Cet ouvrage nous plonge dans l'univers du japonisme durant la seconde moitié du XIXe siècle à travers l'histoire singulière de Charles Appleton Longfellow, voyageur états-unien en quête d'identité. Subjugué par le Japon, il adopte le kimono pour se réinventer et défier les normes de son temps. Sous l'objectif du photographe Felice Beato, Longfellow se métamorphose, jouant à être Japonais dans des mises en scène qui mêlent exotisme et introspection. Derrière ces clichés se cache une quête plus profonde : celle d'une liberté, d'une fluidité des genres et d'une rébellion contre les conventions sociales de l'époque. Le kimono, objet de désir et de subversion, devient un pont entre deux mondes. Entre appropriation et réciprocité, ces échanges vestimentaires dévoilent un Japon idéalisé, en pleine mutation, témoin des tensions entre tradition et modernité. Longfellow, tel une carpe koï, remonte le courant, pour incarner un Japon rêvé autant qu'une identité hors-norme.
Comment apprend-on à devenir artiste ? L'histoire de l'art donne depuis longtemps de nombreuses réponses à cette question, envisageant l'apprentissage artistique à travers des configurations culturelles singulières. Les auteurs et autrices de ce volume contribuent au renouvellement de l'approche du sujet, en s'ouvrant à d'autres disciplines comme les sciences de l'éducation, en élargissant le domaine d'investigation, tant du point de vue chronologique que du point de vue géographique, ou en identifiant des sources et des archives jusqu'alors peu exploitées. Ce numéro a pour ambition de faire le point sur les manières dont on étudie aujourd'hui les modes de transmission des savoir-faire artistiques, de la Préhistoire à nos jours, dans l'atelier, sur les bancs de l'école des beaux-arts ou en autodidacte, en Europe ou sur d'autres continents.
Que peuvent bien avoir en commun le boucher et l'artiste? Des gestes, des outils de précision, des savoir-faire spécifiques au moyen desquels ils détiennent le pouvoir singulier d'ôter ou de donner forme et vie. Le premier peut sacrifier l'animal pour le transformer en viande, nourriture par excellence; le second travaille la matière même pour l'animer. À travers trois œuvres qui sont autant de portraits de l'artiste en boucher – une peinture, un dessin, une performance –, l'autrice nous fait traverser plusieurs siècles d'histoire de l'art pour déceler les changements radicaux touchant notre rapport à la production et à la consommation de viande, mais aussi aux animaux.
Longtemps considéré comme le péché capital des sciences historiques, l'anachronisme fait pourtant partie, souvent inconsciemment, des pratiques de l'histoire de l'art, notamment à travers l'usage courant de notions forgées au xixe siècle en Europe. Cependant, il peut aussi être pensé comme un outil méthodologique permettant de construire d'autres histoires de l'art, faisant naître de nouvelles questions, de nouveaux objets, de nouvelles muséographies. Les auteurs et les autrices de ce numéro font le point sur ces différents recours scientifiques et artistiques à l'anachronisme, des plus poétiques aux plus politiques.
Cet essai retrace l'histoire d'une série de malentendus qui jalonnent les vies multiples d'une œuvre et interrogent le rapport toujours tendu qu'entretiennent l'art et le politique. Tout débute par un ensemble de stratégies interprétatives destinées à " neutraliser " le sens que l'on attribue à la peinture du drapeau des États-Unis réalisée par Jasper Johns en 1954-1955. En inverser les couleurs revient-il à révéler une charge politique latente? Les interprétations qu'en donnent Faith Ringgold, Donald Judd ou Yvonne Rainer à la fin des années 1960 trahissent-elles l'indifférence de leur modèle? Certes, nous prévient Jasper Johns, un artiste qui dit fabriquer du chewing-gum peut se trouver attribuer l'intention de produire de la colle. L'histoire continue et, en 2025, on ne saurait sous-estimer la portée symbolique d'un drapeau des États-Unis en négatif tel que l'a peint Jasper Johns il y a tout juste 60 ans.
Les contributeurs et contributrices de ce numéro se penchent sur la question du travail dans ses relations avec l'histoire de l'art. Des représentations iconographiques – comme celles de l'artisanat, de l'industrie ou encore des femmes au travail – aux corporations et à la conception du statut de l'artiste en passant par la définition et l'exercice du métier d'historien et historienne de l'art, le thème de ce numéro permet d'examiner l'évolution de la conception de l'activité artistique en même temps que le développement du vocabulaire destiné à la nommer. Il s'agira également d'identifier les courants de l'histoire de l'art qui ont porté leur attention sur la production et le processus de l'art plutôt que sur sa réception et de comprendre selon quelles théories, méthodologies ou idéologies la discipline s'est constituée.
Longtemps considérée comme l'expression d'un idéal esthétique par l'histoire de l'art, la représentation du corps humain est aujourd'hui comprise grâce aux sciences humaines et sociales comme un instrument normatif qui révèle aussi des choix politiques, des critères sociaux, des canons artistiques. S'intéresser aux images de corps extrêmes, c'est choisir d'aborder le problème de la norme par ce qui l'excède, la subvertit et la façonne à la fois : qu'est-ce qu'un corps hors normes, un corps limite ? Les corps perçus comme parfaits ne sont-ils pas eux-mêmes, à leur manière, extrêmes ? Fidèle à sa focale historiographique, Perspective fait le point sur le sujet en réunissant des contributions de chercheurs et chercheuses qui étudient, de la théorie des proportions à la tératologie, quelques-uns des corps extrêmes les plus significatifs de l'histoire de l'art.
Dans des chaos de grès proches de Fontainebleau se trouve un triptyque gravé il y a 21 000 ans, à la même époque que la grotte de Lascaux. Deux chevaux encadrent le pubis d'une femme, qui rappelle au visiteur actuel le tableau de Gustave Courbet, L'Origine du monde. De l'eau s'écoule occasionnellement de cette véritable installation paléolithique. Après avoir analysé son fonctionnement ainsi que ses parentés stylistiques et thématiques dans le contexte du Paléolithique récent européen, l'auteur en propose une interprétation à la lumière de la mythologie comparée. Quelques surprenants échos se décèlent ainsi avec l'imaginaire de Courbet.
En mai 1913, Rodin refusa de signer l'épreuve d'une gravure que lui apportait Gladys Deacon, célèbre femme du monde et collectionneuse. Enquêter sur cet incident, c'est remonter le fil d'une histoire où l'estampe, passant de mains en mains, présente des analogies avec le papier-monnaie. Peu de médiums artistiques sont aussi relationnels que l'estampe, cette feuille volante traverse différents cercles, celui des imprimeurs, artistes, éditeurs, marchands, collectionneurs, bibliothèques et musées qui sont autant de milieux professionnels et sociaux qu'une simple gravure met en rapport au cours de ses périples. Le cas de la pointe sèche de Rodin intitulée Les Amours conduisant le monde (1881) en offre un parfait exemple. Les archives parisiennes de la bibliothèque de l'Institut national d'histoire de l'art, croisées avec celles du musée Rodin, permettent de reconstituer Ce cheminement.