Montesquieu et l'Asie : la réception de l'Esprit des lois
De l'esprit des lois a été d'une importance capitale pour l'Asie moderne du fait de l'ampleur de ses thèmes, notamment celui du despotisme. Le présent dossier, pionnier sur la question, traite de la circulation du texte à partir des cas russe, japonais, chinois et vietnamien. Dans cette ébauche d'étude de l'appropriation du texte en Asie, l'analyse, qui se fonde sur la méthode des transferts culturels, vise à éclairer les contextes spécifiques, les enjeux posés par la traduction et la trajectoire des acteurs en jeu. Malgré leurs différences, ces quatre pays ont tous rejeté l'association de leur pays au despotisme, par nationalisme ou du fait de projets émancipateurs. La traduction de l'œuvre constitua dans tous les cas une étape importante dans l'apprentissage de la liberté et la diffusion des Lumières.
Cet ouvrage réunit les contributions de dix spécialistes en proposant l'étude de la notion du bien-être et sa place dans le droit. Il analyse la pertinence d'une approche du droit à partir du bien-être et s'interroge sur la réception dans le droit de ce concept. Le sujet proposé, apparemment ajuridique et original, révèle en réalité de multiples facettes juridiques jusque-là largement inexplorées. Le bien-être figure de plus en plus dans des textes de droit, alors qu'il a pu être considéré pendant longtemps comme une idée issue du droit souple, un simple objectif programmatique s'apparentant à la qualité de la vie, prise en considération marginalement par le droit de l'environnement et le droit de l'urbanisme. Le bien-être mérite donc d'être défini par rapport à des expressions voisines et d'être consolidé dans sa teneur juridique. Il est aussi intéressant de voir comment le droit appréhende une notion a priori non juridique, et qui dépasse finalement la sphère individuelle pour essaimer dans la société et dans les collectivités qui la composent. Indépendamment des textes qui parlent du bien-être et qui prévoient des moyens pour y parvenir (en droit de la santé, en droit de l'environnement principalement), le bien-être est perçu aujourd'hui comme un critère de cohésion des sociétés et comme le marqueur du lien social plus ou moins distendu dans les sociétés occidentales. C'est aussi un indicateur de la réussite ou de l'échec de certaines politiques publiques (la politique de la ville, la politique de l'éducation...). Aussi est-il apparu nécessaire d'interroger le bien-être dans ses rapports avec le cadre de vie général, puis dans ses rapports étroits avec les vulnérabilités de toute sorte et la protection des droits fondamentaux.
Le matérialisme, à strictement parler, est la thèse selon laquelle il n'y a que la matière qui suffit pour tout expliquer, sans avoir recours à tout autre substance immatérielle, comme Dieu ou l'âme. Une telle position implique-t-elle des conceptions morales et politiques particulières? Rien n'est moins sûr. Pourtant, dès les lendemains de la Révolution, les penseurs réactionnaires ont vu dans les Lumières et leur versant matérialiste la source d'un renversement moral et politique qu'ils réprouvaient. Au point que Barbey d'Aurevilly s'exclamera: " Diderot, lui, eût été ardemment révolutionnaire " – ce qui n'était certes pas un éloge!Qu'en est-il en réalité de ce nouage entre les positions des Lumières, relatives à l'explication de la nature et de l'homme, et une philosophie morale et politique? Les études ici réunies explorent différentes facettes de cette question, chez les penseurs matérialistes eux-mêmes comme dans le regard que la postérité a jeté sur eux.Ces études sont suivies par un essai inédit de Jean-Claude Bourdin: " Diderot, la morale et les limites de la philosophie ".
