Jusqu'à Descartes, les rares textes philosophiques consacrés à l'aveugle le considéraient comme nécessairement prisonnier de l'ignorance et envisageaient la cécité comme une privation. Descartes, le premier, conçoit l'aveugle comme le détenteur de lumières dont le voyant est privé.À la fin du XVIIe siècle puis au siècle des Lumières, l'aveugle devient une figure déterminante dans la critique de la métaphysique classique et de la théorie des facultés subjectives. Il est au coeur en particulier du fameux problème transmis par le mathématicien et opticien William Molyneux à John Locke, qui l'expose dans l'Essai sur l'entendement humain : un aveugle de naissance, à qui une opération aurait rendu la vue, saurait-il distinguer un cube d'une sphère, s'il ne pouvait que les voir sans les toucher ?Cet ouvrage propose de façon originale une histoire philosophique de la cécité à travers ses principaux penseurs - Descartes, Berkeley, Diderot, Wittgenstein... - et se clôt par une étude d'Evgen Bavcar, philosophe et aveugle, qui nous confronte au questionnement de la cécité sur elle-même à partir des analyses d'Ernst Bloch.Contributions de :Evgen Bavcar, Marion Chottin, Thierry Drumm, Laura Duprey,Véronique Le Ru, Francine Markovits, Sabine Plaud, Kate E. Tunstall.
Au tournant du 18e et du 19e siècles, notamment en France, quelque chose comme une biologie du cerveau commence véritablement à se constituer ; et s'impose alors avec une évidence nouvelle l'idée que le cerveau est l'organe de la pensée.Auguste Comte est l'un des premiers philosophes à prendre acte de cet avènement, et à intégrer dans son système, sur la base des théories phrénologiques de Gall, une théorie physiologique des fonctions intellectuelles et affectives. La " physiologie cérébrale ", dont l'évaluation épistémologique fait l'objet d'une leçon spéciale du Cours de philosophie positive, est un élément essentiel de cette philosophie politique de l'esprit, par laquelle on peut caractériser le positivisme comtien : Comte ne se désignait-il pas lui-même comme le successeur de Gall autant que celui de Condorcet, marquant ainsi la solidarité entre la nouvelle philosophie de l'esprit et la refonte de la politique ?L'objet de ce livre est en premier lieu d'explorer ce chapitre de l'histoire des sciences et de l'histoire de la sociologie naissante, en montrant comment la physiologie cérébrale est progressivement intégrée dans la philosophie positive, puis modifiée par cette intégration en fonction des objectif théoriques et politiques poursuivis par Auguste Comte.Mais au-delà, il y a aussi dans le positivisme comtien, autour de la thématique du cerveau, une reformulation de problèmes philosophiques classiques : la biologie des fonctions cérébrales est partie prenante d'une enquête portant sur les conditions de l'unité humaine, sur la subjectivité, et sur la constitution du moi en rapport avec la collectivité.Enfin, de façon décisive, Comte poursuit une interrogation encore actuelle sur la philosophie de la connaissance - touchant notamment la possibilité de concilier une authentique philosophie de l'esprit avec une approche neurophysiologique non réductionniste.De telles réflexions inscrivent de plein droit la philosophie positive dans l'histoire de la philosophie.
La pensée de Ludwig Feuerbach (1804-1872) occupe une position originale dans le champ de la réflexion philosophique. Son intérêt a souvent été ramené au rôle qu'elle a pu jouer dans la formation intellectuelle du " jeune Marx ". Il convient cependant d'envisager les Héritages de Feuerbach de manière plus large en prenant en considération aussi bien les conditions d'élaboration de sa pensée que les conditions de sa postérité, donc de ses divers usages philosophiques (parfois inattendus ou implicites). Tel est l'objectif du présent ouvrage qui, à travers une série d'études inédites, met en perspective l'oeuvre de Feuerbach et lui restitue ainsi sa puissance de rayonnement. Dans un premier temps, se trouve élucidé le rapport problématique, mais constitutif, de la philosophie de Feuerbach à l'hégélianisme et, à travers lui, à la tradition de l'idéalisme allemand. D'autres études s'attachent à montrer comment Marx et Nietzsche ont pu à la fois exploiter la fonction critique de cette philosophie et en éprouver les insuffisances théoriques et pratiques. Pourtant, l'importance de la pensée de Feuerbach ne se mesure pas seulement à l'influence directe qu'elle a pu exercer sur ses contemporains mais également aux espaces de convergence que cette pensée s'est montrée capable de dessiner au-delà d'elle-même, et qui constituent à proprement parler son actualité. Cette actualité se dessine notamment dans les travaux de Blumenberg, de Sartre ou de Debord qui, par les interprétations qu'ils proposent de la pensée feuerbachienne, en renouvellent la fécondité et la pertinence pour notre temps.
