L'institut berlinois de science sexuelle (1919-1933)
Fondé en 1919 par Magnus Hirschfeld (1868-1935), l'Institut berlinois de science sexuelle était sans équivalent. À la fois centre de recherche, de soins, d'enseignement et de sensibilisation, il rassemblait médecins, juristes, psychologues, militants et personnes concernées autour d'un projet commun : explorer la diversité des sexualités et défendre celles et ceux marginalisés en raison de leur orientation ou de leur identité.
Au-delà de sa vocation scientifique, l'Institut constituait aussi un refuge : un espace de protection et de reconnaissance, où se nouaient des solidarités inédites et s'expérimentaient de nouvelles formes de vie. Symbole d'une société plus libre et plus juste, il s'imposa comme le laboratoire d'une modernité sexuelle et sociale durant la république de Weimar – avant d'être détruit par les nazis en 1933.
Rainer Herrn retrace avec rigueur et sensibilité l'histoire intellectuelle, médicale et politique de cette aventure collective, en présentant la diversité de ses acteurs, ses débats, ses réseaux et ses contradicteurs. L'important héritage scientifique et social de ce travail pionnier du début du xxe siècle éclaire aujourd'hui encore les luttes pour l'émancipation.
Prenant comme point de départ la polémique autour de l'historien camerounais Achille Mbembe en Allemagne en 2020, Natan Sznaider met en perspective, sous l'angle de la sociologie de la connaissance, deux récits moraux qui semblent s'exclure mutuellement. Quel événement, de l'Holocauste ou du colonialisme, constitue l'archétype des plus grands crimes de l'histoire de l'humanité ? Les mémoires européenne et non européenne semblent irréconciliables sur ce point, chaque partie revendiquant de tirer les leçons d'une histoire cruelle, et donc de se trouver du bon côté de l'Histoire. Le débat ne peut-il donc qu'être unilatéral ?En revenant sur les penseurs qui ont marqué la réflexion sur cette question jusqu'à aujourd'hui, comme Claude Lanzmann, Frantz Fanon, Hannah Arendt et Edward Said, l'auteur entreprend de faire émerger la possibilité d'une troisième voie, au-delà de la dichotomie entre l'universalisme et le particularisme. Une voie où universaliser n'est pas relativiser les expériences particulières
Il y a quelques années encore, le progrès social était tenu pour acquis dans l'opinion publique occidentale. Le triomphe mondial de la démocratie et de l'économie de marché semblait inéluctable; partout, la libéralisation et l'émancipation, la société du savoir et la diversité des modes de vie semblaient s'imposer. Des évènements récents comme le Brexit ou l'élection de Donald Trump nous ont douloureusement montré qu'il ne s'agissait que d'illusions. C'est seulement maintenant que l'on mesure l'ampleur du changement structurel qu'a connu la société. La modernité industrielle a cédé la place à une modernité tardive marquée par de nouvelles polarisations et de nouveaux paradoxes, et où progrès et malaise se côtoient de près.Dans une série d'essais, Andreas Reckwitz analyse cette transformation dans la culture, la politique, l'économie, le monde du travail ou encore l'éducation en s'appuyant sur de nombreuses études de sciences sociales. Il déploie ainsi une théorie inédite et lucide de la modernité qui s'inscrit dans le prolongement de son précédent ouvrage La société des singularités traduit en 2021, et qui révèle les principaux paradigmes du monde contemporain: la nouvelle société de classes, les caractéristiques d'une économie postindustrielle, le conflit autour de la culture et l'identité, l'épuisement qu'entraîne l'impératif de la réalisation de soi et la crise du libéralisme.
La mondialisation est souvent associée à l'effacement des frontières entre les États et à la liberté de circuler. En étudiant les évolutions récentes des frontières, Steffen Mau montre que loin de disparaître, elles se sont transformées au XXIe siècle en machines de tri.Avec l'aide de la numérisation et des nouvelles technologies de contrôle, elles se muent en smart borders, chargées de distinguer les voyageurs souhaités de ceux qui sont jugés indésirables. Ainsi, seuls quelques privilégiés bénéficient d'une liberté de circulation mondiale, tandis que pour le reste de la population, les frontières restent fermées.En s'appuyant sur des exemples précis, le sociologue analyse ici les formes, les fonctions et les symboliques de ces nouvelles frontières. À rebours de l'image répandue d'un monde contemporain entièrement ouvert, il met en évidence la façon dont elles établissent des inégalités face à la mobilité.Cet ouvrage propose une approche critique, rigoureuse et inédite du rôle des frontières dans le monde d'aujourd'hui. Steffen Mau y déploie sa réflexion dans une langue claire et accessible, et invite les lecteurs à se pencher sur les frontières modernes en remettant en question certains à priori.
