De petite noblesse provinciale, Henriette de Marans bénéficie de l'éducation soignée dispensée à ses frères et profite de la riche bibliothèque familiale. " Je veux écrire! ": cette formule ardente traduit son ambition de faire œuvre à un moment du XVIIIe siècle, où s'impose la figure du philosophe. Dès lors, elle s'engage dans l'écriture de journaux, où elle confie ses émotions, livre ses découvertes et transmet ses pensées sur le monde. Lectrice assidue et savante, elle revendique une étonnante liberté de pensée et arpente, plume à la main, les ouvrages anciens et modernes. Ses trois journaux courent de 1752 au milieu des années 1760. Ils forment un ensemble composite de recettes d'apothicaire, chansons, poèmes, notes de lecture, mais recueillent les pensées secrètes d'Henriette, ses doutes et ses réflexions sur l'amitié, le couple, l'égalité des sexes, la tolérance, la machine humaine, la liberté face à Dieu... Témoignage exceptionnel de la pénétration des idées des Lumières en province, ces écrits plongent le lecteur dans les débats intérieurs d'une intellectuelle sensible, tentée par l'incrédulité. La présente édition offre la publication in extenso de manuscrits originaux, accompagnée de notes critiques et d'un cahier d'illustrations, commodes pour se familiariser avec les Lumières et les réalités vendômoises. elle lève le voile sur l'attribution des Pensées errantes suivies de Lettres d'un Indien (1758), issues de la collaboration d'Henriette de Marans et de Bonne-Charlotte de Bénouville.
Jean-Marie Conseil, prêtre breton au front (1914-1916)
Jean-Marie Conseil, prêtre originaire de Cléder (Finistère) et officiant à la paroisse de Saint-Mathieu à Morlaix, fut appelé à servir au front comme brancardier en août 1914. Il y mourut il y a un siècle, le 4 septembre 1916, à 32 ans, en secourant un camarade. Pendant ces deux années de guerre, il a tenu un carnet, a entretenu une correspondance assidue avec des membres de sa famille, surtout en français et parfois en breton, souvent illustrée de nombreux dessins, il s'est essayé à quelques photographies et a surtout rempli plusieurs carnets de dessins et d'aquarelles. Ces documents de nature diverses et complémentaires, rassemblés ici avec l'objectif de former a posteriori une source cohérente permettant d'accéder à un vécu particulier de la Grande Guerre, témoignent remarquablement de l'état d'esprit, de la spiritualité et du patriotisme de ce prêtre-soldat breton. Au travers de ses trois fonctions de prêtre, de soignant et d'artiste, Jean-Marie Conseil nourrit sans cesse des réflexions profondes, originales et rares sur le sens religieux de la guerre. Loin de lui avoir fait abandonner les valeurs sur lesquelles il s'était construit avant la guerre, cette expérience semble au contraire leur avoir donné un sens plus fort et plus radical, à l'image de celles d'un chouan.
Nous sommes dans la Sarthe, à Sainte-Sabine-sur-Longève. Il est 15 heures ce samedi 1er août 1914, et l'abbé Léon Cabaret (36 ans) se trouve dans son jardin de curé, sécateur à la main, en train d'émonder sa vigne, quand il apprend l'ordre de mobilisation générale. Il court chercher son livret militaire et y lit que sa classe sera appelée une semaine plus tard au centre mobilisateur du Mans. Puis, tranquillement, il se dirige vers son église pour y sonner le tocsin. Ce seront ensuite 1680 jours au front : l'Artois, la Lorraine, la Somme, Verdun, l'Alsace, le front italien, à nouveau la Somme puis la bataille des Flandres et enfin l'armistice tant attendu. Avec un accent profondément authentique et sans jamais s'autocensurer, Léon Cabaret, prêtre-soldat, va nous faire vivre le quotidien des artilleurs sur le front. Comme l'a souligné l'abbé Daniel Bergey, fondateur de la Ligue des Prêtres Anciens Combattants, l'abbé Cabaret vient combler une lacune car si l'on a beaucoup écrit sur les fantassins, peu de textes sont consacrés au rôle et à la vie des artilleurs de 14-18. Grâce aux narrations journalières de ces quatre ans de présence en première ligne, l'auteur nous fait partager le quotidien qui fut celui de son régiment sans jamais nous épargner les moments d'horreur vécus à l'avant mais aussi l'espoir de ces combattants en une victoire qui assurerait une paix durable. Les carnets de guerre de Léon Cabaret sont à marquer d'une pierre blanche parmi tant d'autres témoignages d'anciens combattants par leur accent plein de vérité et leur profond humanisme.
