L'adresse indirecte ou la parole détournée. Évitement ou stratégie ?
Il n'est pas toujours aisé d'exprimer ce que l'on a à dire de façon franche et directe. Différents moyens permettent de contourner les obstacles tout en se conformant aux règles de la société. Détours et détournement pour éviter un contenu prohibé, un tabou langagier, une parole trop agressive, sont parfois codifiés par des règles sociales d'expression et constituent ainsi de véritables genres de littérature orale, jouant un rôle plus ou moins important selon les contextes. Évitement ou stratégie ? Façon de dire ou façon de faire ? La question mérite d'être posée car, sous l'apparence de la fuite et du détour, se dissimule bien souvent l'objectif inavoué que peut représenter l'adresse indirecte, la stratégie précisément pour obtenir une écoute et une adhésion que l'adresse directe ne saurait faire admettre. La perspective de ce numéro n'est pas celle du détournement d'un interdit langagier, mais celle de l'évitement d'une adresse directe, du contact même, avec les véritables destinataires.
Le volume rend en partie compte des réflexions tenues lors des rencontres organisées à Toulouse en 2003 en vue d'élaborer un catalogue de contes de tradition orale, une fois réalisée la refonte de la référence en la matière, le classification internationale Aarne-Thompson (AaTh), devenu à présent Aarne-Thompson-Uther et désigné plus familièrement par son acronyme, ATU. Il offre ensuite une mise au point aussi large que possible sur les outils disponibles à ce jour pour traiter de la question de la typologie et de la classification des contes de tradition orale, essentiellement dans l'espace européen.
Au sommaire : M. Bacou, "L'inconstant Protée ou la métamorphose des métamorphoses" ; N. Belmont, "De "Joli z-oiseau" en loup-garou. Métamorphoses animales dans les contes" ; G. Calame-Griaule, "D'un sexe à l'autre. A propos d'un conte dogon" ; M. Lebarbier, "L'habit ferait-il le moine ? Déguisement et travestissement dans quelques contes facétieux roumains" ; I. Andreesco, "La mort aux deux visages. La veillée funèbre ou la mort en dérision en Olténie (Roumanie)" ; C. Leguy, "De la devinette au proverbe ou les métamorphoses d'un genre" ; V. Campion-Vincent, "De quelques métamorphoses : plaisanteries, histoires édifiantes, légendes contemporaines et énigmes macabres".
Oralité et littérature. Échos, écarts, résurgences
Dans son ouvrage Le grain de la voix Roland Barthes affirme que l'oralité continue de "s'insinuer, comme l'un des fils dont il est fait, dans le réseau d'une économie scripturaire". Le propos du volume est de saisir quelques exemples d'une oralité lettrée, une oralité qui se dissimule, se recompose et se transforme dans la littérature écrite. Les exemples ne manquent pas de ces reprises (délibérées), de ces résurgences (peut-être inconscientes), de ces échos (lointains), d'œuvres issues de l'oralité, en tout premier les contes populaires, objets placés par les écrivains entre nostalgie et dérision. Plus émouvantes et combatives, les littératures dites "émergentes" tentent de faire passer l'oralité dans un écrit qui lui garderait sa vivacité et n'en ferait pas une "lettre morte". La remise en jeu de l'oralité constitue sans doute une réserve d'altérité culturelle proche. Au sommaire : N. Belmont et J.-M. Privat, "Éditorial" ; J.-M. Privat, "Si l'oralité m'était conté" ; J. Goody, "The folktale and cultural history" ; N. Belmont, ""La Fille aux trois galants". Nouvelle littéraire et structure en miroir" ; E. Lemirre, "Nodier et la tradition orale de Pouçot (T 700)" ; M. Scarpa, "Du roman au conte. L'exemple de Zola" ; L. Andries, "La Bibliothèque bleue entre textualité et oralité" ; G. Keryell, "Kalevala et Barzaz-Breiz, performance écrite et folklore international" ; J. Derive, "Imitation et trangression. De quelques relations entre littérature orale et littérature écrite en Occident et en Afrique" ; S. Pellerin, "Au pays des Grands Lacs : Gérald Vizenor entre tradition orale et littérature engagée" ; J.-L. Picard, "Paroles de la nuit ma'ohi".
