La Trahison des mots, c'est la quête du sens caché dans La Vie et Demie, œuvre majeure de Sony Labou Tansi. Ce roman te gratte quand tu le lis; tu sens que quelque chose t'échappe; il devient obsédant. Et puis il y a la critique: elle refuse en général de laisser l'auteur être ailleurs que dans l'africanité tropicale, être autre que le chroniqueur exalté d'une société chaotique et violente.Muni des outils de l'histoire globale et de la pensée postcoloniale, je me méfie de moi-même, j'essaie de multiplier les échelles d'analyses et les foyers contextuels. Critique des soubassements épistémologiques traditionnels, je tente d'engager un dialogue horizontal avec l'écrivain. Sensible à l'importance de la lettre du texte, je base ma réflexion sur des micro-lectures approfondies.L'analyse des enchevêtrements ontologiques mobilisés par l'auteur, la réflexion autour de la color line qui structure sa marge de parole et la description de la dimension performative du texte permettent de faire émerger des résultats inédits.
Malgré les " outils " d'investigation dont nous disposons, les analyses mettant l'accent sur la " fabrique " des littératures africaines en français sont encore trop rares.Ce manque – disons – d'ardeur à situer rigoureusement les textes dans le champ dont ils relèvent et à les appréhender à partir du " régime d'identification de l'art " dont ils ressortent (pour user des catégories proposées par Jacques Rancière) est symptomatique d'un embarras politique envers un ensemble de productions " retentissant " au sein du champ littéraire français davantage comme un facteur de " diversification " que comme l'expression d'un espace culturel et humain spécifique et autonome.Dans cette perspective, les collègues et ami(e)s d'Afrique et du " Nord " qui ont participé à ce livre ont eu à cœur de formuler de stimulantes hypothèses de travail: qu'ils en soient chaleureusement remerciés.
Si les écrivains francophones d'Afrique, d'Amérique et de la Caraïbe proposent des représentations mues par le désir d'un autre monde, c'est qu'ils ressentent cette nécessité impérieuse : il est temps de penser à un autre avenir pour la francophonie. Leurs représentations, à la fois idéalistes et réalistes, ne permettent pas seulement d'imaginer le monde autrement. Au-delà des " rendez-vous de l'esprit " des " pensées de l'Un " (Édouard Glissant), c'est en empruntant les chemins imprévisibles de l'imagination que les écrivains francophones conçoivent des théories, ils inventent des récits permettant de dépasser la conscience normative du monde académique, pour proposer un avenir (meilleur), faisant de la francophonie l'espace de tous les possibles. Les utopies développées par les penseurs et les écrivains francophones reposent sur des idéologies progressistes, ceux-ci imaginent des constructions politiques et sociales, utopiques et dystopiques, en relation avec les réalités locales. Ainsi, dans l'espace francophone, un discours mêlant utopie et dystopie se fait entendre. Fondamentalement polyphonique, il révèle (et c'est un espoir qui n' est pas mince), un désir d'émancipation par rapport aux politiques et aux idéologies actuelles, il rend compte aussi de la place vitale et essentielle des écrivains et des penseurs francophones dans le monde contemporain.Cet ouvrage propose différentes analyses, littéraires, conceptuelles, méthodologiques, épistémologiques des notions d'utopie et de dystopie qui sont autant de promesses d'avenir des espaces francophones.
Ce livre collectif rassemble des contributions de: Théo Ananissoh, Christiane Chaulet-Achour, Jean-Michel Devésa, Boniface Mongo-Mboussa, Maxime Ndebeka, Salaka Sanou, Sami Tchak et Amel Zmerli.Composé comme un carnet, il propose un ensemble de textes récents, articles et entretiens, parfois inédits, en résonnance les uns avec les autres, et aussi en connivence de questionnement.Ces pages dessinent une communauté de pensée et d'action ayant trait aux littératures et aux cultures de l'Afrique; elles tendent à établir que l' histoire littéraire africaine francophone relève indiscutablement d'un domaine élargi de la langue.
