Les contributions rassemblées dans ce volume tentent de saisir l'œuvre de Raoul Schrott à partir de la figure du poète-érudit et d'un mode de création reposant sur la circulation des savoirs et des discours. Elles interrogent les ressorts et les effets de cette quête d'érudition, sur les plans heuristique, épistémologique, littéraire, méthodologique. Elles s'attachent à décrire non seulement ses manifestations dans le détail des textes mais s'efforcent aussi de saisir les enjeux symboliques d'une telle posture, entre désir d'affirmation professionnelle, polémiques savantes, impératif de la défense de la littérature. Les textes sont publiés dans leur langue originale. S'y adjoignent des poèmes et un court texte en prose inédits de Raoul Schrott, en lien avec le sujet du numéro.
Le présent dossier regroupe des contributions de chercheurs de différentes générations, montrant l'évolution de l'historiographie de ces quarante dernières années. On ne compte plus les histoires du nazisme et des principaux acteurs de cette idéologie politique, mais l'Autriche est le plus souvent évoquée à la marge, ou en faisant fi de ses singularités. Et même si une inflexion récente est à souligner, la même remarque s'applique à la dénazification et à la période d'occupation. Un des éléments structurants de ce dossier est de tenir compte de ce déséquilibre de facto entre l'Allemagne et l'Autriche – un déséquilibre classique pour les historiens de l'Autriche – en cherchant à dresser les points communs et particularités entre les deux pays germanophones. Si l'on compare le nombre d'études consacrées à la zone française d'occupation en Autriche par rapport aux autres zones d'occupation du pays, le déséquilibre est flagrant. L'ensemble entend être également une incitation à poursuivre des études spécifiques quand d'autres invitent davantage à une réflexion historiographique plus globale: dans quelle mesure l'occupation a-t-elle conditionné des éléments structurels de la reconstitution du pays qui s'impose ensuite pendant quarante ans comme – une différence majeure avec l'Allemagne – le lieu de la "neutralité active"? Laure Gallouët, Une politique de la neutralité? Les stratégies de sécurité et de défense de la Seconde République d'Autriche de 1955 à nos jours, Thèse de doctorat d'études germaniques de l'Université de Toulouse, 2020.
L'interrogation à propos des cercles viennois en tant qu'objet de réflexion est apparue depuis un certain moment dans les études d'histoire intellectuelle. Espace de sociabilité, mais aussi lieu de construction intellectuelle, le "cercle" se distingue-t-il clairement d'une "école"? Et y aurait-il dans ces différents groupements des traits qui permettraient de les singulariser en tant que "cercles" par-delà les circonstances historiques? Les deux problématisations sont étroitement liées et sont analysées ici dans le cadre autrichien de la première moitié du xxe siècle, avec un accent particulier mis sur la période de l'entre-deux guerres. Car quelle particularité "autrichienne" renferment ces cercles? Le cercle, cette forme d'organiser les échanges, ou plus précisément son mode de production des concepts, donne-t-il naissance à un nouveau style de construction de la pensée autrichienne (dans le domaine de la philosophie, mais également de l'esthétique, de la science sociale, de la clinique, etc.). Ce sont des notions liées tantôt à la politique tantôt aux sphères sociales et intellectuelles qui sont confrontées dans ce numéro 94, de même qu'il y est question des Wiener Kreis et Geistkreis, entre autres, et de figures comme Stefan George, Sigmund Freud, Hans Kelsen ou encore Othmar Spann.
Ce numéro de la revue s'intéresse à ce qu'on pourrait appeler l'" austriacité " de Beethoven, une " austriacité " longtemps contestée au nord de l'Allemagne, mais sans cesse réaffirmée par les auteurs autrichiens. Musicien allemand élevé au rang d'artiste européen, voire universel, souvent associé à l'idéalisme philosophique dont il constituerait le versant musical, le compositeur de Fidelio ne saurait certes être réduit à des particularismes autrichiens. Il est question de son ancrage dans l'univers politique et culturel autrichien et de la qualité de ses relations avec l'aristocratie de son temps, comme en témoignent ses nombreuses œuvres dites " de circonstance ". D'abord perçu comme pianiste virtuose, Beethoven a vraiment été aimé par la société viennoise, jusqu'à devenir un véritable phénomène de mode, jusqu'à creuser un écart important entre sa popularité et la compréhension de son œuvre.
L'attribution du prix Nobel de littérature à Handke n'ayant pas manqué de faire resurgir les polémiques, ce numéro d'Austriaca entreprend, sans se limiter à la seule " thématique yougoslave ", de réexaminer les dimensions politiques de son esthétique et d'interroger la perméabilité entre les domaines de la fiction et de la réalité dans la perspective de l'autonomie de la littérature. Outre le repli dans la marginalité éthique, sont ici abordés le topos de l'idiotisme, les représentations mythifiantes du paysage posant la relation entre la carte et la littérature comme relation intermédiale ou l'aventure héroïque de l'écriture rapportée au médium cinématographique, notamment au western.
Durant toute son existence, Stefan Zweig a été captivé par les génies qui ont marqué l'histoire européenne en matière de littérature, d'arts plastiques et de musique. Ses portraits d'artistes dans les Architectes du monde, les Grandes heures de l'humanité et ses biographies ont largement contribué à sa renommée. Il s'agit ici de reconstituer l'évolution de sa conception de l'artiste au fil des années viennoises, salzbourgeoises et d'exil.
