Marie-Cécile Ortigues (1915-2008), psychanalyste, et Edmond Ortigues (1917-2005), philosophe, partirent en 1961 à Dakar, où Edmond eut la charge de créer la première chaire de philosophie en Afrique subsaharienne, alors que Marie-Cécile rejoignait l'équipe d'Henri Collomb à l'hôpital de Fann. De ces cinq années passées au Sénégal résulta leur premier livre cosigné, Œdipe africain. Rentrés en France en 1966, ils continuèrent à travailler ensemble jusqu'à la fin de leur vie. Après le dépôt de leurs archives personnelles aux Archives nationales en 2025, la publication de ces entretiens menés au début des années 2000 montre combien les réflexions développées par le couple, d'un point de vue anthropologique, théologique et philosophique, ont enrichi la pratique et la théorie psychanalytiques dans un dialogue fécond. Remettant sur le métier certains concepts cliniques et psychanalytiques à la lumière de ces échanges théoriques, Marie-Cécile et Edmond Ortigues ont peu à peu forgé un regard critique original, fort notamment de la conviction qu'il faut que le patient, quelle que soit sa culture d'origine, soit entendu dans sa singularité et replacé dans son contexte familial et culturel, l'inconscient devant peut-être alors s'entendre comme une mémoire affective. Apportant à la psychanalyse un éclairage novateur, articulant pratique et théorie, ils ont remis au centre de la thérapie psychanalytique la relation à l'autre et l'accueil inconditionnel de son récit, dans une démarche d'une grande actualité.
L'interprétation et la thérapie traditionnelles du désordre mental chez les Wolof et les Lébou
Première monographie détaillée sur les conceptions des troubles mentaux et sur les thérapies traditionnelles à l'œuvre dans une société africaine, ce livre présente les résultats d'une recherche menée auprès des guérisseurs et des malades sénégalais dans les années 1960. Entamée à la demande du Dr Henri Collomb dont l'équipe médicale était désarmée face aux rites de guérison évoqués par les patients, cette enquête visait à restituer les représentations et les rituels sous-jacents aux matériaux cliniques recueillis au service de neuropsychiatrie de Fann de Dakar. Il est rapidement apparu que les Wolof et les Lébou du Sénégal ne médicalisent pas les troubles mentaux. Ils les socialisent au moyen de quatre registres d'interprétation. Ils les imputent soit à la possession par un esprit ancestral, soit à la rencontre fortuite d'un jinne monstrueux, soit encore à l'effet lancinant d'un " travail " magique envoyé par un rival ou à l'attaque létale d'un sorcier anthropophage. Ce système d'interprétation est persécutif : le mal est d'emblée vécu par tous ceux qui entourent le malade comme un mal infligé par un autre, homme ou esprit. Qui est cet autre ? L'ouvrage dégage la structure du système d'interprétation wolof-lébou des troubles mentaux expliquant tantôt les bouleversements violents de l'équilibre émotionnel de l'individu, tantôt la diminution graduelle de ses facultés d'adaptation à son milieu social, dans une perspective de psychopathologie interculturelle toujours d'actualité.
Ce livre est le récit d'une carrière scientifique de trente ans jalonnée de découvertes archéologiques à Jerf el Ahmar, El Kowm et tell Aswad, trois sites en Syrie qui font désormais référence pour comprendre les débuts de l'agriculture, la complémentarité entre nomades et sédentaires ou les rituels funéraires complexes. Ce livre est aussi, et peut-être surtout, le récit d'une rencontre entre une archéologue venue d'Europe avec les hommes et les femmes qui, sur place, ont accueilli les équipes d'archéologues durant toutes ces années. Grâce à sa connaissance de l'arabe dialectal, l'auteure a recueilli des témoignages inédits, intimes, sur la vie des villages de la steppe, des rives de l'Euphrate et des alentours de Damas, qui nous éclairent sur la condition des femmes, les savoir-faire menacés et les bouleversements humains à l'œuvre.
Tout au long de sa carrière militaire, le colonel Léopold Justinard (1878-1959) s'est attaché à étudier et à faire découvrir les Chleuhs, un groupe berbère du sud-ouest du Maroc. Peu après son arrivée dans l'Empire chérifien au début des années 1910, il se mit rapidement à l'étude de la langue et de l'histoire de ces populations berbères par le biais de leurs productions poétiques : c'est durant cette période qu'il reçut le surnom de " capitaine chleuh ".
Léopold Justinard accéda à cette poésie chantée - l'amarg - grâce aux soldats qu'il avait sous ses ordres, aux notables et aux " grands caïds du Sud marocain ", ainsi qu'aux commerçants et artisans chleuhs des cités marocaines qu'il fréquentait, sans oublier les membres des petites communautés ouvrières de la banlieue parisienne qu'il côtoya à l'aube des années 1930.
Les textes rassemblés dans cet ouvrage, écrits des années 1920 aux années 1950, transcrits et traduits en français par ses soins, devaient à l'origine composer un recueil de poésie chleuh qui avait pour ambition de transmettre l'amarg à un lectorat français mais aussi aux Chleuhs instruits en français. Ce projet ne put cependant pas être concrétisé du vivant de Léopold Justinard.
Rachid Agrour présente ainsi une anthologie inédite, enrichie de plusieurs textes et documents issus des archives personnelles du colonel, qui remettent en contexte le parcours original de cet officier de l'armée d'Afrique, à la fois symbole d'un colonialisme triomphant et d'un rapport complexe à l'altérité mais aussi mémoire d'une histoire sinueuse.
