Nul, au temps de Shakespeare, n'a su autant que lui transmuer l'obscénité verbale en énergie dramatique, jusqu'à produire sous l'intrigue officielle de ses pièces un tout autre spectacle, fait des péripéties salaces du langage lui-même.C'est à cette production parallèle, à cet autre théâtre, le plus souvent désopilant, que nous sommes invités à assister ici. On y découvre un pan méconnu du génie créateur de Shakespeare. Car ce montreur d'hommes est aussi un pornographe hors pair, assurément le plus doué de sa génération. De sa première à sa dernière (39e?) pièce, il a cultivé systématiquement une double entente saturée d'obscénité, qui va bien au-delà de la trouvaille ponctuelle, dans le cadre d'une véritable stratégie dramaturgique de l'équivoque.Ce voyage d'exploration pourra éclairer les anglicistes, les traducteurs ou les gens de théâtre. Il se lit aussi comme un recueil des mille et un contes grivois qui composent, pourrait-on dire, le Décaméron de Shakespeare.
Le Démon de l'allusion étudie la relation entre Herman Melville et John Milton, telle qu'elle se déploie dans L'Escroc à la confiance (1857) – lien étroit et fondamental, qui permet au romancier d'atteindre à une paradoxale originalité.Ludique, satirique, impie ou mélancolique, l'allusion au Paradis perdu (1674) n'est pas ici de l'ordre du supplément, mais fait partie de la trame même du texte. Oblique et déroutante, elle n'en sert pas moins la grande ambition melvillienne: "énoncer la Vérité". C'est de manière allusive, en effet, que sont décrits à la fois les travers de l'Amérique, l'aliénation du moi et la terreur des " sphères invisibles ".La satire de l'homme libéral – démon portant le masque de la charité et de la " confiance " – mène à une révélation plus sinistre encore: celle d'une escroquerie aux dimensions cosmiques, d'une extinction généralisée des lumières. Par un tour de force d'écriture, Melville parvient à faire apparaître une obscurité si extrême qu'elle ne saurait être exprimée sans détour. Il y a dans ce roman souvent décrit comme illisible – et qui, assurément, ne se laisse pas réduire à des formes plus familières – une puissance de fascination étrange, quelque chose que l'on croit reconnaître et qui nous fixe implacablement.
Classique inclassable, le récit célèbre de Jonathan Swift, Les Voyages de Gulliver (1726), parcourt les genres littéraires (récit de voyage, satire, conte philosophique) sans s'en laisser assigner aucun de manière homogène et stable. Depuis longtemps abondamment commenté, étudié et interprété, le texte a donné lieu à une immense bibliothèque critique. Jean Viviès se propose ici de verser au volumineux dossier des interprétations de Gulliver une lecture, certes documentée à la lumière de la recherche anglo-américaine et française, passée et contemporaine, mais aussi une lecture délibérément orientée.Il prend pour angle de réflexion la question bien moins souvent abordée des retours du voyageur, de son retour comme problème. Le texte-matrice des récits de voyage de la littérature occidentale, l'Odyssée d'Homère, est au fond l'histoire d'un retour: un retour à l'île d'où l'on est parti, un retour à l'origine, un retour à soi. Ce retour ouvre la réflexion sur l'identité et permet le geste narratif. Chez Swift, les retours des différents voyages, au nombre de quatre et qui scandent ainsi le texte en autant de parties, sont ces lieux du récit, en Angleterre d'où Gulliver, marin et médecin, est parti, et où se mesure à chaque fois l'écart entre Gulliver et lui-même.Ce voyage de retour se révèle bien plus hasardeux que les tempêtes de n'importe quel récit de voyage. L'essai se propose ainsi d'éclairer cet autre voyage, un texte qui garde toujours sa part de singularité, comme l'énigmatique géant que les Lilliputiens découvrirent un jour échoué sur leur rivage.
