La fidélité à l'événement semble exiger, dans le témoignage, un refus de l'esthétique et du style au profit de ce qui serait le rendu "brut" de l'expérience, dans un rapport de transparence des faits à la forme prise par leur restitution. Le volume souligne au contraire que cette même ambition de fidélité et le souci de transmission du témoignage impliquent une esthétique (intervention d'une main littéraire, dispositif éditorial, mise en scène théâtrale, réalisation filmique…)
Historien, mort à 33 ans, T. Nadau a laissé une œuvre riche de fulgurantes intuitions. Certaines d'entre elles ont été par la suite développées et enrichies par une nouvelle génération d'historiens de l'alimentation, de la consommation ou de l'électricité. Le livre permet la découverte des travaux pionniers de T. Nadau sur le commerce des produits alimentaires et l'électrification des campagnes en France et en Allemagne. L'auteur y offre une réflexion originale sur les échanges : leurs règles, les images produites, les usages et les représentations des producteurs, des marchands et des consommateurs. La démarche s'appuie sur un usage "généreux" et critique de la comparaison franco-allemande. Par-delà l'hommage, le volume présente un intérêt majeur pour les spécialistes du monde rural et de l'alimentation, pour les praticiens de la comparaison et des transferts et pour tous ceux qui portent sur l'histoire économique un regard attentif aux individus comme à leurs cultures.
La France, comme d'autres pays d'Europe, porte encore dans son paysage et sa mémoire les blessures des nombreux conflits armés du 20e siècle. La seconde guerre mondiale, en particulier, y a engendré de nombreux "lieux de mémoire" : villages-martyrs, lieux de massacre par les nazis, camps d'internement vichystes, lieux de combats de la résistance… Ces traces ont suscité la création de musées et de mémoriaux dont l'existence, en tant qu'institutions, ne laisse pas d'être problématique quant aux choix des thèmes et aux modes d'exposition des événements concernés. Dans ses thèses relatives à la muséologie, Georges-Henri Rivière parle ainsi d'une "ponctuation de l'espace adéquate à l'organisation idéologique du message à transmettre". Que transmettre ? La guerre et la politique peuvent-elles devenir un patrimoine ? Telles sont les questions centrales posées par ces musées qui participent de stratégies mémorielles de groupes, de collectivités territoriales ou d'État, questions que reprennent à leur compte les auteurs de l'ouvrage pour engager une réflexion critique et stimulante sur les politiques de transmission de la mémoire.
Un thème commun, deux auteurs, l'un d'expression chinoise, l'autre d'expression française, deux traducteurs littéraires de l'une vers l'autre langue, des spécialistes de littérature comparée, tels sont les ingrédients de l' "ALIBI" ou "Atelier de littérature bipolaire". Les douze textes de ce recueil en sont issus, tous uniques et contemporains, six œuvres étant traduites de la langue chinoise. L'introduction restitue l'atmosphère de cette expérience (menée à la Maison des sciences de l'homme à Paris) dans laquelle les écrivains invités à rédiger un bref récit ou poème sur un thème commun dialoguent, entre eux et avec leurs traducteurs de la saveur de leurs langues et des problèmes anthropologiques de la traduction.
Comment élaborer le sens dans l'interaction constante entre langage et cognition ? À la base de nos connaissances, il y a des processus mentaux, des formes de représentation et des stratégies de diffusion en contexte discursif. Dans cette pratique argumentative qu'est le débat télévisuel sont analysés les processus de catégorisation de la notion d'identité québécoise. Frontières, ajustements de notions s'accompagnent de manœuvres, souvent métaphoriques, au gré des temporalités et modalités, qui se réinvestissent d'un pouvoir particulier dans le déroulement de l'échange. Il importe de faire apparaître comment les débats télévisuels donnent la mesure des changements sociaux qui s'opèrent, et comment à travers l'exploitation de la polémique et de la spontanéité des propos, ils sont des lieux fertiles d'observation des idées reçues, des stéréotypes, des préjugés et des pesanteurs du "politiquement correct".