Depuis une vingtaine d'années, l'œuvre d'Emmanuel-Joseph Sieyès (1748-1836) fait l'objet de relectures, de redécouvertes. Cette grande figure intéresse les historiens pour son rôle politique crucial depuis les premiers jours de la Révolution jusqu'à l'arrivée au pouvoir de Bonaparte; il retient l'attention des juristes, particulièrement celle des publicistes, pour son inventivité en matière constitutionnelle et administrative, à la fois comme praticien et comme théoricien ; il est étudié, enfin, par les philosophes, pour ses apports en philosophie politique et juridique, mais aussi pour son oeuvre de métaphysicien, découverte à la faveur de la publication de ses manuscrits inédits. Le recueil Figures de Sieyès entend faire se rencontrer pour la première fois ces différents travaux et permettre à ces champs de se confronter et de s'interpénétrer. Les contributeurs venant de ces différents horizons disciplinaires se sont tous attachés à montrer la richesse de la réflexion de Sieyès et pour l'intelligence de leur propre discipline et pour encourager les décloisonnements, en passant par exemple de la linguistique au droit constitutionnel, de la métaphysique à l'économie, de l'histoire de l'Italie à la Constitution de l'an III, de Spinoza à l'art oratoire, de Rousseau au nominalisme.Avec des textes de : Éric Avocat, Vincent Denis, Christine Fauré, Bernard Gainot,Jacques Guilhaumou, Marc Lahmer, Alain Laquièze, Catherine Larrère, Pasquale Pasquino,Pierre-Yves Quiviger, Michel Troper, Andreï Tyrsenko.
Actes des journées d'études organisées à la Sorbonne (9 et 16 mars, 23 et 30 novembre 1997)
On trouvera ici réunies les trente-quatre contributions présentées à la Sorbonne, au cours de quatre journées d'études organisées par le Centre d'histoire des systèmes de pensée moderne de l'université Paris 1 et le Centre d'études en rhétorique, philosophie et histoire des idées (École normale supérieure de Lyon).Le volume présenté illustre la force de décomposition et de recomposition de la philosophie de Spinoza, qui n'a cessé d'être présente durant tout le XIXe siècle - et particulièrement en ses points hauts. Spinoza, par le truchement de spinozismes plus ou moins fidèles, s'est constitué en agent de transmutation d'une toujours nouvelle puissance de penser et d'agir, en réponse aux défis des temps et des conjonctures.
La pensée kantienne recèle la " clef de la philosophie moderne ". C'est par de tels éloges qu'en 1904, tandis que la seconde vague du néokantisme déferle dans l'Europe entière, est saluée la mémoire de Kant. Aucune philosophie n'a pu faire l'économie d'un débat avec cette pensée. Aucun site de la culture n'a échappé à son influence : les mathématiques, la physique, la physiologie, la psychologie, la morale, le droit, la politique, la création artistique, l'esthétique, la linguistique, l'anthropologie, tous ont, dès le dix-huitième siècle, été travaillés de l'intérieur par des thèmes ou des méthodes venant de Kant. Si cette philosophie est bien un " monument d'airain ", c'est surtout une formidable source de créativité, l'origine d'une dynamique philosophique encore efficiente. Le plus bel hommage, aujourd'hui encore, consiste sans doute non pas à ajouter un élément supplémentaire aux études historiques, mais plutôt à s'efforcer de prendre la mesure de cette efficience, de ressaisir l'importance contemporaine de la pensée kantienne et d'en retracer les voies. C'est à une telle visée que correspondent les études qu'on va lire, issues de communications dans le cadre d'un colloque international à l'occasion du bicentenaire de la mort de Kant, organisé à l'Université de Lille 3 par le Centre d'études critiques (Paris IV) et le Centre Eric Weil (Lille 3) en février 2004.
