Dans les arts visuels des XXe et XXIe siècles, la notion de " collectif " ne désigne pas seulement une manière de travailler à plusieurs : elle engage des formes de création, de représentation et d'adresse qui reconfigurent en profondeur les rapports entre individu, communauté et public. À partir d'approches transdisciplinaires, ce numéro interroge le collectif comme catégorie esthétique et politique, en examinant ce que les artistes, les œuvres et les dispositifs visuels font au collectif, et ce que le collectif fait à l'art. En analysant les multiples formes que peut prendre le collectif (collectif de création, collectif représenté, collectif destinataire), les articles mettent en lumière les tensions qui traversent ces pratiques sans céder à une idéalisation du " faire ensemble ", et montrent que le collectif est à la fois une ressource critique, un outil de politisation et un lieu de négociation permanente, pris entre aspirations émancipatrices et contraintes institutionnelles, économiques ou symboliques.Le collectif ne serait ainsi ni une évidence ni une solution en soi, mais un processus à construire, à représenter et à penser. Il invite à investir les arts visuels comme un espace privilégié pour rendre sensibles les structures sociales, interroger les récits dominants et expérimenter de nouvelles manières de faire société.
En unité de soins palliatifs (USP), les soignants au sens large (du médecin à l'agent de service hospitalier [ASH] en passant par l'aide-soignant et le psychologue) ont été formés à soigner, parfois à guérir, et tous les malades qu'ils prennent en charge meurent. Comment faire du bon travail dans ce contexte ? Comment ne pas en souffrir et poursuivre, jour après jour, son activité ? Malgré ce que nous imaginons être une source de souffrance soignante, souvent, les professionnels s'inscrivent au long cours dans ce service et ne développent pas de pathologies liées au travail. Bien au contraire, plusieurs soignants disent avoir (re)trouvé un sens à leur activité en arrivant en USP ; sens qui fait parfois défaut dans des conditions hospitalières globalement dégradées.
Si les USP sont mieux dotées en personnel que la gériatrie, tout dépend cependant de la mission et de la définition de la mort que l'on se donne. Ici, les cultures professionnelles sont importantes, comme celle d'accompagner celui qui meurt et ses proches. Le mourir et la mort sont politiques, non pas que l'on nie la réalité physiologique qui mène au décès et la thanatomorphose qui s'en suit, mais plutôt que les représentations et pratiques qui encadrent le mourir et la mort sont liées aux cultures mises en œuvre, ici celles des professionnels, des malades et de leurs proches. Ces constructions s'appuient alors sur différentes représentations, de ce qu'est la maladie, la fin de vie, le deuil, mais aussi la personne.
Réfugiés, migrants et exilés européens au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (XIXe-XXe siècles)
Les déplacements depuis l'Europe vers le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord à partir de la fin du XIXᵉ siècle n'ont que récemment suscité l'intérêt des historiens. La dissolution de l'Empire ottoman, les deux guerres mondiales et la décolonisation constituent autant de moments charnières de cette histoire transcontinentale. Ce numéro envisage les sociétés du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord comme des espaces d'arrivée, de transit et d'installation pour des réfugiés venus d'Europe aux XIXᵉ et XXᵉ siècles. Les articles abordent les modalités de la venue, du passage et de l'établissement de ces réfugiés, leurs interactions avec la société civile et les institutions étatiques ainsi que l'évolution des politiques de refuge, de peuplement et de migration dans ces régions, dans le contexte des régimes coloniaux et postcoloniaux des XIXᵉ et XXᵉ siècles.
Revisiter les premiers temps de l'histoire de la publicité moderne pour mettre en lumière le dynamisme qui caractérise cette période pionnière : c'est l'enjeu de cet ouvrage qui explore un grand nombre de techniques publicitaires méconnues, voire oubliées, telles qu'elles ont été pensées et imaginées au tournant du XIXe siècle et du XXe siècle. En mobilisant un ensemble textuel et iconographique original – notamment les dessins des brevets d'invention déposés entre 1850 et 1940 –, Roland Canu dévoile des propositions techniques par dizaines. Certaines sont sur le point de connaître une destinée remarquable ; d'autres, bien plus nombreuses, improbables et pittoresques, finiront enterrées dans les archives de la propriété industrielle hexagonale. Ce livre jette ainsi un regard nouveau sur une période trop souvent réduite, en France, à quelques supports et quelques figures d'entrepreneurs, qui éclipsent une activité inventive foisonnante multipliant les situations et les procédés destinés à capter l'attention du public. Hommes-sandwiches, affiches volantes et autres projections lumineuses : Roland Canu propose ici une socio-histoire des techniques publicitaires qui permet d'identifier un moment charnière de la modernisation de la publicité et du développement de la société de consommation.
En histoire de l'art, le décor de l'autel a longtemps été étudié au prisme de ses riches devants orfévrés ou des retables sculptés et peints. À la fin du Moyen Âge, néanmoins, une grande concentration de textiles entourent l'autel dans l'espace ecclésial : nappes, dossiers, antependia, dais, courtines et tapis. D'autres encore, comme le corporal ou la pale, nouvel objet élaboré au XVe siècle, jouent un rôle de premier plan dans la manipulation et la mise en valeur des espèces consacrées, lieux de la présence réelle du Christ.Cet ouvrage interroge de concert ces différents parements et linges, dont certains n'ont que très rarement été intégrés à une réflexion plus générale sur le mobilier liturgique, et réévalue leur importance dans la définition visuelle de l'autel gothique en Europe occidentale, et particulièrement en France. L'approche dite " ritologique " vise à étudier ces textiles en croisant leur matérialité, leurs usages et le discours porté sur eux, en relation avec les acteurs qui les manipulent et les autres objets avec lesquels ils entrent en contact. Julie Glodt démontre ainsi la conception avant tout ornementale des textiles dans l'église médiévale qui, par leur amovibilité et leur diversité, contribuent à intensifier certains moments de l'année et du rituel ainsi qu'à construire un lieu propre à la célébration eucharistique.