Depuis des millénaires la médecine traditionnelle a puisé dans les plantes les remèdes qui prévenaient les maladies et les soignaient. La connaissance des plantes, de leurs propriétés — tant nutritives, médicinales ou toxiques que celles utilisées en magie — ainsi que l'art de les identifier était, il y a peu encore, le fait d'une transmission purement orale... qui se perd. Le savoir des guérisseurs et sorciers (guérisseuses et sorcières) risque d'être oublié pour les générations à venir. Les sociétés qui possèdent encore une transmission orale vivace ont mis en scène dans leur littérature, leurs croyances et leurs rituels magiques, le rôle réel ou investi des plantes ; d'autres en gardent la mémoire dans des textes issus de cette tradition. Le volume se propose d'en faire un tour d'horizon, non-exhaustif.
La voix est-elle irréductible à l'écriture ? Le silence de la lettre ne peut-elle que trahir, voire abolir la vigueur de l'oralité ? Le volume étudie quelques procédés, recettes, ou bien quelques ruses, voire quelques arcanes, pour faire croire que le passage est possible entre les deux modes d'expression. Mais on y trouvera aussi des exemples du "bon usage" de ces traversées. Cette contribution à la question des rapports entre oral et écrit explore des champs aussi divers que révélateurs.
Entrelacs et traverses. Approche plurielle en littérature orale
Trente ans après la grande efflorescence théorique du structuralisme, du formalisme et de la sémiotique, qu'en est-il maintenant des recherches en "ethnologie de la parole" ? Les articles réunis dans ce numéro montrent qu'elles sont nombreuses, diversifiées, profondément ancrées sur le travail de terrain, moins soucieuses, peut-être, de fonder des systèmes totalisants. Mais elles n'en sont pas moins porteuses de visées théoriques et méthodologiques, explicites ou implicites. Le volume expose des réflexions sur l'analyse des textes recueillis sur le terrain en fonction du contexte d'énonciation, des retours interrogateurs sur le bon usage de la typologie internationale d'Aarne et Thompson, des études sur la question importante des rapports entre mythe et histoire et celle de la variabilité, caractère inhérent de la littérature orale, sur la façon d'appréhender et de classer la musique populaire, sur les travaux actuels de l'"ethnographie de la parole" et, enfin, sur l'identité narrative de l'ethnologue où se jouent à la fois l'attrait pour l'autre et sa mise à distance.
Le rêve, même le plus banal, est porteur d'une certaine incitation à sa mise en récit. On ne le connaît d'ailleurs qu'après coup, au moment où l'on tente de l'organiser en une narration, plus ou moins cohérente, ne serait-ce que pour soi-même ou pour des auditeurs proches, afin d'en fixer la mémoire. Dans Les portes du rêve (1973), Géza Róheim va jusqu'à faire l'hypothèse que "la gigantesque structure imaginaire [des mythes et des contes] que nous avons édifiée au cours de siècles prend effectivement naissance dans nos rêves, ou plus précisément quand un être humain éprouve le besoin de raconter son rêve à un autre, c'est-à-dire dans une situation psychanalytique préhistorique". Les études ici rassemblées s'attachent aux formes littéraires orales socialement codifiées de l'activité onirique, depuis les plus familières, relations de rêves partagées le matin, jusqu'aux plus institutionnelles, comme son utilisation dans les pratiques chamaniques, dans la création mythique, ou encore dans le jeu du pouvoir social, sans oublier l'usage du rêve et du cauchemar à titre de motif narratif. La matière onirique constitue une porte d'accès privilégiée à l'étude des relations entre société et individu.
Le diable est omniprésent dans notre tradition populaire, et sa figure évolue énormément au cours des âges : son rôle dans les textes fondateurs, sa place dans telle organisation occulte, les hérésies qu'il a pu inspirer, la façon dont il coexiste avec des entités autochtones ou l'importance que prend actuellement ce qu'on nomme le satanisme dans les sociétés occidentales. Le volume, tout en montrant dans certaines contributions la permanence de conceptions plus populaires, s'est tourné résolument vers l'histoire du concept et de ses métamorphoses. En fait l'image du mal s'est déplacée et celle du diable avec lui. Peut-être est-ce pour cette raison que tant d'écrits lui sont consacrés ? Peut-être est-il nécessaire de le recentrer ?