Le débat modernité/post-modernité qui a fait rage dans les années 1990 a été rapidement dépassé par le débat sur la mondialisation. Le lien intime entre ces deux paradigmes de la pensée politique n'a pas été encore complètement établi, la " globalisation " libérale constituant une sorte d'horizon indépassable de la conscience politique contemporaine. Il reste à analyser comment la mutation des années 1990 et 2000 a transformé l'essence du politique, c'est-à-dire la nature des rapports de pouvoir. C'est ce que fait Kondylis dans une série d'essais denses écrits sous le feu de l'actualité, dont la réunion en livre fait apparaitre la profondeur.
Walter Benjamin est resté célèbre grâce à ses travaux en tant que philosophe, historien de l'art ou encore critique littéraire. Cet ouvrage présente un aspect méconnu de ses activités : entre 1927 et 1933, Benjamin a enregistré une centaine d'interventions au microphone sur les antennes de Berlin et Francfort et s'est efforcé de dépasser les formes journalistiques de pur divertissement. À travers ses chroniques littéraires ou ses contes radiophoniques pour enfants, le philosophe berlinois a souhaité repenser le matériau sonore diffusé sur les ondes.Ce livre original propose d'aller à la rencontre de Walter Benjamin par le prisme de sa voix. Les recherches de Philippe Baudouin à l'origine du présent ouvrage tendent à faire entendre l'écho du philosophe, en proposant de redécouvrir l'intérêt à la fois théorique et pratique dont il témoigna pour la radio. L'ouvrage comprend également des annexes sonores, avec d'une part les deux seuls témoignages sonores du philosophe connus à ce jour, extraits de la pièce radiophonique pour enfants Chahut autour de Kasperl, diffusée à la radio de Cologne le 9 septembre 1932, et d'autre part une interview de Stéphane Hessel réalisée par Philippe Baudouin pour France Culture, dans laquelle ce premier témoigne reconnaître la voix de Benjamin dans le personnage de Kasperl.Ce livre est une réédition augmentée du livre de Philippe Baudouin paru en 2009 aux Éditions de la Maison des sciences de l'homme. Il a reçu le prix Inathèque décerné par l'Institut national de l'audioviosuel.
Les Notes sur la littérature ont paru en quatre tomes (le dernier à titre posthume) aux éditions Suhrkamp de 1958 à 1974. Un premier choix de textes avait été mis à la disposition du public français en 1984 par les éditions Flammarion. Le présent volume regroupe l'ensemble des essais et articles qui étaient absents de cette édition, notamment d'importantes études consacrées à Heine, Kraus, Goethe, Dickens, Proust et Walter Benjamin. De ces études comme des réflexions sur le statut de la ponctuation ou encore sur l'usage des mots étrangers se dégagent les enjeux essentiels de la pensée d'Adorno. Perturbation du sens par la forme, la tension propre au texte littéraire ne sert pas à illustrer quelque thèse philosophique sur le langage; elle fournit plutôt le modèle de la " dialectique négative " qu'Adorno entendait mettre en œuvre dans le langage — et jusque dans son usage conceptuel.
Alors que le nombre d'inscrits dans le service public d'emploi allemand et français atteint des records historiques, cet ouvrage s'intéresse à leur prise en charge et à leur trajectoire. En comparant l'expérience respective des usagers et des conseillers dans les deux institutions, il explique pourquoi un grand nombre de chômeurs sont dirigés vers des emplois à temps partiel, alors que les conseillers ne sont pas enthousiasmés par cette idée. Il souligne ainsi le rôle du service public d'emploi (sa structuration interne, la division du travail qui y règne et les outils fournis aux conseillers) à l'égard de la précarisation sur le marché de l'emploi. Pour cela, l'auteur mobilise plusieurs mois d'immersion au sein d'agences, des dépouillements d'archives historiques et des traitements de données statistiques. Son ouvrage se singularise par rapport aux enquêtes antérieures sur le service public d'emploi: d'abord, il procède à une comparaison franco-allemande point par point, qui permet de confronter l'expérience concrète qu'en font les publics; ensuite, il permet de comprendre comment la précarité est construite par le biais d'échanges administratifs entre quatre murs.
Avec Lütten Klein, Steffen Mau offre un livre aussi personnel qu'instructif. Son étude, rédigée avec beaucoup d'empathie, repose sur une profonde expertise en sciences sociales. Elle réussit non seulement à mieux comprendre la vie en RDA mais aussi le changement du système après la réunification. En prenant l'exemple du lotissement préfabriqué éponyme de Rostock où l'auteur lui-même a grandi, celui-ci analyse, sous une forme à la fois originale et biographique, la constitution sociale de l'Allemagne de l'Est dans cette phase de transformation qui se poursuit jusqu'à ce jour. Il révèle les failles sociales déjà inhérentes à la société de la RDA et montre à quel point celles-ci se sont creusées au cours des décennies suivantes.