dans le film et la littérature d'expression française
Marginal hors la loi, paumé idéaliste, poète rejeté par une société mercantile, dragueur maladroit ou amoureux transi, le loser est cette figure fragile et attachante, une forme de l'écart dont on s'émeut et se moque. Telle une icône qui n'en finit pas d'investir le cinéma, la télévision et la littérature, il nous raconte l'histoire – contrariée - de nos sociétés dominées par le culte de la réussite et le rêve, souvent déçu, d'un meilleur nous-mêmes. A travers les contours flous et changeants de ce nouveau héros, se dessinent des subjectivités et des représentations sociales. Dans ce volume sont analysées quelques formes exemplaires de la lose où l'art rejette la réussite et les conventions pour en transformer les contre-manifestations en inventions poétiques qui nous disent tous les enjeux politiques et esthétiques à l'œuvre.
Dans ce livre, Patrice Nganang soutient que la lettre est la condition de possibilité de la littérature car celle-ci est un art de l'alphabet et que celle-là est un instrument d'écriture. Ce qui le conduit à poser qu'aujourd'hui l'utopie " qui avance à grands pas avec internet " est celle d'" un alphabet commun à toutes les langues " et non pas celle " d'une langue commune à tout le monde " comparable à celle pratiquée avant la confusion des langues et la destruction de la Tour de Babel. Se félicitant de ne pas céder à la prétention universaliste de l'alphabet latin, Nganang appuie sa réflexion sur le travail de " perfectionnement " apporté par le sultan de Njoya à son alphabet (entre 1895 et 1918). C'est ainsi qu'il se penche sur la lettre du signifiant perçue comme condition et cause de son existence, c'est-à-dire en définitive comme concept de la littérature.
Figures du conflit dans les littératures et films francophones
La matière étudiée dans ce travail parcourt des horizons culturels différents (Rwanda, Guinée, Suisse, Vietnam, Sénégal, France) et traite de conflits collectifs (génocide, guerre civile, immigration) ou individuels; de luttes visibles ou intériorisées (homophobie); de combats solitaires ou socio-politiques (la condition de malade), le tout exprimé à travers une sélection variée de textes et de films tout à la fois poétiques, intimes et provocateurs.
Le présent ouvrage puise sa matière dans le colloque international " L'Espace caribéen, chaudron des Amériques: du déracinement et de la pensée de la " trace " au devenir historique et à ses représentations " qui s'est déroulé du 12 au 15 octobre 2017 à l'Université des West Indies (Saint-Augustine) à Trinidad. Y ont été débattues et discutées les conditions d'émergence de l'identité caribéenne; de son économie psychique, linguistique et idéologique; de ses représentations notamment dans la littérature.Cette manifestation a conforté ce que la communauté scientifique et universitaire considère aujourd'hui comme un socle avéré de connaissances. Elle a aussi formulé des hypothèses de nature à accompagner et éclairer le procès dans lequel est prise cette aire culturelle, qui est un laboratoire pour le futur d'une humanité n'ayant pas d'autre choix que de subir la mise sous relation induite par la mondialisation et la globalisation programmée par le capital financier et le marché, ou d'opter pour une mise en relationimpliquant des représentations nouvelles, pour qu'affleurent des imaginaires inédits, condition d'agencements originaux, à l'échelle individuelle et collective. Et ce, sur les ruines des mondes anciens, de leurs organisations politiques et sociales obsolètes (ces empires et nations entrés en phase d'effondrement), et en vue de la construction de " méta-nations " fournissant le cadre rhizomatique de l'épanouissement des sujets humains dans un équilibre avec la nature, et non plus dans sa dévastation.
