les lecteurs et lectrices sont souvent effrayés par les ouvrages qui en traitent: monumentaux comme des statues, emplis de schémas complexes étendus comme des toiles d'araignées et de noms plus exotiques les uns que les autres. Ce livre expérimental, qui rassemble vingt-six anthropologues, propose une approche nouvelle. Afin de libérer pleinement la controverse en tant que technique de réflexion et de publication collective, les protagonistes du débat ne sont plus des auteurs humains, mais huit avatars. Chacun incarne une perspective théorique originale et complémentaire de celles des autres, avec lesquelles il entre en débat. L'ensemble est introduit par le texte d'un avatar neutre et bienveillant qui éclaircit avec douceur un demi-siècle de débats au sein de l'anthropologie de la parente´. Issu d'un travail collectif de longue durée, abordant des thèmes variés comme la sexualité, l'inceste, l'affect(ion), le genre, la filiation, la génération, le sang, tout ce qui fait et défait les relations humaines, cet ouvrage restitue au débat sur la parenté toute la complexité qui le rend passionnant et fécond. Déployant de manière didactique la pluralité de perspectives nécessaire pour penser la parenté, il permet de saisir les ressorts d'une question anthropologique centrale et d'un débat de société parmi les plus vifs. L'ouvrage réunit des travaux publiés en ligne sur le site de la revue Terrain, dans la rubrique "Lectures et débats ": https://journals.openedition.org/terrain/22988
L'anthropologie peine à voir dans le noir.Le mouvement des astres instaure une rythmicité inéluctable à laquelle tout être vivant est soumis. Comment s'inventent et se règlent les croyances et comportements infiniment variés accrochés à des phénomènes cosmiques constants?Parmi ces rythmes, nous avons choisi l'alternance de ce que nous appelons communément " jour " et " nuit ". Selon les époques, le temps découpé produit des configurations uniques et instables de l'imaginaire, les sociétés créent des calendriers, des rituels, des comportements.L'énigme que nous abordons nous interroge: comment se font ces accommodements avec les constellations, quelles sont les définitions qualitatives des catégorisations et leurs étiquettes — nuit, jour, obscurité…; comment une société les utilise, contredit ou transforme et même les métamorphose? En Occident urbain, par exemple, un épuisant labeur transforme la nuit en faux jour, tandis que chez les Indiens mésoaméricains le jour est troué de nocturnité.L'enjeu de cette recherche est de construire une véritable anthropologie comparative de la nuit, dotée d'outils spécifiques, stimulée par des entrées multiples — le sommeil, les rêves, la gestion de la lumière, le contrôle sociétal, la mémoire… —, qui parvienne à analyser la nuit informant les espaces, les objets, les corps, les habitus : la nuit comme cadre et comme agent. En observant aussi les seuils, rapports délicats que l'on peut malicieusement mathématiser: l'aube, déchirement de la nuit éteinte ou resplendissante résurrection du soleil, ou bien le crépuscule, surgissement nécessaire pour les cultes rendus à la nuit ou angoissante descente vers un autre monde. De la longue nuit des pôles à la scansion monotone des nuits de l'équateur, la nuit est un produit de la culture. La nuit se construit avec ce qu'offre la culture et la culture se construit en retour par ses nuits.
L'histoire - a fortiori celle écrite par les groupes ethniques minoritaires - est un discours qui entend agir sur le présent. C'est pourquoi les contributeurs de cet ouvrage ont choisi de mettre sur le devant de la scène ces " faiseurs d'histoires " - érudits locaux ou porte-parole de minorités nationales d'aujourd'hui, généalogistes villageois ou chroniqueurs du passé. Parcourant les périphéries himalayennes de l'inde et de la Chine jusque dans les diasporas, ils font apparaître les ruptures politiques qui enclenchent cette volonté de renouer avec le passé, les brèches où se font entendre de nouvelles voix et certains silences.
Refonder une généalogie, partir en quête d'une origine toujours plus lointaine ou d'un lieu autochtone, détruire le passé ou le refouler... Qu'ils soient écrits par des représentants des pouvoirs dominants ou par ceux qui entendent subvertir le " régime de vérité " associé à l'histoire officielle, ces récits - et les analyses développées dans ce livre - offrent un nouvel éclairage sur des manières différentes d'articuler passé et présent et de penser l'origine et la généalogie.
Au cœur de l'Alentejo — la province la moins densément peuplée du Portugal, mais encore marquée par de forts contrastes sociaux — une ville domine la plaine : Évora. D'anciens palais nobles ou ecclésiastiques la dominaient naguère, une université l'anime aujourd'hui dans un décor qui semble fait pour l'opéra, et la périphérie prend progressivement la place du "centre historique". L'auteur s'est donné pour tâche de comprendre comment les gens d'Évora ont successivement exprimé leur appartenance sociale à travers des formes diverses d'appropriation de l'espace ; or rien n'est simple car, jusqu'à une époque récente, il demeurait impossible de déceler ce que l'on nomme communément la "ségrégation résidentielle". Deux méthodes très différentes sont utilisées : l'une, d'inspiration ethnographique restitue l'ambiance de la ville et recourt volontiers au croquis ou au dessin ; l'autre, qui n'entend tirer de conclusion que de la mesure, utilise des méthodes statistiques pour interpréter les données d'archives.