Les témoignages et analyses d'une trentaine d'écrivains chinois et français et de sinologues sont rassemblés autour des thèmes de la modernité dans l'écriture d'aujourd'hui : l'évolution de la langue et de la forme, l'invention du sens. Des "expériences d'écrivains" constituent le premier des trois axes proposés par l'ouvrage. Des intervenants d'expression chinoise et française engagés dans un travail créatif font part de leurs réflexions sur les thématiques de la ville, de l'espace temporel, de l'expérience esthétique, de la langue et de l'exil, enfin, comme couple emblématique de l'écriture contemporaine. Le second axe offre une série d'articles plus intertextuels traitant de l'évolution des littératures face aux transformations sociales et historiques ou encore de l'étrangeté dans la langue ou le genre fantastique. Pour clore cette section, des œuvres d'auteurs chinois représentatifs sont analysées et commentées. Enfin, les notions mêmes de modernité et de modernisme sont passées au crible de la réflexion critique.
La traduction des sciences humaines, particulièrement du français vers l'allemand (et réciproquement), est l'objet de cette étude portant sur la philosophie, l'histoire, la linguistique, les sciences sociales et politiques. Au contraire des sciences exactes qui s'appuient sur un langage codifié, les sciences humaines véhiculent une conception du monde, un univers mental qu'il est difficile de traduire d'une langue à l'autre. C'est pourquoi l'anglais rudimentaire ne peut suffire à opérer le transfert des savoirs dans ce domaine. Les contributions de l'ouvrage collectif tentent de cerner, en fonction des secteurs spécifiques des sciences de la culture, les difficultés propre de la traduction. Cependant, la plupart des questions soulevées par cette problématique convergent vers une interrogation plus fondamentale : existe-t-il un univers culturel universel ou bien cet univers est-il particulier à chaque culture et, par conséquent, chaque langue ?
Pourquoi, dans le monde chrétien, un interdit frappe-t-il les rapports sexuels entre un "compère" et une "commère", c'est-à-dire entre le parrain d'un enfant et la mère de celui-ci ? La question réunit les chapitres de ce livre autour des implications de cette forme particulière d'inceste — intitulé du troisième type, en référence aux travaux de Françoise Héritier sur l'inceste du deuxième type. Ce fil conducteur guide les analyses anthropologiques que l'auteur développe à partir de données ethnographiques siciliennes et européennes : identité et parenté en Sicile, figure de la vierge-mère et du mari "lié", nourritures sacrées de la "table des saints", parenté spirituelle dans le Roman de Renart. Ce faisant, l'auteur propose la notion d'un "atome de parenté spirituelle" où le parrain occupe la place structurellement occupée par l'oncle maternel.
"Le grand enjeu du mouvement féministe de la fin du 20e siècle reste l'accès à l'espace public." Prenant au sérieux cette assertion de Françoise Collin, les auteur(e)s contribuent à élargir notre connaissance des horizons conceptuels et des pratiques féministes. Issues d'expériences italiennes et françaises, leurs réflexions s'inscrivent en faux contre l'ordre patriarcal pour inventer les passages et les transformations requises, notamment au plan symbolique. L'ouvrage réunit des études à caractère historique, philosophique et sociologique et se clôt par une quinzaine de comptes rendus de lecture.
En Allemagne au tout début du 20e siècle, l'École historique de l'économie nationale, représentée par Gustav Schmoller domine la pensée universitaire. De plus en plus sujette à la critique tant de la part de l'extérieur que de la part de ses jeunes tenants — et parmi eux, Werner Sombart et Max Weber —, les conflits et les remises en cause qu'elle a suscités sont au cœur de cet ouvrage. Des débats de cette période clef surgiront des innovations méthodologiques menant à une reconfiguration des sciences sociales, dont les concepts et les instruments méthodologiques seront mis à l'épreuve par l'économie de guerre et par les projet d'économie socialiste forgés après la première guerre mondiale.
Les Jivaro Achuar d'Amazonie équatorienne domestiquent dans l'imaginaire un monde sauvage qu'ils ont peu transformé. En peuplant la jungle, les rivières et les jardins de parents animaux et végétaux qu'il faut séduire, contraindre ou cajoler, cette ethnie guerrière donne à la nature toutes les apparences de la société. À partir d'une ethnographie minutieuse de l'économie domestique, l'auteur montre que cette écologie symbolique n'est pas réductible à un reflet illusoire de la réalité, car elle influence les choix techniques des Achuar et, sans doute même, leur devenir historique.