Les contributions réunies dans ce volume mettent en évidence une complexité des Lumières que leur postérité, également illustrée ici par différents témoignages littéraires ou philosophiques, n'a eu que trop tendance à réduire. Du fait d'un esprit critique qui en est le propre, l'apport des Lumières est traversé de nombreuses tensions et contradictions. Y contribuent sans aucun doute les échanges entre intellectuels des différents pays européens et " l'arpentage du monde " entrepris par les voyageurs européens, dont cet ouvrage étudie de nombreux exemples. Cela pose d'emblée le problème, abordé ici sous des angles divers, de l'identité d'une époque qui a eu conscience de représenter un tournant historique. Dans quelques-unes des contributions, la réflexion sur les Lumières prend la forme d'une réflexion sur notre présent. Création d'un esprit européen nourri des héritages grec, juif et chrétien, les valeurs humanistes des Lumières sont-elles forcloses dans le contexte mondialisé et hyperrationalisé qui est le nôtre et dont elles ont été à maints égards la matrice? Elles ont notamment accéléré un processus de laïcisation qui est un élément décisif de l'identité européenne. Sans Europe pas de Lumières. Sans Lumières pas d'Europe. Sauf à consentir à ne plus être qu'un espace commercial parmi d'autres, l'Europe ne peut être sans Lumières, c'est-à-dire sans être le vecteur d'une certaine idée de l'homme et de la cité.
Les utopies du XVIIIe siècle offrent un terrain idéal pour observer la richesse du genre utopique et la convergence des grandes problématiques propres à la réflexion utopologique : la question géographique des lieux de l'utopie, la question pragmatique de la réalisation et la question politique du rapport entre les principes de gouvernement et le bonheur du peuple. Où est l'utopie ? Que fait l'utopie ? Que peut l'utopie ? Voilà les questions auxquelles cet ouvrage pluridisciplinaire contribue à répondre en les reformulant à partir d'objets aussi différents que des récits de voyages fantastiques au centre de la terre et des satires aérostatiques ; les projets de réforme monarchique et de planification urbaine d'un roi-philosophe ; des descriptions de jardins et la critique des misères de notre état social par un moine radical.
Critique de la sécularisation et usages de l'histoire sainte à l'âge classique
Qu'entendre par modernité ? Résulte-t-elle d'une transposition des schèmes théologiques et des dispositifs théologico-politiques propres au christianisme médiéval, ou bien s'est-elle affirmée contre son propre passé théologique, en rupture avec les formes héritées du passé ? Et comment situer, dans ce processus, les philosophies de Hobbes et de Spinoza, comprises tantôt comme héritières des théologies de la toute-puissance divine, de l'augustinisme ou de la Réforme, tantôt comme inaugurant les Lumières radicales qui se sont par la suite diffusées dans toute l'Europe jusqu'à culminer à la fin du 18e siècle?À côté des nombreux travaux consacrés à l'herméneutique biblique chez Spinoza et chez Hobbes, ou à la question du théologico-politique et de la naissance des institutions politiques modernes, cet ouvrage veut montrer comment, à partir d'une interprétation nouvelle de l'ancien - l'Écriture sainte -, quelque chose d'inédit a été produit dans la pensée des institutions politiques, du droit, du corps politique et de la multitude. C'est paradoxalement en interprétant à nouveaux frais l'Écriture que la politique peut devenir, chez Hobbes, une création humaine ou, chez Spinoza, une oeuvre humaine dont la rationalité peut être pensée à différents degrés; ce qui revient à penser comment la modernité est aussi issue d'une politique de la Parole.
Jusqu'à Descartes, les rares textes philosophiques consacrés à l'aveugle le considéraient comme nécessairement prisonnier de l'ignorance et envisageaient la cécité comme une privation. Descartes, le premier, conçoit l'aveugle comme le détenteur de lumières dont le voyant est privé.À la fin du XVIIe siècle puis au siècle des Lumières, l'aveugle devient une figure déterminante dans la critique de la métaphysique classique et de la théorie des facultés subjectives. Il est au coeur en particulier du fameux problème transmis par le mathématicien et opticien William Molyneux à John Locke, qui l'expose dans l'Essai sur l'entendement humain : un aveugle de naissance, à qui une opération aurait rendu la vue, saurait-il distinguer un cube d'une sphère, s'il ne pouvait que les voir sans les toucher ?Cet ouvrage propose de façon originale une histoire philosophique de la cécité à travers ses principaux penseurs - Descartes, Berkeley, Diderot, Wittgenstein... - et se clôt par une étude d'Evgen Bavcar, philosophe et aveugle, qui nous confronte au questionnement de la cécité sur elle-même à partir des analyses d'Ernst Bloch.Contributions de :Evgen Bavcar, Marion Chottin, Thierry Drumm, Laura Duprey,Véronique Le Ru, Francine Markovits, Sabine Plaud, Kate E. Tunstall.
