Formé par les Barberini, s'affichant Romain dans sa propagande, Mazarin cultiva ses liens méridionaux. Il fut aussi un homme du Nord, dans l'ordre politique comme dans celui de la culture. Dans l'ordre politique, sa lutte contre les Habsbourg impliqua l'Europe nordique notamment par les traités de Westphalie. Contraint à l'exil par la Fronde, il se réfugia à Brühl en Rhénanie. Dans l'ordre culturel, sa bibliothèque était aussi une " bibliothèque nordique " largement alimentée en Allemagne. Quant aux achats d'art, ils incluaient évidemment l'Europe du Nord (tableaux, tapisseries, curiosités), à commencer par les acquisitions lors de la vente des collections de Charles Ier d'Angleterre.
Au cours de l'époque moderne, d'importants flux de réfugiés ont traversé les territoires italiens, soit pour y passer le temps d'une étape, soit pour s'y installer durablement. Venus d'horizons multiples, ces groupes d'exilés revendiquaient au besoin pour la plupart leurs spécificités ethnoreligieuses. Celles-ci ont cependant aussi pu être détournées en stéréotypes par des acteurs institutionnels, sociaux, culturels, qui y trouvaient leur intérêt. Dans ce contexte, les réfugiés ont utilisé les discriminations qu'ils fuyaient et les persécutions religieuses qu'ils subissaient comme un argument rhétorique pour convaincre les princes italiens de les accueillir. Ceux-ci ont accepté de les recevoir sur leurs terres, parce qu'ils adhéraient à leurs discours ou dans l'espoir que ces hommes et ces femmes contribuent à développer la prospérité des territoires sous leur domination. En se concentrant sur les interactions entre les migrants et les États italiens, ce dossier met en lumière l'agentivité stratégique des acteurs qui ont rendu l'installation de ces réfugiés non seulement possible, mais souvent profitable, pour eux-mêmes comme pour leur " nation ".
L'intérêt pour les spectacles de la Révolution tient-il à l'émotion ardente qui saisit les spectateurs dans la salle comme dans la cité ? Les grands succès dramatiques entre 1789 et l'Empire sont liés à un contexte émotionnel spécifique, mais aussi à la conscience qu'ont les contemporains de vivre l'Histoire, d'être des témoins privilégiés des débats des assemblées, des incidents de la rue ou des conflits civils et militaires. Le spectateur se retrouve " sous le coup de l'émotion ", entre la réactivation d'un traumatisme et l'anticipation d'un possible avenir, entre l'enthousiasme patriotique et l'éclat de rire libérateur ou fédérateur. Autant d'émotions individuelles et collectives qui ne sauraient être mises à distance ou anesthésiées par une transposition sur les planches.
La perspective de l'histoire des émotions permet de considérer sous un nouveau jour ces métamorphoses sensibles et ouvre une voie pour comprendre les interférences entre théâtralité spectaculaire et théâtralité politique. Les études réunies ici dessinent une esthétique nouvelle, tenant compte du remaniement profond de la société, des représentations et des pratiques sous la Révolution française.
Cet ouvrage rend hommage à Françoise Moreil, maîtresse de conférences en histoire moderne et grande spécialiste du protestantisme méridional, en compilant ses articles les plus importants. Il met en lumière le cas particulier que représente la principauté d'Orange, longtemps terre de tolérance pour les protestants comme pour les catholiques.
Dans l'Europe médiévale et moderne, l'eau est la force motrice la plus efficace. Entre le XVIe et le XVIIIe siècle, le bassin de la Seine a été de plus en plus intensément utilisé pour satisfaire les besoins d'une capitale en forte croissance. En effet, l'augmentation démographique des habitants de Paris signifie aussi un besoin grandissant de farine et de biens manufacturés, alors que les modes de consommation évoluent fortement au cours de la période.
