Du nord au sud de la côte atlantique du Maghreb, de Rabat aux abords du fleuve Sénégal, de nombreux Marocains, Sahraouis et Mauritaniens connaissent en détail les oasis du Wad Nûn. Dans ce carrefour que borde la rive nord de l'Ouest saharien, chacun vient d'ailleurs et veille à en conserver le souvenir. Cet ouvrage place en son coeur la tribu des Tekna de Wad Nûn: on y découvrira un pan de vie de ces Sahariens, ainsi que les conséquences sociales de la prééminence de l'axe nord-sud pour se penser et penser l'autre. Une idée essentielle parcourt ce livre: alors que dans les confins méridionaux de l'Ouest saharien maure, islamisé et arabisé de longue date, il y a une survalorisation de tout ce qui vient du Nord, les Tekna de Wad Nûn, situés à la jonction du monde maure et de l'univers berbérophone du sud marocain, auraient, à l'inverse, tendance à voir dans le Sud un grand pôle culturel dont le patrimoine culturel et linguistique serait hégémonique et sans partage. Claire Cécile Mitatre s'est attachée à faire ressortir ce tropisme méridional dans ses effets sur les relations matrimoniales, les représentations et les pratiques qui les entourent, avec en fond les bouleversements régionaux, générés par les conflits du Sahara occidental.
Comment les montagnards du Haut-Atlas marocain s'approprient-ils les lieux dont ils vivent? Comment s'organisent-ils pour tirer le meilleur parti de leurs ressources diversifiées en jouant du proche et du lointain, agropastoralisme et randonnée, migrations urbaines et retours au pays, main d'œuvre familiale, sens du commerce et stratégies foncières? Après trois années d'une enquête passionnante où il est devenu " le roumi qui parle le chleuh ", Pascal Mulet apporte un éclairage singulier sur les inégalités territoriales aujourd'hui, sur les mouvements de population et sur les nouveaux échanges entre ce qu'on persiste à appeler le " centre " et les " périphéries ". Plutôt que les marges d'une économie-monde centrée sur ses capitales, ces montagnes agropastorales permettent d'observer en acte les nouveaux processus de constitution du monde à portée, strate du monde vécu caractérisée par la connaissance et l'accessibilité.
L'ouvrage rassemble des pièces éparses de travaux conduits sur un quart de siècle à propos des représentations de l'Orient arabe et des échos ou remplois qu'elles connurent dans les régions dont elles rendaient compte. Il s'attache à suivre dans toute leur variété les parcours biographiques de ceux qui les produisirent, auteurs connus ou au contraire insuffisamment identifiés, de façon à illustrer la multiplicité des modes de représentations et des itinéraires de ceux qui en furent les vecteurs. Partant du principe que l'on peut représenter la même chose (mais avec des contraintes différentes) par les différents procédés de l'image — dessin, peinture, affiche, photographie —, par la description littéraire ou scientifique (spécialement, pour notre cas, l'ethnographie), il réfléchit sur les conditions d'élaboration des figurations du social dans l'histoire, et leur legs aux sociétés d'aujourd'hui. C'est en effet un héritage difficile dont doivent traiter les États nouvellement indépendants, travaillés qu'ils sont par des recherches identitaires autant que par leurs confrontations à l'Occident, que d'avoir à traiter d'un stock documentaire, savant ou fantasmatique, produit dans le cadre de la curiosité coloniale, mais qui reste souvent le seul témoignage sur leur passé ou leur diversité interne. Bien que ces interventions soient rangées en phases, en thèmes et perspectives (y compris quelques aveux biographiques), l'auteur assume ici la "stratégie du lièvre", soit une démarche cherchant à sillonner l'espace, la durée et les points de vue, sur un Orient qui doit en ressortir avec d'autant plus de relief.
Raymond Jamous étudie en ethnologue l'histoire longue du Maroc à partir d'une hypothèse élaborée lors de sa recherche dans le Rif : constatant que les mythes et les rites tribaux reproduisent les modèles historiques du pouvoir sultanien, il déploie une analyse en miroir de l'autorité politico-religieuse du sultan et des institutions sociales locales. Invitant à une relecture utile des théories d'Ibn Khaldoun et de Tocqueville, l'auteur use de nombreux matériaux ethnographiques et historiographiques, dans une perspective qui englobe le rapport politique à l'espace, et s'attache au rôle des intermédiaires religieux. La démonstration suit la construction du pouvoir au Maroc depuis le XIe siècle, dans et au-delà des frontières, vers le Maghreb et l'Espagne musulmane. Elle montre que l'autorité du sultan alawite se fonde sur son itinérance, à l'intérieur du pays, dans un espace frontière entre les entités tribales. Descendant du Prophète, il fait reconnaître la puissance de sa baraka en interdépendance avec celle des saints et des confréries. Les relations entre le souverain et les tribus, marquées par l'action violente, la négociation et le rituel sacrificiel pour instaurer la paix, restaurent par le même mouvement les groupes locaux dans leur identité. C'est en ce sens que le souverain alawite est à la fois sultan en relation et sultan des frontières.