Depuis une vingtaine d'années, l'œuvre d'Emmanuel-Joseph Sieyès (1748-1836) fait l'objet de relectures, de redécouvertes. Cette grande figure intéresse les historiens pour son rôle politique crucial depuis les premiers jours de la Révolution jusqu'à l'arrivée au pouvoir de Bonaparte; il retient l'attention des juristes, particulièrement celle des publicistes, pour son inventivité en matière constitutionnelle et administrative, à la fois comme praticien et comme théoricien ; il est étudié, enfin, par les philosophes, pour ses apports en philosophie politique et juridique, mais aussi pour son oeuvre de métaphysicien, découverte à la faveur de la publication de ses manuscrits inédits. Le recueil Figures de Sieyès entend faire se rencontrer pour la première fois ces différents travaux et permettre à ces champs de se confronter et de s'interpénétrer. Les contributeurs venant de ces différents horizons disciplinaires se sont tous attachés à montrer la richesse de la réflexion de Sieyès et pour l'intelligence de leur propre discipline et pour encourager les décloisonnements, en passant par exemple de la linguistique au droit constitutionnel, de la métaphysique à l'économie, de l'histoire de l'Italie à la Constitution de l'an III, de Spinoza à l'art oratoire, de Rousseau au nominalisme.Avec des textes de : Éric Avocat, Vincent Denis, Christine Fauré, Bernard Gainot,Jacques Guilhaumou, Marc Lahmer, Alain Laquièze, Catherine Larrère, Pasquale Pasquino,Pierre-Yves Quiviger, Michel Troper, Andreï Tyrsenko.
La cinquième livraison de la Revue Fontenelle est divisée en deux sections. La première, qui traite de la place de Fontenelle dans la pensée des Lumières, est issue de deux tables rondes tenues lors du Congrès international des Lumières en juillet 2007 à Montpellier. La seconde inaugure une dimension annoncée de la revue, qui ne s'était jusque-là pas manifestée concrètement : son ouverture, au-delà de Fontenelle, aux milieux dans lesquels il a évolué. Elle est consacrée à Pierre-Robert Le Cornier de Cideville, parlementaire et personnalité de la vie intellectuelle et artistique rouennaise, dont l'abondante correspondance est en cours de publication.
La déduction transcendantale dans la deuxième édition de la Critique de la raison pure
Dans la " déduction transcendantale " - pièce centrale de l´édifice de la Critique de la raison pure -Kant cherche à résoudre le problème du rapport de la pensée à l´être. Soucieux de parvenir à une explication intelligible et concluante de la possibilité de cette relation, le philosophe a reformulé à diverses reprises sa solution du problème. Malgré cela, le texte présente bien des difficultés qui ont fait l´objet de nombreuses interprétations. La " déduction " devient cependant plus accessible, si l´on tient compte du fait qu´elle est structurée autour d´un principe fondamental : le " principe de l´aperception ", selon lequel toutes les représentations doivent être constituées de telle manière qu´elles puissent appartenir à un sujet unique. A partir d' un commentaire des paragraphes 15 à 27 de la Critique de la raison pure, le présent travail se propose de montrer que, pris comme fil conducteur, ce " principe de l´aperception ", qui s´enrichit progressivement tout au long du texte, permet de restituer l´enchaînement rigoureux de l´argumentation kantienne.
L'idée d'une destination communautaire de l'existence
Dans la Métaphysique des moeurs publiée en 1797, l'impératif catégorique kantien se présente comme le fondement commun au droit et à l'éthique, comme lois de liberté. Kant considère le droit comme un concept moral et construit une autonomie de la volonté générale. Afin de dépasser l'hétérogénéité qui existe entre ces lois morales, dans la relation de la loi à la volonté, il est alors nécessaire de penser la relation entre droit et éthique comme un passage téléologique. Le droit se révèle alors comme un moyen de son propre dépassement, dans la mesure où il conduit la communauté humaine à sortir de l'état de nature et à entrer dans un état civil, afin de tendre vers sa destination finale qui réside dans un état éthique.