Une ethnologue chez les humanitaires. Non pour les aider à mieux comprendre les populations, mais pour les étudier, eux, de l'intérieur. Voilà l'objet premier du livre. Pour cela, l'auteure a travaillé, pendant plus de dix ans, au sein d'organisations internationales d'aide humanitaire tant à New York, qu'en Asie centrale et en Transcaucasie post-soviétiques. Elle s'est plongée au cœur du système pour en décrypter les enjeux, les lignes de force et les tensions. L'enquête éclaire l'envers des révolutions qui ébranlent actuellement les anciennes provinces de l'Union soviétique. Si elles concrétisent leurs aspirations démocratiques, les conditions de ces révolutions "spontanées" ont en réalité été préparées de longue date. Dès la disparition de l'URSS, en effet, les agences d'aide humanitaire ont massivement aidé à la création puis au renforcement des ONG locales, dans une région où le concept même d'ONG n'existait pas. Leur but a été de favoriser l'émergence d'un contre-pouvoir fort aux États, afin d'assurer la victoire d'un certain modèle politique dans ces années d'incertitude politique post-guerre froide. Cela est vrai pour tout un éventail d'actions, qui vont de l'éducation, de la défense de la biodiversité à la prévention de l'épidémie de VIH/SIDA. Aussi hétéroclites qu'elles puissent paraître pour un observateur non averti, elles s'inscrivent dans une ligne d'approche commune : la construction d'une morale partagée.
L'ouvrage, issu d'une étroite collaboration entre orientalistes, historiens et ethnologues, traite des rapports du chamanisme avec trois grandes religions : le bouddhisme en Asie du Sud-Est et extrême-orientale, l'islam principalement en Asie centrale, le christianisme en Amérique latine. Les changements survenus ces dernières décennies dans le monde ont en effet fait ressurgir des questions que l'on avait, longtemps, cru réglées : les religions à vocation universaliste qui avaient accompagné les entreprises de colonisation ou de formation étatique avaient forcément, pensait-on, eu raison des coutumes des peuples chez lesquels elles s'étaient implantées. Or, les réalités contemporaines révèlent le décalage entre la puissance de la propagation et son résultat. Non seulement le chamanisme n'a pas disparu, mais il connaît aujourd'hui un nouvel essor dans nombre de sociétés confrontées à de profondes mutations. C'est précisément sur l'étude des interactions entre le chamanisme et ces trois religions que les textes réunis ici mettent l'accent.
L'ouvrage réunit les contributions de vingt-et-un chercheurs qui, à partir de matériaux amazoniens, andins ou mésoaméricains, s'interrogent sur les contraintes pesant sur la production des dialogues. Les analyses portent sur des cas concrets d'interaction, dans une multiplicité de contextes, tant cérémoniels que quotidiens : dialogues entre chamanes et esprits, ethnologues et informateurs, missionnaires et néophytes, hommes du commun et chefs, gendres et beaux-parents, invités et hôtes. On y voit — on y entend, grâce aux nombreux textes cités en langues — la scène de ménage derrière la prière officielle, le signal du défi dans un échange courtois, les grincements interprétatifs dus à des conceptions incompatibles de la discussion ; on y apprend pourquoi les voies royales de l'ivresse et du rêve imposent un suffixe aux verbes de la narration, et même comment le mésusage d'une particule grammaticale dans le discours d'un dignitaire a des conséquences politiques drastiques. Envisagé dans sa globalité, le livre montre que l'activité dialogique, contrainte par des universaux d'interaction et culturellement construite, ne s'étudie efficacement qu'en conjoignant les apports théoriques de l'ethnologie et de la linguistique.
Dans le recueil, la pluralité des réponses amérindiennes au problème de la transmission des traditions d'une société est abordée à travers l'ethnographie, c'est-à-dire l'expérience personnelle vivante du travail de terrain. Plutôt que de suivre le contenu de traditions dont on pourrait saisir les modifications, il a paru plus fécond de rechercher les mécanismes et les lieux de leur création. Ce qui s'exprime dans nos sociétés par un texte ou par un récit, passe, chez les Amérindiens, par des modifications du lexique, des classifications, des toponymes, des mythes, de l'iconographie ou des rituels.
Séducteurs ou inquisiteurs, tous aux fourneaux ! Les contributeurs de ce volume s'y sont mis, pour décortiquer les expressions figurées qui évoquent le corps humain – lequel, cru ou cuit, est une matière privilégiée de la pensée symbolique – et vous servir le fruit de leurs réflexions.
Il y a plus d'un demi-siècle, un ouvrage d'E. E. Evans-Pritchard, consacré à l'étude de la causalité et de la divination, attirait à nouveau l'attention sur les sociétés zandé et nzakara. L'ouvrage se propose de prolonger ces analyses, toujours à partir de recherches conduites sur place, en Afrique centrale. On essaie d'y montrer que, pour ces sociétés, rien n'est identique : qu'une infinité d'existants singuliers, hiérarchisés à l'infini, s'accommode d'un univers foisonnant de causes ; que l'"œil du destin" (Zàgi kánà) – ou du monde – confirme ces êtres dans leur hiérarchie, qui est leur lien ; que tout ce qui n'est pas constitué tel est désordre du monde et, littéralement, vain ; que l'action de l'homme peut seule instituer l'identité, composer avec les différences et, de surcroît, donner aux conséquences un sens.