" L'opuscule qu'on va lire et consulter est autre chose et mieux qu'un catalogue d'exposition bien qu'il en remplisse aussi la fonction. C'est un portrait chronologique – une biographie si l'on veut – du grand historien Marc Bloch (1886-1944) illustré et justifié par les documents de toute sorte présentés dans les expositions auxquelles il sert d'introduction et de commentaire. Mais même séparé de ces objets ce texte a valeur en soi. Il dit l'essentiel de la vie et de l'œuvre de Marc Bloch et, ce faisant, en reconstruit un portrait qui, malgré la discrétion, la pudeur, l'objectivité de l'auteur, Étienne Bloch, fils aîné de Marc Bloch, a l'incomparable valeur du témoignage personnel et du frémissement contenu d'un amour filial profond mais lucide. Le plus remarquable, me semble-t-il, est que cet ancien magistrat s'est fait vis-à-vis de son père et de son œuvre, historien lui-même, le meilleur disciple sans doute d'un père qui lui a insufflé non seulement la compréhension de son œuvre mais le sens de l'histoire telle qu'il l'a conçue, pratiquée dans ses écrits et son enseignement. Ce texte est un miroir non seulement fidèle mais intelligent. "Jacques Le Goff
Marie-Cécile Ortigues (1915-2008), psychanalyste, et Edmond Ortigues (1917-2005), philosophe, partirent en 1961 à Dakar, où Edmond eut la charge de créer la première chaire de philosophie en Afrique subsaharienne, alors que Marie-Cécile rejoignait l'équipe d'Henri Collomb à l'hôpital de Fann. De ces cinq années passées au Sénégal résulta leur premier livre cosigné, Œdipe africain. Rentrés en France en 1966, ils continuèrent à travailler ensemble jusqu'à la fin de leur vie.
Après le dépôt de leurs archives personnelles aux Archives nationales en 2025, la publication de ces entretiens menés au début des années 2000 montre combien les réflexions développées par le couple, d'un point de vue anthropologique, théologique et philosophique, ont enrichi la pratique et la théorie psychanalytiques dans un dialogue fécond. Remettant sur le métier certains concepts cliniques et psychanalytiques à la lumière de ces échanges théoriques, Marie-Cécile et Edmond Ortigues ont peu à peu forgé un regard critique original, fort notamment de la conviction qu'il faut que le patient, quelle que soit sa culture d'origine, soit entendu dans sa singularité et replacé dans son contexte familial et culturel, l'inconscient devant peut-être alors s'entendre comme une mémoire affective. Apportant à la psychanalyse un éclairage novateur, articulant pratique et théorie, ils ont remis au centre de la thérapie psychanalytique la relation à l'autre et l'accueil inconditionnel de son récit, dans une démarche d'une grande actualité.
Longtemps considéré comme un banal objet de mémoire, l'album photographique s'impose désormais comme un objet d'enquête pour mieux comprendre les multiples usages de la photographie. Dès l'émergence du médium au XIXe siècle, l'album a accompagné l'évolution des pratiques photographiques, faisant le lien entre sphère intime et espace public, entre collection privée et exposition publique. Ce numéro examine l'album photographique comme un objet historique à part entière. À la croisée de la matérialité, de la mémoire et de la narration visuelle, entre histoire intime et histoire sociale et culturelle, l'album constitue un lieu privilégié d'observation de la pratique, du partage et du récit de la photographie. En couvrant plusieurs périodes (XIXe-XXIe siècles) dans des contextes nationaux différents (France, États-Unis, Australie, Rwanda, Italie), le numéro met en lumière le potentiel historique de l'album : il révèle les émotions, les pratiques et les rapports à l'image de celles et ceux qui le fabriquent, le feuillettent ou le collectionnent.
Au Maghreb, les programmes de développement durable se sont inscrits dans la matrice néolibérale diffusée pendant les années 90. Guidé par la political ecology, ce numéro propose une analyse critique du développement durable dans un contexte néolibéral auquel les États de la région se conforment de manière normative et instrumentale. En appliquant de manière différenciée les normes productives et environnementales, ces derniers sont à l'origine de dispositifs de pouvoir évinçant certains acteurs de l'accès aux ressources. L'avènement du néolibéralisme ne se réduit pas à une privatisation univoque et fait de l'État un acteur stratégique d'un processus contingent (par le laisser-faire, l'organisation des marchés, la dérégulation des politiques publiques). Les études à l'échelle locale restituent l'instabilité de la libéralisation, rappelant qu'il s'agit d'un projet auquel s'adossent divers acteurs en fonction de leurs intérêts, et dont les formes de pouvoir induites peuvent être contestées. Les équilibres précaires entre acteurs confrontés à des dynamiques de marché erratiques, à des relations à l'État contrastées et à des transformations environnementales profondes, témoignent de rapports de pouvoir fluctuants. L'évolution des conflits et des alliances entre groupes sociaux au gré des changements économiques, institutionnels, et écologiques, qui souligne les contradictions émergentes entre développement et durabilité, n'en est pas moins à l'origine d'inégalités.