En octobre 1842, le jeune émigré russe Michel Bakounine publie " La Réaction en Allemagne " dans les Annales allemandes d'Arnold Ruge. Cette brillante et bruyante contribution aux débats de la gauche hégélienne utilise la Logique de Hegel comme une logique du conflit qui exclut toute forme de médiation externe entre les partis en lutte, Réaction et Révolution. Quelques mois plus tard, l'article " Le communisme " consomme la rupture de Bakounine avec la philosophie. Ultimes tentatives philosophiques pour penser une sortie de la philosophie qui se présente désormais comme abandon de la théorie pour la pratique, les deux lettres à Arnold Ruge de 1843 expliquent ce qui éloigne Bakounine de la philosophie allemande, y compris de cette gauche hégélienne où il n'aura fait que passer.Ces textes sont publiés pour la première fois dans leur intégralité et dans une traduction qui rend justice à leur inscription dans le courant jeune hégélien. Avec le commentaire qui les accompagne, ils permettent de jeter un éclairage nouveau sur l'école jeune hégélienne. Ils proposent en outre une conception radicale de la conflictualité et la fondation philosophique d'un positionnement révolutionnaire. Enfin, ils constituent un témoignage précieux sur les débuts de l'itinéraire intellectuel et politique d'un révolutionnaire qui allait marquer son siècle.
Søren Kierkegaard (1813-1855) commence, lentement, à être mieux connu du public. Toujours soucieux de logique et de clarté, il analyse les principales activités humaines, délimite les champs conceptuels et explique pourquoi on ne doit pas confondre immanence et transcendance, savoir et foi, vie d'esthète et pratiques éthico-religieuses, pouvoir humain et autorité divine. Il donne des outils de réflexion, propose des choix de vie, sans jamais rien imposer à son lecteur. Pour produire ses propres concepts, il s'appuie constamment sur une connaissance précise et solide de l'histoire de la philosophie. Il est important et urgent d'insister sur cet aspect central de son oeuvre. Voilà pourquoi l'ouvrage s'attache à proposer une liste détaillée des références philosophiques de Kierkegaard dans ses notes de travail personnelles, les Papirer danois. L'auteure, professeure de philosophie à l'université Paris I, a relevé méthodiquement dans ces papiers les sources savantes sur lesquelles le philosophe s'appuie, les dates de ses lectures philosophiques, ses annotations en marge d'ouvrages qu'il a lus. Un tel catalogue va permettre à tous ceux qu'intéresse la pensée existentielle kierkegaardienne de découvrir l'ampleur philosophique de l'œuvre de ce Danois dont la courte vie fut une vie de travail et de pensée.
Oublié, Ernest Renan? Définitivement renvoyé aux vieilles lunes d'un scientisme d'un autre âge Rien n'est moins sûr: les rééditions récentes de ses oeuvres les plus importantes montrent que son lectorat se porte bien, et ce qui faisait de lui, à la fin du XIXe siècle un objet de scandale, à savoir non tant son prétendu anticléricalisme que son sens aigu de la nuance et son scepticisme éclairé, font de lui un penseur qui a incontestablement encore quelque chose à nous dire. " Renan aujourd'hui ": à travers ce titre en forme de défi, une dizaine de chercheurs, essentiellement de l'Université de Lausanne, mais comprenant aussi quelques-uns des meilleurs spécialistes français de l'auteur de L'Avenir de la Science, nous donnent des clés pour mieux comprendre Renan, tout en interrogeant la modernité d'une oeuvre qui est à la fois à l'origine de notre actuelle morale universitaire (Renan est en particulier le promoteur du concept moderne de " sciences humaines ") et d'un relativisme qui nous permet de combattre l'ethnocentrisme occidental à l'aide des armes même que celui-ci a forgées. Souvent paradoxale, datée par plus d'un de ses aspects - qu'il ne s'agit pas non plus ici de minimiser -, la pensée renanienne reste en fin de compte un modèle de lucidité dont la méditation ne peut qu'enrichir notre réflexion sur la société contemporaine.