Engagé volontaire à la mobilisation, Charles Oberthür, héritier d'une riche famille d'imprimeurs rennais d'origine alsacienne, rejoint les rangs du 7e régiment d'artillerie de campagne. Ayant retrouvé son grade de lieutenant – il avait été officier de réserve jusqu'en 1908?–, il est promu capitaine dès octobre 1914 et prend le commandement d'une section de munitions d'artillerie (SMA) : c'est dans ces fonctions qu'il traverse la Grande Guerre aux côtés des unités du 10e corps d'armée de Charleroi à Strasbourg, en passant par la Marne, l'Artois, l'Argonne, Verdun, la Champagne ou la Somme. Les lettres ici publiées – accompagnées d'aquarelles, de dessins et de photographies – permettent de le suivre pas à pas durant ses 52 mois de campagne. On y découvre certes les missions de ravitaillement des batteries d'artillerie dévolues à sa SMA, mais aussi la vie à l'arrière-front de cet officier qui, sous l'uniforme, reste fondamentalement un bourgeois rennais. Avide de rencontres avec des camarades connus avant-guerre en Bretagne, passionné d'aquarelle et d'entomologie, amateur de chevaux, ce patron paternaliste se montre aussi soucieux du bien-être de ses hommes que des affaires de l'entreprise familiale dont il distribue les almanachs jusque sur le front.
Ange Guépin (1803-1873) a marqué l'histoire politique, intellectuelle et sociale de Nantes de 1830 à 1870. Médecin ophtalmologue réputé et homme politique, il mérite d'être sorti et de sa légende et de l'oubli. Esprit encyclopédique, il communique une fougue toute personnelle à la volonté de changer le monde, à l'engagement concret dans la lutte contre la misère et dans la propagation du savoir. Apportant sa propre contribution aux utopies socialistes, il prend la tête du mouvement saint-simonien à Nantes, soutient la création d'un phalanstère de Fourier et affiche sa sympathie pour le communisme de Cabet. Il entre dans l'histoire avec la révolution de 1848, au cours de laquelle il est promu Commissaire de la République. Il n'en gardera pas moins des réserves constantes à l'égard du suffrage universel, convaincu que la transformation sociale doit précéder les réformes politiques. Il a la conviction d'un progrès ininterrompu de l'Humanité fondé sur le développement de la science. Éradiquer l'ignorance et la misère, garantir à chacun le droit à l'éducation (notamment pour les filles), au travail et à la retraite seront les combats de toute sa vie. Le docteur espère ainsi en finir avec les révolutions et conjurer le spectre de la lutte des classes. L'ouvrage propose une biographie de Guépin, l'édition de son " Journal " resté manuscrit (1833-1839), une brochure peu connue, Les véritables intérêts de la bourgeoisie (1848) ainsi que sa correspondance inédite avec Prosper Enfantin (1834-1859).
Un mémorialiste villageois : en soi, le phénomène est rare. Né en 1741, sous Louis XV, et mort en 1820, donc sous la Restauration, Louis Simon vécut toute sa vie dans un village du Maine, où il était étaminier, c'est-à-dire tisserand de laine fine, et chantre-sacristain. En 1809, il entreprend d'écrire ses souvenirs de jeunesse. Et son récit n'est pas un plat recueil de généralités ordinaires. C'est une plongée dans les mentalités de la seconde moitié du XVIIIe siècle, une approche de l'intimité, une découverte de ce qui ne se dit ni ne s'écrit dans les archives auxquelles les historiens ont en général accès. Une large part de son manuscrit est en effet consacrée à " la grande affaire de sa vie ", son histoire d'amour avec Nannon Chapeau. Le reste conte l'éphémère escapade qui en 1763 l'amena à Paris et à Versailles, évoque la Révolution au village et l'épouvante face aux chouans, récapitule les nouveautés apparues durant sa vie, dispense des conseils pour mieux vivre… Au fil de la plume de Louis Simon, on entend la voix directe d'un homme du peuple. Ses pages lumineuses sont une pépite parmi les écrits du for privé, un document d'une valeur inestimable pour les chercheurs, mais aussi un texte qui parle à tout curieux d'histoire et d'humanité. Initialement publié et analysé en 1984 et 1996 par Anne Fillon (1931-2012), professeure à l'Université du Maine, ce texte extraordinaire est ici réédité au plus proche de sa version originale, éclairé de notes et d'une introduction inédites et enrichi de documents complémentaires eux aussi largement inédits.