La langue de John Donne (1572-1631), dite " explosive " par Virginia Woolf, respire la passion. Passion érotique dans les poèmes de jeunesse, passion religieuse dans les textes plus tardifs ; devenu prédicateur anglican, le poète électrise les foules, et ne cesse de prôner l'union de l'âme et du corps – nature duelle et mystérieuse, " condition " humaine dont le sentiment nous permet avec délice d'éprouver les limites. Lire Donne, c'est se confronter au paradoxe précieux selon lequel une langue peut être à la fois prosaïque et métaphysique, quotidienne et sublime.Il existe de multiples manières de parler de nos sentiments, mais toutes ne parviennent pas à les transmettre. Le vrai poète lyrique pratique avec succès ce que Julie Neveux appelle le " lyrisme indirect ", l'expression des sentiments non grâce au sens explicite, habituel des mots mais grâce aux relations inhabituelles qu'ils nouent implicitement entre eux et qui agissent sur la mémoire symbolique de tous les êtres doués de langage. Cette implicitation résulte d'un engagement total, corps et âme, du poète dans sa parole. Les métaphores en sont l'exemple le plus connu.Dans cet essai, on observe le processus fragile par lequel le corps s'invite, et le sentiment se " réalise ", dans le discours poétique de John Donne. Examinant les rapports que le poète noue avec la langue et avec son objet en donnant forme au sens, Julie Neveux montre comment une signification implicite convient à la plus juste, la plus précise expression des sentiments.Analyse littéraire et analyse linguistique, ce livre original aide à comprendre l'art d'un poète. Il apporte la preuve magistrale qu'une phénoménologie du sens est possible, et pertinente pour expliquer la langue quand elle fait corps.
Premier philosophe américain, Ralph Waldo Emerson (1803-1882) s'est aussi rêvé poète, chantre d'une Amérique qui, au XIXe siècle, tarde encore à s'inventer en littérature. L'écrivain de génie dont il annonce l'avènement a le pouvoir de percevoir dans la nature la divinité de l'homme. Représentatif de tous, lui seul peut fonder la communauté et permettre l'accomplissement de sa destinée démocratique. Mais s'il prétend déceler dans la nature les lois collectives, c'est surtout son propre reflet qu'il contemple, car le monde est d'abord le double de l'esprit. Nature et nation deviennent alors ses œuvres : parlant à leur place plutôt qu'en leur nom, il leur impose les caprices de sa volonté et menace de réduire la démocratie promise à l'empire d'un seul.Rejouée de texte en texte, la tension entre individu et société donne à l'œuvre d'Emerson sa scansion singulière. De Nature aux Essais, à Representative Men et The Conduct of Life, Thomas Constantinesco suit le cheminement d'une pensée au gré des contradictions de l'écriture, toujours " en transition ", et s'intéresse aux rapports complices et conflictuels qu'en Amérique la littérature entretient avec la politique.
Moby Dick, d'Herman Melville, raconte, entre autres, une longue traque du corps. Un corps qui s'est absenté, avant même que le roman ne s'ouvre, lorsque la baleine blanche a " démâté " le capitaine Achab, emportant à jamais, avec le membre perdu, le rêve d'un corps propre. C'est alors le livre tout entier, scandé par une patiente enquête anatomique dans les tréfonds du cachalot, qui voudrait se présenter comme ce corps grandiose et inédit. Anatomique à son tour, cette étude observe comment le lent effeuillage de la baleine produit les feuillets du récit, elle regarde aussi, quand se défont les " ligatures siamoises " qui amarrent le texte au corps, les allures nouvelles sous lesquelles le corps file au vent du livre.
Le texte littéraire est ici soumis à l'œil photographique, le verbal assujetti au visuel. La photographie est conçue comme outil de lecture et serre au plus près les grands textes philosophiques contemporains (Merleau-Ponty, Heidegger, Derrida, etc.). Des auteurs tels que Charles Dickens, Hervé Guibert, Bruce Chatwin ou Vladimir Nabokov, écrivains-photographes, expriment les liens entre photographie et littérature.
Neuf études surles figures de l'écriture dans la fiction américaine contemporaine
Ces essais explorent la figuration de l'écriture et de l'inscription dans la fiction américaine d'aujourd'hui. Il y est question d'écrivains souvent méconnus en France mais qui, néanmoins, représentent certaines tendances importantes de la littérature américaine : Barth, Carver, Coover, Elkin, Gass, Hawkes, Olson, Theroux, Wilson.
De l'Écosse aux mers du Sud, du conte fantastique au roman d'aventure, Robert Louis Stevenson n'en finit pas de remettre en question l'aventure pour l'aventure, les embarquements trop immédiats qui ramènent inexorablement héros et lecteurs aux motifs majeurs de sa fiction : le roman des origines, la dualité du moi, l'éternel retour du refoulé, la hantise du mal, la recherche désespérée d'une rédemption.