La pression accrue sur l'eau a été portée par un mode de gestion déléguée. Celui-ci était caractéristique d'un contrôle environnemental par strates, articulant pouvoirs monarchiques, pouvoirs seigneuriaux et usagers riverains autour d'organisations communes. C'est par ce jeu entre norme, usages et société que les cours d'eau ont été massivement mis au service de la croissance moderne.
À un moment où la prise de conscience écologique gagne chaque jour en importance dans le débat public et où, dans un même temps, la question sociale n'a rien perdu de sa vigueur, Une histoire au fil de l'eau couple deux pans essentiels de l'histoire sociale et environnementale.
Interrogeant les discours théologiques et juridiques de l'époque moderne, Laura Tatoueix suit un parcours qui va de la fabrication canonique d'un péché mortel jusqu'à l'élaboration d'une catégorie criminelle sécularisée. S'y adossent alors des dispositifs répressifs qui peinent à distinguer l'avortement de l'infanticide: si l'avortement apparaît dans les archives judiciaires, il est toujours associé à d'autres crimes. De fait, il s'agit d'un acte tabou, souvent lié à la sexualité illégitime, et dont il faut chercher les indices entre les lignes avant qu'il se banalise au xviiie siècle, parallèlement à la contraception.
Tout l'enjeu de ce livre est donc de dévoiler ce qui a longtemps été dissimulé, pour reconstituer un pan de l'histoire moderne, à travers l'histoire des femmes et celle du corps (des avortées, des foetus). L'historienne s'intéresse ici aux acteurs et actrices de l'avortement, aux conditions matérielles d'un acte qui se médicalise, tout comme aux modifications du regard porté sur ces femmes désormais érigées en victimes poussées à " défaire leur fruit ". En portant son attention sur les pratiques elles-mêmes, l'autrice appréhende l'avortement comme un phénomène social global, encadré par le secret, la rumeur et la dénonciation, lui-même soumis à des réalités de classes.
Une enquête collective sur les études orientales dans l'Algérie coloniale
Juillet 2014: un camion venu des Vosges arrive à Paris. Il contient deux coffres en bois et des dizaines de cartons: ce sont les archives de l'orientaliste. Dans celles-ci, nous retrouvons les multiples correspondances du linguiste, spécialiste des langues arabe et berbère, ayant fait toute sa carrière à l'université d'Alger. Pilier de l'entreprise coloniale française, cet établissement était alors le terrain d'une expertise scientifique concernant le Maghreb et ses langues. Avec les diverses opérations politiques et universitaires de Basset, Alger devient l'un des principaux centres de l'orientalisme savant dans le monde au tournant du xxe siècle.Ce fonds permet donc de saisir cet orientalisme en train de se faire, au quotidien, sur le terrain colonial, dans les salles de classe, et jusque dans la confidence des familles. Au terme d'une enquête au long cours menée par des historiennes et des historiens, des étudiantes et des étudiants, des archivistes et des bibliothécaires, cet ouvrage propose une relecture de l'histoire des études orientales. Il invite à repenser la notion d'orientalisme depuis l'Algérie coloniale, dans la perspective d'une histoire sociale.
En 1885, le roi Léopold II crée en Afrique centrale l'État indépendant du Congo, qui deviendra par la suite le Congo belge. L'administration du régime appliqua alors une politique de travail forcé et de terreur, notamment afin d'extraire le caoutchouc sauvage. S'en suivirent de nombreuses opérations punitives barbares, ainsi que des détentions de civils, jusqu'à la proclamation de l'indépendance congolaise le 30 juin 1960.Si ces pratiques brutales marquèrent la conscience publique, qu'en est-il des coutumes et des usages qui furent préservés par les Congolais pour pour endurer le travail forcé et les mesures de contrôle biopolitique? En forgeant le concept d'État nerveux, en lien avec l'anxiété individuelle, Nancy Hunt précise toute la particularité de cet épisode historique, à travers l'émergence vernaculaire de cultes de guérison, de chants, de danses. De fait, cette vaste histoire médicale met en lumière l'importance des pratiques de remèdes et de rêverie qui furent utilisées pour pallier un malaise aussi bien physique que psychique.