L'intime existe sous forme de deux espèces, l'intime individuel et l'intime subjectif.L'intime individuel varie selon les sociétés au sein desquelles il prend forme. C'est pourquoi on peut dire qu'existe un intime proprement africain par opposition à un intime occidental, de même qu'existe un Œdipe africain. L'inconscient est une donnée universelle mais qui ne s'actualise pas de manière identique selon les sociétés où on l'observe. C'est la conclusion à laquelle aboutirent Marie-Cécile et Edmond Ortigues dans leur fameux Œdipe africain. Non que la société sénégalaise d'aujourd'hui soit comparable terme à terme avec la société viennoise qu'observa Freud au début du XXe siècle mais l'obéissance au père existe dans l'une et l'autre société, tout en étant sans aucun doute plus fondamentale au Sénégal aujourd'hui qu'elle ne le fut jamais à Vienne parce qu'elle s'associe en Afrique à un culte des ancêtres qui joue un rôle très important dans la cohésion sociale. De même, que l'intime africain soit plus évidemment extimique que l'intime occidental s'explique quand on considère d'un point de vue anthropologique le mode de vie malien ou guinéen. D'ailleurs on ne connaît pas d'écrivain africain vivant en Afrique et tenant un Journal intime. Les écrivains combattants l'oppression coloniale puis les dictatures post-coloniales sont dans l'évidence de l'histoire qui se fait sous leurs yeux tandis que ceux qui prennent du recul et analysent leur intimité sont rares. S'ils vivent en France comme Tchicaya U Tam'si ils seront plus portés vers l'intime. Bref, nous sommes en face d'un continuum allant de l'intime individuel à l'intime social (extime) où chacun se situe selon sa manière d'être et son implication dans telle ou telle culture.L'intimité subjective (ou poétique ou génétique) correspond, pour un écrivain, au travail d'appropriation d'une langue d'écriture selon un rythme inventé-travaillé (ce qu'on appela longtemps un style). Ce travail commence selon Valéry par une rumination intérieure et chemine de ratures en redistributions diverses jusqu'à un bon à tirer final… provisoirement final.Deux contributions, celles de Pierre-Marc de Biasi et celle de Jean-Pierre Orban, l'un et l'autre créateurs, s'attacheront à spécifier les voies de ce forage subjectif. Cinq contributions ensuite scruteront l'interrelation des deux intimes dans l'œuvre elle-même, quatre d'entre elles (Jean-Michel Devésa, Céline Gahungu, Xavier Garnier et Nicolas Martin-Granel) se centrant sur l'œuvre si diverse et riche de l'écrivain congolais Sony Labou Tansi, la dernière (celle de Guy Dugas) dévoilant l'ingéniosité intellectuelle de l'essayiste tunisien Albert Memmi.
Sans chercher en aucune façon à éclairer l'œuvre de Nelly Arcan par la restitution de sa biographie, l'étude d'Éloïse Delsart met les textes de l'écrivaine, et d'abord celui de son premier roman, Putain, au centre de sa réflexion et de ses investigations. C'est donc en partant de l'écriture même, de ce qu'elle charrie comme motifs et de son organisation, qu'une lecture, c'est-à-dire une interprétation, novatrice de l'univers d'Arcan nous est proposée. Il est probable que, dans le domaine des études québécoises et de la littérature en français, et de la création des femmes, ce livre comptera beaucoup.
Pour une écriture préemptive (2007) suivi de Nou (2013)
" On ne peut plus écrire aujourd'hui en Afrique, comme si le génocide de 1994 au Rwanda n'avait jamais eu lieu. Ce génocide n'est pas seulement la culmination sur le continent africain du temps de la violence. Il est aussi le symbole d'une idée qui désormais fait corps avec la terre africaine: " l'extermination de masse perpétrée par des Africains sur des Africains ".Écrire, ce n'est pas seulement raconter des histoires. C'est aussi inscrire ses mots dans la profondeur autant d'une terre que d'un rêve. C'est aussi bien saisir les racines de l'océan que titiller les dieux. Bref, c'est risquer sa vie. Or, si la génération d'auteurs africains d'aujourd'hui est née indépendante, elle a grandi avec les génocides, les violences, les dictatures, le chaos et l'exil.Il s'agit donc pour nous moins d'inventer un style juste pour dire la tragédie de notre continent que de créer un style d'écriture qui rende cette tragédie dorénavant impossible: c'est ce style d'écriture que nous appelons " écriture préemptive ". Parce que le concept de préemption est usé par le politique, aujourd'hui, nous réclamons le droit de le redéfinir à notre guise; en l'inscrivant dans les logiques tourbillonnantes et parfois si affreuses de l'histoire africaine, et en lui insufflant la vision qui est la nôtre: celle d'un écrivain originaire d'Afrique. "