Jalons pour une histoire. Colloque de Chambéry, 22 et 23 janv. 2003
Il suffit de parcourir l'histoire du christianisme pour mesurer la force des attaques portées de l'intérieur des églises contre les hommes et les institutions. Le concept d'"anticléricalisme croyant" permet-il de rendre compte de ces phénomènes dans leur diversité et leur complexité ? Les douze communications présentées lors du colloque de janvier répondent à cette question en observant les années 1860-1914 qui correspondent à une phase conquérante de l'anticléricalisme comme idéologie et stratégie politique et à une restructuration du champ religieux affecté par la disparition du pouvoir temporel du pape, l'affirmation de modèles politiques et sociaux inédits et le défi des sciences positives.
Cette étude porte sur la Platos Ideenlehre, la grande monographie que Natorp - l'un des principaux représentants avec H. Cohen et E. Cassirer de l'École de Marbourg - consacra en 1903 à Platon. Toute la difficulté (et tout l'intérêt) de cette monographie tient à l'ambiguïté de la stratégie interprétative adoptée par son auteur : la théorie des Idées est certes conçue comme l'origine historique de la méthode transcendantale établie par Kant dans la première Critique, mais la lecture que Natorp propose du texte platonicien est surtout pour lui l'occasion d'élaborer une conception originale de l'idéalisme critique qui se démarque sur certains points fondamentaux de la lettre kantienne. En ce sens, la lecture des Dialogues consiste moins à repérer les prémisses d'une doctrine constituée en dehors d'eux qu'à résoudre les deux problèmes majeurs de tout idéalisme véritable. Premièrement, comment concevoir l'articulation entre la discursivité logique et la réceptivité sensible sans mettre cette dernière au compte d'une faculté radicalement étrangère à la pensée ? Platon est précisément aux yeux de Natorp celui qui s'efforce de comprendre " la nature étrangère à la forme " non comme une altérité absolue, un datum extra-logique, mais comme l'autre qui est propre à la pensée. Deuxièmement, que signifie " être " pour l'Idée ? Platon a clairement reconnu selon Natorp l'impossibilité de concevoir cet être comme une existence donnée : la pensée comme procès dialectique est au contraire originaire et l'Idée comme hypothèse ou position discrète ne reçoit de consistance qu'au sein de la continuité pure du dialegesthai.Julien Servois, agrégé de philosophie, enseigne à l'Université de Toulouse le Mirail. Il a notamment traduit en collaboration avec Eric Dufour La théorie kantienne de l'expérience de Hermann Cohen (2000). Il travaille actuellement sur le rapport entre logique et connaissance scientifique dans l'oeuvre de Paul Natorp.
De 1770 à 1820, une série d'événements théoriques majeurs scandent l'histoire de la chimie (la "Révolution chimique" de Lavoisier, la fondation de l'atomisme chimique de Dalton, l'invention de l'électrochimisme et de l'électromagnétisme). La philosophie hégélienne de la nature offre un point de vue très éclairant sur la manière dont cette histoire a été écrite et perçue en Allemagne. Elle permet de prendre la mesure de toute la distance qui séparait les cultures scientifiques française et anglaise d'une culture scientifique allemande imprégnée par les hypothèses philosophiques "dynamistes" de Kant. Elle fournit en outre le témoignage d'une collaboration étroite entre philosophie et chimie. L'ouvrage propose l'analyse des différentes propriétés de ce phénomène historique singulier, la traduction de textes importants de philosophes et de chimistes de l'époque, et l'étude de l'interprétation par Hegel des problèmes de la chimie dynamiste.