1492-1992 : Rencontres ou cataclysmes ? (espagnol)
Décider et agir, voir et témoigner, mettre en récit et dire le sens, ces trois rôles dévolus à des fonctions sociales différenciées furent étrangement assumés par un homme, Christophe Colomb, dont on peut dire, comme aujourd'hui des radios et autres médias, qu'il fit l'événement. Les journées de novembre 1992 ont montré comment la Rencontre des Deux Mondes se place au cœur de l'actualité des esprits parce qu'elle convoque notre modernité sur les lieux de son origine, la merveille du langage… et de sa fin possible, la violence du mensonge et du sang versé. Les différents articles explorent le rendez-vous de l'événement ineffable et du dire historien, utopique et religieux, ethnologique et anthropologique, didactique, académique et scientifique, historiographique, iconographique et poétique. Rencontre ou cataclysme, l'événement inaugural, insaisissable, trouve cependant son premier signe, à mi-chemin du langage et de la chair, dans le métissage. Si être métis, c'est naître de l'un et de l'autre, alors la modernité (ou la post-modernité) peut trouver dans ce concept la clef d'un rapport juste au signe et au vivant.
Ce volume réunit huit contributions de chercheurs français et italiens qui sont autant d'explorations attentives et passionnées des formes et figures que l'Autre peut assumer dans sa rencontre avec le Même. Ceci vaut d'abord pour toute forme de communication : statut du " tiers " dans la relation linguistique entre le je et le tu (Piero Ricci), théorie du langage chez Leon Battista Alberti (Philippe Guérin), modalités de l'énonciation littéraire (Gianni Celati). Ensuite l'histoire nous ramène vers l'espace négatif de l'Altérité : représentation des troupes espagnoles de Charles V à Bologne (Juan Carlos d'Amico), image dérisoire des Américains vainqueurs et non pas libérateurs dans La Pelle de Malaparte (Mariella Colin). Les trois derniers articles portent sur des auteurs et des textes littéraires : les personnages féminins structurent aussi bien les romans de Pavese (Sandra Bindel) que la poésie de Montale (Francesco De Rosa), tandis que la question des origines grecques de Savinio hante l'identité italienne que l'écrivain a voulu se constituer (Marie-José Tramuta). Rejetées comme aliud ou bien accueillies comme des alter ego, ces figures de l'Autre permettent de découvrir la vérité – réelle, symbolique ou imaginaire – du Moi.
De l'Espagne à l'Amérique latine, du XVe au XXe siècle, les études ici réunies mettent en lumière certains des points névralgiques des cultures hispaniques : intolérance religieuse et pureté de sang (M. Escamilla), rituels sociaux dans l'Espagne classique (E. Ruíz-Gálvez), statut imaginaire de la femme vu à travers les mythes anciens et modernes (V. Alary) et les nouvelles d'une extraordinaire conteuse argentine (B. Corbacho), une vision particulière de la parenté chez Carlos Fuentes (B. Fouques), bilinguisme et métissage ethnique et culturel au Paraguay (M. Ezquerro), interaction des textes dans la traduction comme phénomène d'appropriation et de réécriture chez un écrivain argentin de l'exil (R. Linenberg-Fressard), et certains problèmes de traduction liés à l'entropie du Même et de l'Autre (M. F. Lorente).
Circulant d'une langue à l'autre, d'une littérature à l'autre, les textes traduits et réécrits échappent aux intentions, explicites ou non, de l'auteur, pour être conformés aux exigences d'un public auquel ils ne s'adressent pas forcément d'emblée. Les études ici réunies s'insèrent dans une diachronie large et suivent la double orientation France-Italie/Italie-France ; leur fil conducteur est le lien qui unit la parole ou le texte traduit au contexte du pays d'accueil. Des traductions intégrales aux mutilations de la réécriture, ces analyses explorent les modalités de diffusion d'une langue ou d'une œuvre dans un nouvel horizon d'attente et révèlent les malentendus et les transformations qui ont accompagné leur arrivée dans le pays de l'Autre.