Comment se forme le savoir cartographique sur un territoire national et de quels usages sociaux et politiques ce travail scientifique devient-il l'enjeu? C'est à cette double question centrale que cet ouvrage s'attache à répondre. L'auteur prend pour terrain de recherche la Tunisie du XIXe siècle : elle y suit d'abord l'activité pionnière de voyageurs cartographes pour donner à voir comment s'opère le passage de l'itinéraire à la carte. Elle étudie aussi le processus d'adoption de la carte par les autorités civiles et militaires, pour la formation des officiers à l'École polytechnique du Bardo, pour la représentation des villes ou lors de négociations qui visent à fixer la frontière avec l'Algérie voisine, devenue colonie française. Fruit d'un savoir scientifique, la carte est également porteuse de nouveaux modes de gestion politique du territoire.Cette analyse historique, fondée sur une documentation de première main, s'est enrichie des ressources de la géographie, de la science politique et de la sémiologie. Son originalité tient aussi à la capacité qu'a l'auteur de restituer les conditions matérielles et les effets institutionnels de l'activité des cartographes, rendue tangible et vivante. Le lecteur est ainsi invité à mettre ses pas dans ceux de ces arpenteurs de l'espace tunisien, qui ont su engager des rapports de réciprocité sous forme d'échanges interculturels de savoirs et de savoir-faire.
Autour des pratiques alimentaires chez les Berbères
Dans ce numéro d'Awal, les auteurs apportent un éclairage nouveau sur les pratiques alimentaires (techniques et modes de préparation et de conservation, manières de table) dans les différentes sociétés berbères selon qu'elles se trouvent dans le Nord ou dans le Sud (Sahara).Même s'il y a des points communs à toute cette région, il n'en demeure pas moins que les modes de nutrition varient selon les contextes historiques et sociaux.Sébastien Boulay décrit une pratique importante (la pêche du mulet jaune) pour les Imrâgen parce qu'elle est source de leur alimentation mais, plus que cela, elle permet, à l'occasion des cures, de nouer des liens avec les membres de la tribu et leurs alliés. Le lait joue un rôle essentiel que décrivent Sarah Cabalion chez les Touaregs et Catherine Taine-Cheikh chez les nomades de Mauritanie. Le statut paradoxal réservé à la viande est également étudié.Abderrahmane Lakhsassi (Berbères du Maroc) et Laurent Gagnol (Touaregs) font part de la dimension déterminante que joue le thé au point de devenir un marqueur d'identité nationale alors que son introduction est récente tout comme le café en Kabylie (Houria Oularbi). Pour finir, Tassadit Yacine clôt le numéro sur les liens entre alimentation et changement social en Kabylie.
L'ouvrage " Théâtre Politiques : (en) Mouvement(s) " s'attache aux différents concepts et réalités liés au théâtre politique hier et aujourd'hui dans le monde et cherche à montrer l'aspect non dogmatique d'un théâtre ouvert aux problématiques artistiques et anthropologiques contemporaines. Dénommé " théâtre militant ", " théâtre ethnique ", " théâtre populaire ", la richesse du théâtre politique vient de l'entrelacement des différents concepts qui permet son actuel renouvellement tout en s'ancrant dans une démarche de création contemporaine qui dépasse les formes de son engagement. Ainsi, en faisant appel à des expériences brésiliennes, irakiennes, nord-américaines, anglaises, portugaises, françaises, italiennes, algériennes, mexicaines, allemandes, grecques antiques ou encore d'Afrique noire francophone et anglophone, ce recueil prend la dimension de l'actualité du théâtre politique. D'ailleurs, le DVD qui accompagne cet ouvrage présente sept performances contemporaines de théâtre politique et permet d'envisager l'extrême vivacité de ce théâtre en friction permanente avec un monde en mouvement.
Les rapports de sexe sont-ils solubles dans le genre ?
Les rapports de sexe sont-ils solubles dans le genre ?Dossier présenté par Annie Benveniste et Adelina MirandaCe dossier se propose de faire un retour sur la connaissance anthropologique et l'usage qu'elle fait, dans les études féministes, des concepts de sexe et de genre. Si le " genre " a contribué à poser la question de la construction de la différence des sexes sous un nouvel angle, en étant attentif à la façon dont les frontières entre sexe et genre sont flexibles, il est de plus en plus utilisé comme variable pour mesurer les écarts entre les femmes, considérées comme représentantes de la permanence de cultures spécifiques et localisées. La banalisation de la notion et le risque d'essentialisme qu'elle entraîne sont interrogés dans un premier ensemble d'articles critiques. La conception du genre comme construction culturelle de la différence sexuée doit être dépassée ; les performances de genre soumises à la critique féministe de la hiérarchisation des sexes. Le deuxième ensemble d'articles abordent les rapports sexe/genre sous l'angle de la division sexuelle du travail en intégrant les contributions des premières études féministes en anthropologie. Le troisième ensemble d'articles porte sur la réflexivité et interroge la proximité sexuée de l'ethnologue avec ses sujets et le processus d'altérisation qu'il-elle peut construire en tant qu'homme ou femme.