Au sommaire : S. Khoury, "Le pèlerinage à La Mecque" ; V. Sukanda-Tessier, "Kean Santang. Premier saint de Java dans l'islam" ; S. Hammoud, "Abû Ya'zâ Yalannûr dans l'hagiographie médiévale" ; B. Steinmann, "Un ami de la réalité" ; L. Singarawelou, "Le saint Syed Ibrahim d'Ervadi. Éléments d'histoire hagiographique d'un sultan du Tamil Nadu" ; M. Seguy , "Pamijahan : une tradition hagiographique ancienne du XVIIe siècle à nos jours" ; F.-E. Elabar, "Une trilogie hagiographique au Maroc au XVIIe siècle : la confrérie des Hamadcha" ; L. Metzger, "Le mausolée Habib Noh à Singapour".
Le cycle des contes merveilleux qui incluent le motif du "mort reconnaissant" (AT 505 à AT 508) est très énigmatique. Il comporte deux motifs structurels enchaînés : d'une part, le rachat et l'enterrement par le héros du cadavre d'un homme mort sans avoir payé ses dettes et, d'autre part, l'acquisition d'une épouse par ce même héros. Ces récits ont connu une grande extension dans le temps et dans l'espace, puisque la première version écrite se trouve dans la Bible à l'histoire de Tobie, et qu'on les rencontre dans la littérature exemplaire et romanesque du Moyen Âge, puis dans les traditions orales des grandes aires culturelles de l'Europe. Ce volume tente de présenter la diversité des réalisations du thème (du récit biblique aux contes scandinaves, des contes de l'Europe orientale et balkanique à la tradition française), mais aussi la logique qui les anime : celle de la dette. Le mort reconnaissant l'est sans doute parce qu'il récompense le héros qui eut pitié de lui, cadavre sans sépulture. Mais, pour ce contre-don, il exige du héros un autre don (la moitié de son épouse, la moitié de son enfant). Sous l'expression "mort reconnaissant", il faut lire en filigrane reconnaissance de dette. Ce récit nous apprend qu'on ne devient humain qu'au moment où l'on sait être pris dans une chaîne infinie de dette, de don et de contre-don.
Du téléphone portable à l'Internet et à son cybermonde, les nouvelles technologies de la communication ont offert des champs d'investigation inédits aux chercheurs en traditions orales qui peuvent les envisager soit comme sources de récits dont elles sont le thème soit comme véhicules de transmission et de diffusion de ce qui l'était auparavant par la parole traditionnelle, de la parole ludique ou du conte au prosélytisme religieux, de la communication individuelle et de groupe aux rumeurs les plus variées, des légendes urbaines aux angoisses d'une humanité hantée par la crainte multi-millénaire de sa finitude. Que devient la parole lorsqu'elle n'est plus liée au seul espace du face-à-face ? Comment investit-elle le monde de la technologie ? Quels nouveaux récits développe-t-elle à son sujet ? Qu'a-t-elle à nous dire à propos de toutes ces machines qui nous envahissent et aux frayeurs ou aux bonheurs que cette nouvelle ère, pompeusement qualifiée de "révolution de l'information", nous réserve au quotidien et au futur ? Ces paroles sont saisies dans l'entrelacs de toutes les voies que nous avons su créer pour les disséminer. L'Internet en particulier y est envisagé comme un nouveau relais de l'oralité, dont l'importance dans la transmission du folklore pose de nombreuses questions aux chercheurs en tradition orale. Au sommaire : M. Bacou, "La parole et le lien : communication médiatisée par ordinateur" ; B. Biebuyck, "Du folklore au cyberlore : paroles électroniques avez-vous donc une âme ?" ; J.-B. Renard, "Rumeurs sur le web" ; J.-L. Le Quellec, "Au-delà du portable, parlons net" ; J.-F. Mayer, "Les nouveaux mouvements religieux à l'heure de l'Internet" ; V. Campion-Vincent, "Les craintes autour de l'an 2000 et leurs diffusion par les médias" ; L. Soubeyran, "Légendes urbaines horrifiques et slasher movies : de la "réalité" à la fiction".