Dans son ouvrage à grand succès, Andreas Reckwitz présente une théorie globale de la modernité où il analyse le changement structurel de la modernité industrielle vers la société des singularités de la modernité tardive. S'appuyant sur de nombreuses études empiriques issues des sciences sociales et culturelles, il examine le processus de singularisation dans l'économie, le monde du travail, la technologie numérique, les modes de vie et la politique du début du XXIe siècle. Il montre à quel point ce processus est étroitement lié à la culturalisation du social, il en révèle les dynamiques contradictoires en présentant les aspects plus sombres de cette société des singularités qui certes produit de grands gagnants, brillants et rayonnants, mais qui génère aussi ses propres inégalités et de grands perdants.
Les textes rassemblés dans cet ouvrage sont pour la plupart issus des rencontres Penser en langues – In Sprachen denken portés par le programme de traduction franco-allemand de la Fondation Maison des Sciences de l'Homme (FMSH) à Paris sous la responsabilité de Franziska Humphreys et grâce au soutien de la Fondation Robert Bosch, le DAAD (Office allemand d'échanges universitaires) à Paris et le Goethe-Institut à Paris. Sous forme de colloque, Penser en langues – In Sprachen denken s'est proposé d'ouvrir un lieu d'échange sur le statut accordé à la traduction dans la production et la diffusion des savoirs en sciences humaines et sociales. Les textes issus de ce projet placent, chacun à sa façon, la traduction au cœur de leur architecture et de leur élaboration et suivent les sentiers multiples d'une pensée de la traduction en rendant manifeste l'expérience du glissement sémantique et syntaxique que toute traduction engendre. Depuis la décision d'engager la traduction d'une œuvre jusqu'à sa publication dans un milieu éditorial donné, le travail de traduction s'inscrit dans un processus socio-culturel dans lequel les systèmes de valeurs spécifiques à chaque pays sont également transmis et réinterprétés. La traduction crée de nouveaux horizons conceptuels et élargit ceux qui existent déjà. Chaque traduction est ainsi un geste, un acte qui implique des décisions, opère des exclusions, établit des interprétations, crée des réalités discursives qui, par la suite, ont un impact significatif sur le développement des sciences humaines. L'introduction d'un auteur au sein d'un contexte intellectuel qui lui est étranger apparaît comme un événement discursif aux conséquences imprévisibles. Ce processus s'accompagne le plus souvent de frictions, de ruptures, de mésententes, de réécritures, de retraductions, qui sont elles-mêmes dotées d'une valeur épistémologique ou historique. La décision de traduire est prise à la suite de toute une série d'opérations textuelles dans lesquelles la traduction est reçue de différentes manières (par le biais d'articles, de critiques, de la littérature secondaire, de séminaires et de cours magistraux) et qui fissurent le paysage scientifique. Dans cette perspective, l'histoire des idées se présente comme l'histoire des traductions en insistant sur l'influence déterminante de la traduction sur l'émergence et la circulation d'une nouvelle terminologie et de nouvelles habitudes linguistiques. Dans quatre partie, le présent ouvrage met en évidence. que la traduction n'est pas seulement au service du texte original mais un acte poétique propre qui intervient dans le texte en l'interprétant et en le réinventant au niveau conceptuel et syntactique.
La philosophie du langage, l'esthétique et la philosophie de l'histoire de Walter Benjamin ont fait l'objet de travaux conséquents, qui ont assuré la reconnaissance et balisé l'interprétation de textes essentiels. La pensée anthropologique, en revanche, reste un champ insuffisamment exploré, bien que central dans l'œuvre de Benjamin. Elle trouve sa source dans une réflexion approfondie sur la question du corps, qui captive le philosophe du milieu des années 1910 jusqu'à la fin de sa vie et ouvre des perspectives inédites sur la théorie de la connaissance, l'éthique et la théorie politique. Ce livre tisse ensemble les différents fils qui constituent cette pensée du corps et relève l'ampleur des enjeux que ce questionnement soulève. Les textes de Benjamin rendent remarquablement compte du défi que doit relever la philosophie européenne à l'aube du XXe siècle: prendre en considération le caractère corporel de l'expérience et, ce faisant, l'historicité de la connaissance, la relation constitutive à l'altérité, l'expérience de la vulnérabilité, l'engagement matériel et affectif dans le monde social.Suivre l'évolution du questionnement sur le corps met en lumière la cohésion de l'œuvre de Benjamin, tout en en éclairant la position singulière qu'elle occupe au sein de son contexte théorique d'émergence. Si la réflexion de Benjamin sur la corporéité ouvre des perspectives sur le paysage philosophique de l'Europe du tournant du siècle, elle entre aussi en résonance avec des questionnements qui animent la philosophie contemporaine.