L'histoire métallique de Louis XIV fut la seule histoire officielle de son règne publiée de son vivant. La Petite Académie, pensionnée par le roi, confectionna les médailles puis publia le livre qui les explique en 1702, suivi d'une réédition complétée en 1723. Cette entreprise de propagande d'État, peu étudiée, a fait l'objet d'un premier volume. On y examinait les conceptions ayant présidé à la création des médailles et du livre, leurs thématiques et surtout leur diffusion internationale. Ce deuxième volume prolonge le premier, reprenant les thématiques et la diffusion internationale. Il ouvre aussi de nouvelles perspectives vers les contributeurs, les antécédents, Versailles et la postérité en France.
Il s'agit de la biographie d'Élie Larvent (1882-1954) dont l'espérance dans un au-delà pour le moins original lui a permis de se détacher d'une vie difficile. Ouvrier, sa vie s'est caractérisée avant tout par un engagement religieux total dans une ville en plein essor du Nord de la France: Denain. D'abord protestant baptiste, Élie Larvent rejoint un mouvement millénariste: les Étudiants de la Bible de C. T. Russell, puis ouvre en 1926 une filiale du Mouvement Missionnaire Intérieur Laïque de P. S. L. Johnson, regroupant des chrétiens sionistes. Devenu prédicateur itinérant, il évangélise inlassablement sa région et la Belgique voisine. À côté de cette intense activité religieuse, il s'autorise à la fin de sa vie une incartade littéraire à travers la rédaction en rouchi de nouvelles profanes souvent cocasses, révélant au passage une image moins austère du protestant. Avec Élie Larvent, ouvrier, prédicateur et écrivain, l'essentialisation de l'ouvrier vole en éclat.
Ce livre porte sur le travail dans les rues parisiennes et ses mises en images au tournant du siècle. Partie d'une recherche sur les premières cochères et afficheuses parisiennes et leur mise en spectacle en 1907-1908, l'enquête s'est peu à peu détachée de ces figures pour restituer leur apparition parmi la population laborieuse travaillant sur la voie publique: marchandes des quatre-saisons, forts des halles, prostituées, ouvriers du bâtiment, camelots, artistes ambulants, crieurs de journaux ou encore porteuses de pain.
Plus qu'un album photographique pittoresque sur les " petits métiers parisiens ", cet ouvrage offre une riche vue d'ensemble du contexte de production et de réception de ces images. Le regard des photographes et éditeurs d'images de l'époque est en effet confronté à celui des enquêtes ouvrières, des reportages de presse, de la surveillance policière et de la statistique publique. À travers un kaléidoscope de sources, ce livre explore de quelle manière ces travailleurs et travailleuses de la rue se représentaient et étaient représentés, observés, scrutés, surveillés ou au contraire ignorés. Mobilisés comme catégories d'analyse, le genre, la classe et l'âge visent à éclairer non seulement l'organisation des métiers de rue, mais aussi l'économie du visible qui informait le regard sur les gens travaillant dehors et qui façonnait leurs interactions sur la voie publique.
L'éducation à la citoyenneté : concepts et débats depuis le XVIIIe siècle
Depuis que le Conseil de l'Europe en a fait un objectif majeur en 1997, les politiques éducatives françaises et européennes n'ont cessé de promouvoir le concept d'éducation à la citoyenneté – un concept en tension. Au regard de son actualité toujours renaissante, ce dossier thématique propose d'interroger cette notion multiple, historiquement, politiquement et culturellement située. Les contributions visent à examiner les continuités et les ruptures dans l'histoire de l'éducation à la citoyenneté entre le XVIIIe siècle et notre présent dans une perspective interdisciplinaire qui dépasse les points de vue nationaux. Il s'agit de réfléchir à la notion de citoyenneté et ses différentes acceptions, mais aussi aux concepts qui y sont associés: instruction civique et morale, éducation civique, éducation à la citoyenneté démocratique, à la citoyenneté européenne et à la citoyenneté mondiale.