Bien que, dans l'institution scolaire, le discours managérial ait progressivement remplacé le discours planificateur de l'État, il reste jusqu'à présent assez peu étudié. Or, puisque le discours sert autant à décrire la réalité qu'à la construire, l'étude des formes, de la circulation et des usages du discours managérial dans l'institution scolaire peut nous renseigner sur les transformations que connaît cette institution et sur la manière dont celles-ci affectent la population qui y est scolarisée et celle qui y travaille (personnels éducatifs et administratifs). À des échelles variées (de l'école primaire à l'enseignement supérieur), en s'intéressant à une pluralité d'acteurs du système scolaire (professeurs des écoles, enseignants du supérieur, directions d'établissement, syndicats d'enseignants) et en recourant à des méthodes diversifiées (observation, entretiens, analyses quantitatives de texte), les différentes contributions de ce dossier éclairent la manière dont le discours managérial construit et impose certaines représentations du monde chez celles et ceux qui y sont exposés, travaille leurs manières de penser et d'agir, et transforme en cela les fonctions sociales de l'École et le sens qu'y investissent ses agents.
Sur les différentes scènes de la vie politique, comment s'adresse-t-on à ses soutiens, à ses adversaires, aux personnes qui partagent ou ne partagent pas les mêmes idées, au corps électoral ou à la population dans son ensemble? Par le choix d'une certaine adresse politique, les destinataires du propos sont l'objet d'une identification et donc d'une sélection, mais aussi d'une caractérisation, voire parfois d'une stigmatisation, mais plus souvent d'une valorisation, ce qui engage un certain type de relation avec les allocutaires. Si l'on s'adresse à une seule personne préalablement bien identifiée, notamment dans un débat, donc en interlocution, cette fonction de caractérisation de l'adresse est essentielle: usage ou non-usage du nom, du prénom, d'un surnom, du titre, du grade, de la fonction (Monsieur le Président), du statut relationnel (Monsieur le Premier Ministre), des pronoms tu ou vous, des formes de civilité (Madame) associées ou non au patronyme. Ce dossier met l'accent sur la raréfaction des adresses porteuses d'asymétrie en Occident depuis le xixe siècle; sur leur variation dans l'espace national et international, mais aussi dans le paysage idéologique et partisan. En résumé, il s'agit de savoir comment on s'y prend en politique pour caractériser le ou les destinataires de son propos, contribuant par là même à la construction ou à l'entretien d'une certaine représentation de la conflictualité sociale que la politique met en scène, avec ses clivages, ses groupes.
Forgée aux États-Unis au début des années 1990, la notion de " guerres culturelles " désigne la tendance à la polarisation du débat public sur les enjeux sociétaux et moraux relatifs notamment aux minorités sexuelles, religieuses ou ethno-raciales et aux représentations littéraires, artistiques ou médiatiques les concernant. Grille de lecture de plus en plus utilisée pour rendre compte des transformations des clivages politiques, les " guerres culturelles " constituent aussi une guerre des mots. Le présent dossier entend examiner les dimensions discursives et le potentiel rhétorique et argumentatif de ces guerres culturelles.
Les textes réunis dans ce dossier s'intéressent ainsi à différents enjeux au cœur de ces guerres culturelles actuelles tels que les questions de genre, d'insécurité, d'immigration ou les polémiques autour du " wokisme " et de la cancel culture. Ils s'intéressent aux entrepreneurs politiques, intellectuels et/ou médiatiques de ces guerres culturelles souvent situés à l'extrême droite de l'échiquier politique, à leurs cibles et aux moyens rhétoriques, stylistiques et lexicaux mobilisés. Ils questionnent aussi leurs modalités de circulation dans l'espace public national voire transnational, et leurs usages voire leurs effets, notamment dans la compétition électorale.
Les religions ne sont pas simplement des modes de relations sociales entre membres et avec d'autres groupes, ou un discours spécifique, ni simplement des ensembles de pratiques ou un corpus juridique et théologique. C'est aussi par des pratiques nominatives qu'elles sont identifiées dans l'histoire et circulent dans l'espace public. La dénomination des phénomènes et des acteurs du religieux, par les fidèles (autodénomination), ou attribuée par autrui (hétérodénomination), est le résultat d'interactions sociales et prend forme dans un contexte d'énonciation donné. Ces dénominations étiques et émiques font l'objet de conflits et de controverses selon que les acteurs se reconnaissent ou pas dans le nom par lequel on les désigne. Les cinq études rassemblées dans ce dossier examinent les enjeux de la qualification religieuse dans des cas chrétiens, musulmans et juifs et l'(in)visibilité publique, volontaire ou non, du religieux qui en découle à travers le processus de neutralisation publique des pratiques de dénomination du religieux dans l'espace public. La dénomination du religieux est étudiée ainsi dans sa dimension contextuelle, culturelle, sociale, politique et juridique.