L'école "autrichienne" d'économie, objet de ce numéro de la revue Austriaca, constitue plus qu'une école d'économie politique nationale. Courant de pensée majeur dans les sciences sociales et en économie politique en particulier, comme dans les politiques économiques au long du siècle et demi écoulé depuis sa fondation, cette école est un cas d'étude exceptionnel pour l'épistémologie sociale, perspective dans laquelle situer globalement l'approche des contributions internationales éminentes ici rassemblées.
Il y a un peu plus de cent ans à présent, le 3 novembre 1918, disparaissait l'Empire des Habsbourg, faisant émerger une série d'États dits "successeurs", parmi lesquels la Tchécoslovaquie, dont la création avait été proclamée à Prague quelques jours plus tôt, le 28 octobre 1918. Cette sécession mettait fin à près de quatre cents ans de règne des Habsbourg dans les Pays tchèques. Ces pays avaient occupé une place particulière au sein de la monarchie habsbourgeoise: États héréditaires de la Maison d'Autriche depuis 1627, ils formaient avec les pays autrichiens l'ensemble austro-bohème, dont les souverains Habsbourg s'étaient appliqués à renforcer la cohésion, imprimant à Prague et aux Pays tchèques la marque de ces "paysages habsbourgeois" fortement empreints de culture baroque. D'emblée, la relation entre les deux nouveaux États est donc difficile et la question des futures relations entre Prague et Vienne se pose aussitôt. Ces relations vont être marquées, dans tout l'entre-deux-guerres, par une constante oscillation entre facteurs de réchauffement et facteurs de refroidissement, ces derniers résultant d'abord de tensions nationales au sujet des frontières et des minorités, alors que demeurent de fortes affinités dans les domaines économique, social et juridique ainsi que dans le système scolaire et la culture.
L'effondrement de l'Empire habsbourgeois constitue une césure inaugurale dans l'histoire du XXe siècle. Cette séquence de crise et de refondation se déroule sous le signe du chaos et de la reprise en main par de nouveaux responsables politiques. À un siècle de distance, ces événements marquants et contradictoires conservent toute leur force suggestive, que le volume retrace à partir de sources et de perspectives inédites ou rarement abordées.
Pendant longtemps, l'historiographie de la littérature autrichienne a considéré que le naturalisme n'aurait joué aucun rôle en Autriche. Des travaux plus récents ont cependant montré que ce constat est pour le moins à nuancer. Ce volume s'intéresse à la présence d'éléments naturalistes dans la littérature autrichienne, des années 1880 aux romans de la Anti-Heimatliteratur des années 1970, de Ludwig Anzengruber à Franz Innerhofer, Il permet de découvrir l'héritage naturaliste de Schnitzler, les réactions de Karl Kraus, mais aussi la découverte de quelques oubliés de l'histoire littéraire (Jakob Julius David, Else Jerusalem) et d'une terre fertile en production naturalistes, la Moravie.
Comparativement à la situation qu'on observe en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis, la photographie demeure un champ encore insuffisamment exploré pour ce qui concerne l'Autriche, un pays dont les frontières connurent d'importantes modifications au fil des époques. On a certes assisté à une lente évolution des choses depuis la grande exposition photographique de 1983 intitulée " Histoire de la photographie en Autriche ", qui fut présentée dans six capitales régionales. Plusieurs projets visant à présenter et à commenter la photographie contemporaine ont lancé une dynamique incontestable et ont connu une résonance de grande ampleur, notamment grâce à la revue Camera Austria International, qui constitua un tout premier podium au rayonnement international pour de jeunes photographes. Il a paru indispensable, pour ce numéro de la revue Austriaca, de demander aux contributeurs et contributrices de se pencher, dans leurs articles, sur les divers contextes et formes de publication de documents photographiques depuis l'invention de ce médium. Le recueil jette ainsi des éclairages ponctuels sur l'utilisation de photographies dans des livres ou revues.
Le présent numéro s'attache, non à retracer ces évolutions historiques bien connues, mais à cerner les dynamiques d'ouverture et de fermeture, les mouvements de décentrement et de recentrement que les redéfinitions successives du ou des " centres " et des " marges " géographiques, politiques, culturelles et les interactions entre eux ont contribué à créer. Il met en évidence le rôle fécond que ces phénomènes ont joué dans les domaines artistique et intellectuel en particulier, et les représentations variées et parfois contradictoires de l'Autriche qu'ils ont suscitées.En effet, si la situation géographiquement centrale de l'Autriche en Europe lui a permis de rayonner et d'exercer un contrôle au-delà de ses frontières, sa position aux confins de l'Europe occidentale l'a confrontée à des influences diverses et contradictoires, que le pays et ses habitants ont intégrées, assimilées, ou dont ils ont au contraire cherché à se démarquer. Ainsi, l'Autriche a beaucoup oscillé entre la mise en valeur de son patrimoine (culturel), qui a parfois figé le pays dans sa vocation " muséale " et un avant-gardisme, qui l'a paradoxalement moins isolée, marginalisée, que singularisée, et qui lui a même permis de jouer un rôle de précurseur de certains courants intellectuels et artistiques.