Voici la première édition critique et documentée d'O.K., Joe !, avec des sources inédites. Commencé dans la perspective d'un témoignage sur la libération de Saint-Brieuc et de la Bretagne, O.K., Joe ! donne le point de vue et restitue l'expérience de Louis Guilloux. Proche des " nouvelles autorités ", il est engagé comme interprète auprès de la cour martiale de la VIIIe armée des États-Unis, lors de procès pour viols et meurtres. Resté longtemps dans les tiroirs de l'écrivain, O.K., Joe ! est publié en 1976. Il aura connu de nombreux remaniements : fiction ? histoire romancée des mouvements autonomistes ? témoignage politique ? Louis Guilloux expérimente, hésite pendant trente ans. Et que dire des libérateurs quand on témoigne de la ségrégation raciale visible à tous les niveaux ? À quel moment ? Comment ? Par cette édition, nous espérons apporter quelques réponses à de si vives questions.
Ancien supérieur général d'une congrégation religieuse française, destitué en janvier 1914 par le pape Pie X, le père Anizan se porte volontaire en août 1914 pour servir à 61 ans comme aumônier militaire dans la région de Verdun. Son Journal de la Guerre de 1914 et les lettres publiés dans ce livre relatent la vie quotidienne d'un aumônier auxiliaire, sans statut officiel dans l'armée, près de la ligne de front, d'août 1914 à février 1916. La guerre hante ces pages non pas sous la forme d'une épopée, mais sous les traits d'un fléau meurtrier et destructeur. Le prêtre assure une présence régulière, auprès des soldats, dans les villages, les forts et les tranchées, nouant avec eux des relations confiantes et parfois amicales. il exerce son ministère dans les lieux mêmes où vivent les combattants, adaptant son action aux conditions imposées par la guerre. Dans ces textes, affleurent aussi son état d'esprit, ses conceptions politiques et sociales, sa spiritualité, ses représentations de la guerre et des belligérants, sa réflexion sur son avenir personnel. Parmi tous les témoignages sur la Grande Guerre, le père Anizan livre au fil de ces pages une manière particulière de voir les hommes et les événements.
Lettres à six amis, Charles Oulmont, Louis Vaillant, Jean Cassou, René Iché, Louis Dumoulin, Marcel Métivier
Huit spécialistes de Max Jacob se sont réunis sous la direction d'Anne Kimball pour présenter six correspondances du poète. Les lettres s'étalent de juin 1921, lors de l'arrivée de Max Jacob à Saint-Benoît- sur-Loire, au 28 janvier 1944, peu avant sa mort le 5 mars. Comme deux de ces correspondances datent du début de cette période, deux se concentrent sur l'entre-deux-guerres, et deux s'étalent sur la période 1929-1944, elles créent ensemble une sorte de mini-biographie du poète. Chaque correspondance est largement annotée; certaines s'accompagnent de photos ou de documents. Chacune révèle une face différente de l'écrivain qui s'adapte à la personnalité de son interlocuteur. Avec Charles Oulmont il se montre avenant, mais il s'agace lorsque le romancier devient trop exigeant. Envers Louis Vaillant, son meilleur ami, il est tendre, amoureux même. René iché partage sa foi, et ils travaillent ensemble sur le médaillon qui orne la couverture de cet ouvrage. un article pourtant élogieux de Jean Cassou sur lui l'a d'abord froissé, mais il finit par respecter et aimer l'écrivain. À Louis Dumoulin, exilé dans le Midi pendant la guerre, il raconte les souvenirs de ses années montmartroises. À cette même époque, il se prend d'amitié pour le jeune et très intelligent instituteur, Marcel Métivier.