Qu'est-ce que l'histoire de la photographie et comment devient-on historien de ce médium ? Depuis les années 1980, l'histoire de la photographie s'est profondément transformée sous l'effet d'une nouvelle génération de chercheurs et de chercheuses qui ont commencé à relire une discipline entrée dans le champ universitaire par l'histoire de l'art. Des revues spécialisées ont vu le jour et des institutions historiques sont devenues le lieu d'un renouvellement méthodologique et théorique inédit. L'histoire de la photographie s'institutionnalisait et s'affirmait dans le paysage de l'histoire de l'art et des études visuelles. Quelles ont été les grandes questions de la discipline, quels en ont été les acteurs, les supports de diffusion ? Paul-Louis Roubert parcourt quelque trente années de la formation de cette discipline en France à travers son itinéraire d'historien de l'art, dont l'objet principal a été de revisiter les mythes modernes que l'histoire de la photographie s'était elle-même forgés. Récit d'apprentissage tout autant qu'inventaire de la discipline, cette histoire est celle d'une utopie encore vive : celle de faire de l'histoire de la photographie une discipline universitaire affranchie de l'histoire de l'art.
Dans un système démocratique et sécularisé, la fiction la plus essentielle au système juridique est celle du juge - une " puissance en quelque sorte nulle " et simple " bouche de la loi ", pour reprendre les termes de Montesquieu. Seule cette conception mécaniste du droit permet de conserver une continuité depuis le commandement énoncé par les représentants du peuple jusqu'à son application aux sujets de droit.
La majorité des juristes, aujourd'hui encore, continuent ainsi à faire comme si le droit " disait " ceci ou " voulait " cela, opposant son caractère neutre, objectif et statique, au discours politique, partisan, passionné et mobile. Depuis le XIXe siècle, pourtant, de nombreux auteurs ont mis en lumière les faiblesses sur lesquelles repose cette construction. Il ne s'agit pas, pour ces approches diverses dont nous esquissons ici un panorama, de critiquer tel ou tel système juridique particulier ni de faire un inventaire de dysfonctionnements récurrents, mais de mettre en lumière les impensés du droit. C'est ainsi, en effet, que l'on peut percevoir les effets du droit sur les grandes questions contemporaines - celles du genre et du racisme en particulier.
À la fin du XIXe siècle, sur le littoral de l'actuel Kenya, une cité-État swahili tente de survivre aux bouleversements politiques et aux appétits impériaux. Fondée en 1862 par des élites swahili en exil, Witu se trouve prise entre le sultanat de Zanzibar, la puissance britannique et les rivalités européennes naissantes. Pour défendre leur autorité et leurs territoires, ses dirigeants mobilisent alliés locaux, dépendants - esclaves marrons et clients - et voyageurs allemands, mais aussi le passé lui-même. À travers l'analyse de chroniques, de généalogies et de récits hybrides, cet ouvrage montre comment l'écriture de l'histoire devient une arme politique. À la croisée de l'histoire de l'Afrique, des contacts avec les Européens avant la colonisation et de l'écriture de l'histoire, il révèle comment la mise en récit du passé sert à légitimer des pouvoirs fragilisés et à renégocier des compromis sociaux menacés par les rivalités régionales puis impériales.
L'immense chantier hydraulique qu'a constitué la construction du barrage des Trois Gorges sur le Yangzi, au début des années 2000, a provoqué le déplacement contraint de milliers de personnes, notamment vers Shanghai et le Guangdong. En s'attachant précisément à l'itinéraire des familles originaires de la municipalité de Chongqing, Florence Padovani livre un kaléidoscope de ces trajectoires singulières, les suivant depuis le processus préparatoire de cette éviction jusqu'à leur installation et leur enracinement dans de nouveaux lieux de vie, à des milliers de kilomètres de là.Cet ouvrage donne ainsi à voir, sur plus de vingt ans, l'adaptation des institutions et de l'ensemble de la société chinoise aux multiples défis de cette migration planifiée, en observant les relations verticales, du pouvoir central vers les différents niveaux de l'administration locale ; les relations horizontales entre provinces ; les moyens dont disposent les populations rurales pour faire entendre leurs voix et les difficultés qu'elles rencontrent dans leur migration à l'échelle d'un pays aussi grand. Grâce à de nombreux extraits d'entretiens avec des fonctionnaires locaux et des personnes déplacées, des première et seconde générations concernées par ce bouleversement majeur du territoire de la province de Hubei et de la municipalité de Chongqing, Florence Padovani pose un regard attentif sur ces expériences individuelles et collectives de la Chine contemporaine.
Les nombreuses transformations induites par la diffusion de l'intelligence artificielle sur les pratiques professionnelles et scientifiques ont déjà été bien documentées. Ce numéro propose aux chercheurs en sciences humaines, sociales et informatiques de questionner la manière dont l'intelligence artificielle, entendue ici comme champ de recherche, voire discipline à part entière, contribue à tracer une frontière entre ce qui est ou non intelligent. Alors qu'il n'existe toujours pas de définition consensuelle dans la communauté scientifique, comment l'intelligence artificielle participe-t-elle à déterminer plus globalement ce qu'est l'intelligence ? Quelles sont les formes d'intelligence encapsulées dans les modèles et les technologies développés ces dernières années ? Comment interagissent-ils avec des modes de raisonnement variés issus des activités de formation, de travail, de loisirs ? Quels effets ont-ils sur " notre intelligence " individuelle ? Quelles sont les formes de raisonnement collectives que mettent en œuvre les chercheurs et les professionnels qui conçoivent les modèles d'intelligence artificielle ? L'objet de ce numéro est d'apporter différents points de vue sur les formes d'intelligence que les IA mobilisent, produisent, font disparaître, en insistant sur ce que, en retour, ces processus révèlent de nos représentations de l'intelligence.