La culture en héritage. Modes de production et de transmission de la culture en Afrique du Nord
Le volume montre comment se manifestent les différentes dimensions de la culture en Afrique du Nord et les formes dans lesquelles elles se sont exprimées en fonction de l'histoire récente (la colonisation) de cette région du monde et des héritages légués par les périodes anciennes (berbère, juive, chrétienne). Les études publiées décrivent les périodes les plus récentes comme la période coloniale, où le choc entre la culture imposée et les cultures locales est manifeste (André Nouschi, Mohand Tilmatine, Zalia Sekaï). En revanche, les cultures dites traditionnelles continuent d'être transmises avec des codes anciens mais sans toutefois laisser apparaître - de manière visible - les modes de domination pouvant constituer un obstacle à leur transmission (Hamri Bassou). Pour finir, ce sont les questions liées à la langue et à une forme d'intertextualité ou à une mémoire ancestrale (Joël Le Gall, Anissa Benzakour Chami, Ada Ribstein, Guy Basset), qui sont abordées. Le volume se referme sur un hommage rendu à Jean Duvignaud.
Comment les géographes se positionnent-ils par rapport à la question du développement ? En confrontant leurs discours sur ce sujet à leurs actions concrètes, cet ouvrage soulève plusieurs questionnements : quels sont les fondements scientifiques et idéologiques de la géographie du développement ? cette dernière peut-elle avoir une filiation avec la géographie coloniale et la géographie tropicale ? Les auteurs soulignent l'implication, dans les pays du Sud, des géographes dans le mouvement développementaliste, et émettent certaines critiques vis-à-vis des politiques de développement qui y sont menées. Ils s'interrogent sur l'existence d'une géographie de l'alter-développement. La question postcoloniale est aussi abordée, en donnant notamment la parole à plusieurs chercheurs originaires des anciennes colonies.
Dans les sociétés civiles des nations concernées, on assiste à une recomposition des affiliations tribales au sein de réseaux financiers, commerciaux, mutualistes et autres. Étudiant le vote tribal, les analystes constatent que les tribus font et défont les positions politiques. En appeler au tribalisme pour le condamner renouvelle les représentations d'un monde tribal qui s'oppose à l'État, à la modernité. Les stratégies de la mondialisation renouent avec " le grand jeu tribal " des empires coloniaux, source de conflits violents et fortement médiatisés, de la Somalie et du Soudan à l'Afghanistan et au Pakistan... Jusqu'à présent, pour construire leur modèle, les sciences sociales n'ont retenu qu'un trait exclusif de la tribu : le développement des rapports de parenté en fonction de la filiation unilinéaire. Les recherches de terrain présentées ici invitent à une relecture critique de " la tribu des anthropologues ". Elles soulignent la permanence de valeurs relevant non seulement de pratiques communautaires mais aussi du genre, de la compétition et de l'honneur, valeurs qui commandent les comportements tribalistes et qui s'observent aussi bien là où la tribu voit son rôle décliner que là où elle n'existe pas même institutionnellement.
Ce volume est, à l'image du précédent, consacré aux premiers écrivains algériens (Feraoun,Mammeri, Belamri) qui ont eu pour tache de faire connaître leur société par le biais de la culture française. Il s'agit ici d'approfondir le rôle des femmes et les conditions dans lesquelles s'est effectuée l'acquisition de la culture française en focalisant l'analyse sur une période, la fin du 19e et le début du 20e. Fadhma Aït Mansour (enfant illégitime et convertie au catholicisme par la force de l'histoire) et sa fille Taos Amrouche - figures emblématiques - ont permis à quelques-uns des contributeurs du volume de mettre l'accent sur la spécificité de la trajectoire de Taos - comme femme - à se situer dans l'espace des possibles. Cette position est aussi celle de ses personnages (Reine ou Aména) comme le montrent d'autres contributeurs. Cependant la trajectoire de Taos n'est intelligible que par rapport à l'histoire du vécu de Fadhma Aït Mansour, sa mère, et d'Aïni, sa grand-mère. Des réflexions conduisent à la découverte de cette mémoire de la résistance des femmes contre des lois ancestrales iniques. Cette "formation sur le tas" contribue à faire de ces femmes des féministes avant l'heure même si, pour l'époque, l'égalité des sexes n'était pas à l'ordre du jour.