L'Angevin Victor Pavie (1808-1886) est un écrivain romantique mineur ayant appartenu au cercle des premiers disciples de Victor Hugo. Issu d'une famille d'imprimeurs, il vécut passionnément l'aventure du Romantisme et défendit dans les colonnes du journal paternel les combats des auteurs parisiens. Il créa une revue, La Gerbe, dirigea Les Affiches d'Angers et fut le premier éditeur de Gaspard de la Nuit d'Aloysius Bertrand, dont Baudelaire reconnut l'avant-gardisme. Auteur de poésies, d'études historiques et artistiques, Pavie rédigea également plusieurs récits de voyage. De Londres où il rencontra Walter Scott, de Weimar où il partagea l'intimité de Goethe avec David d'Angers, des provinces de l'Ouest riches en légendes, d'Italie où il suivit les ombres de Lamartine, Stendhal et Chateaubriand, nous parviennent ses précieux témoignages, reconnaissables au style volubile et imagé de l'auteur, comme autant d'aventures vécues et de réflexions sur son temps.
Lorsqu'éclate la Première Guerre mondiale, les relations, en France, entre l'Église catholique et l'État sont encore très tendues. Certes, "l'Union sacrée", proclamée par le gouvernement dès le début du conflit, met ces tensions en veilleuse, mais, à plusieurs reprises, elles vont resurgir au cours des quatre années de guerre. Loin des polémiques de l'époque, les lettres adressées par plus de 130 prêtres et séminaristes du Bourbonnais à l'abbé Giraud, supérieur du séminaire de Moulins, font revivre les réalités de terrain, dans la variété des affectations, même si elles ressortent très majoritairement du service de santé. Comment les clercs sont-ils insérés dans le conflit, comment partagent-ils son déroulement, comment vivent-ils la fréquentation quotidienne de leurs compatriotes dont leur éducation cléricale les séparait ? Quel regard de foi vont-ils poser sur cette violence qui heurte profondément leur sensibilité religieuse ? Comment vont-ils se donner des moyens pour la vie spirituelle, la leur et celle des soldats avec lesquels ils vivent ? Enfin, comment leur spiritualité est-elle influencée par ces années de souffrance qui les marqueront à jamais ? Telles sont les questions auxquelles ces lettres permettent d'apporter des réponses.Dans le contexte du centenaire de la guerre, l'analyse de cette correspondance reflète le regard religieux que le clergé catholique a porté sur cet événement, qui, comme on le sait, a marqué le point de départ d'un vrai ralliement de l'Église catholique à la République.
Saint-Brieuc : histoire d'une ville et d'un diocèse
Le chanoine briochin Christophe-Michel Ruffelet (1725-1806) est aujourd'hui un quasi-inconnu. Et pourtant… Bien qu'ecclésiastique au parcours classique, attaché à l'organisation sociale de son temps, soucieux de la place et du rôle central de l'Eglise dans la société, le personnage a développé un réel particularisme dans le monde capitulaire breton. Esprit ouvert aux sciences, engagé dans certains combats politiques provinciaux de son temps, grand lecteur, il est aussi l'un des très rares chanoines historiens bretons d'Ancien Régime. C'est d'ailleurs à cette dernière qualité qu'il doit d'échapper au purgatoire historique (Ph. Loupès) où sont relégués nombre de ses contemporains. De fait, ses Annales briochines, parues en 1771, constituent la première véritable histoire de Saint-Brieuc et de son diocèse et sont demeurées jusqu'à aujourd'hui une source de première main pour nombre d'historiens. Republiées en 1850 par Sigismond Ropartz, elles font ici l'objet de leur première édition commentée. Une première partie situe l'auteur dans son milieu social et culturel, avant d'en préciser la place et les positions dans l'historiographie bretonne des XVIIe et XVIIIe siècles, et, à l'échelle nationale, dans la galerie des chanoines historiens. Revenant plus précisément à l'analyse globale du texte des Annales, la seconde partie décrit sous des angles successifs l'image du diocèse et de sa capitale qui s'en dégage, en analysant de manière critique le texte de Ruffelet, sans en oublier les " angles morts " et les " œillères ". Le lecteur peut alors, dans une troisième partie, découvrir le texte de Ruffelet accompagné d'un imposant appareil critique. Grâce à l'évocation de nombreux événements, des notes complémentaires, des listes (de paroisses, d'évêques…), l'auteur y brosse un saisissant panorama de l'histoire briochine jusqu'en 1768. Les Annales apparaissent alors comme un réel effort de construction d'une identité diocésaine dans un espace qui semble en être jusque-là dépourvu. Plus largement cet ouvrage se veut aussi une mise au point historique, historiographique et bibliographique sur l'espace briochin de l'Antiquité au XVIIIe siècle.