La notion de dépolitisation a suscité depuis une trentaine d'années un nombre important de travaux en sciences politiques, mais demeure en revanche assez peu travaillée par les sciences du langage, du discours et de la communication. Ce dossier s'intéresse à la dépolitisation entendue comme expression d'un manquement, éventuellement volontaire, dans la mise en discours des conflictualités sociales de la part d'instances qui ont traditionnellement la charge de faire vivre la démocratie: élus et institutions de la démocratie représentative, médias d'information, agences et organisations parapubliques ou privées médiatisant une partie de nos sociabilités, choix et engagements.
Les articles présentés ici s'attachent à explorer plus avant les différentes mécaniques discursives de la dépolitisation, qu'il s'agisse plus particulièrement de la disqualification d'une mise en politique des thématiques et des sujets en jeu, du rétrécissement de l'espace du débat démocratique, ou encore de l'invisibilisation du politique par l'imposition progressive de rationalités supposément apolitiques. De la communication publique des ministères aux discours des acteurs de la tech, en passant par les différents dispositifs de gestion des débats écologiques et sociaux, les processus de dépolitisation se donnent à voir dans des contextes communicationnels très divers et peuvent être le fait d'acteurs également très différents, que ces contributions se proposent d'éclairer.
Convoquer " la République ", se dire " républicain "... Le terme République a-t-il encore un sens? On peut en douter eu égard à la multiplicité des usages dont il fait l'objet, comme s'il était devenu si malléable qu'on pouvait lui faire dire tout et son contraire. Les textes réunis dans ce dossier permettent de montrer que la polysémie du mot renvoie moins à l'évanescence de sa signification qu'à un débat polymorphe sur la définition de la citoyenneté, dans un monde marqué par l'approfondissement de l'individualisme et l'aggravation des inégalités. Inscrits dans des horizons disciplinaires variés – la philosophie politique, la sociologie, les sciences du langage et de l'information et de la communication –, ils décryptent les ressorts du dialogue de sourds auquel la République donne souvent lieu tout en mettant en avant les enjeux de fond qu'il tend à occulter: comment concilier émancipation politique et déterminismes sociaux, communauté de valeurs et pluralisme, débat démocratique et front républicain?
Les mots du vote de la Rome antique à la Révolution française
Aucune étude d'ensemble n'ayant encore été consacrée au lexique latin du vote en général, et de l'élection en particulier, ce dossier propose d'aborder l'analyse de ces réalités politiques anciennes par l'angle d'attaque lexicologique, souvent discrédité dans les travaux historiques. Si les Romains disposaient d'un riche vocabulaire pour qualifier les pratiques de désignation à des charges publiques, la dimension proprement technique de celui-ci n'est pas évidente, et il convient d'étudier les contextes historiques, politiques et littéraires d'emploi des principaux termes latins de l'élection (creare, facere, suffragium, etc.). Lexique vivace et mouvant, même pendant la seule période antique – entre latin et grec, époque républicaine et époque impériale –, les mots anciens du vote ont connu une fortune considérable au Moyen Âge, à la Renaissance et à l'Âge classique, à mesure qu'ils étaient lus, interprétés et parfois traduits par les commentateurs des textes classiques et les acteurs politiques de ces périodes. Il importait donc de proposer des analyses contextualisées des cadres divers dans lesquels ce vocabulaire pouvait être réemployé, voire remotivé. Avoir recours aux mots latins du vote n'est pas la même chose dans l'Italie communale des XIIIe-XIVe siècles, lors des débats sur la notion de souveraineté au xvie siècle ou de ceux sur la citoyenneté au xviiie siècle. Traduire ces termes implique des choix idéologiques, latents ou affirmés, qu'il s'agisse de Pierre Bersuire (vers 1350), premier traducteur de l'œuvre de Tite-Live et de la lexie suffragium en français, ou des antiquisants de l'époque contemporaine.
La diversité en discours : contextes, formes et dispositifs
Ce dossier explore une approche critique, à la fois théorique et empirique, de " la diversité " dans ses dimensions discursives et langagières. Il met en débat la signification même de " la diversité ", les différentes conceptions qu'elle englobe, ses usages, ses désinences et déclinaisons spécifiques, en lien avec des jeux d'acteurs et dans des contextes d'énonciation pluriels. Il s'agit de relever les imaginaires à l'œuvre dans ces discours et de mettre en évidence les récurrences, les écarts et les polémiques autour des définitions de " la diversité ". Le dossier met en évidence la manière dont le flottement sémantique nourrit le fonctionnement formulaire de la notion et comment cette formule circule dans différents espaces discursifs et dispositifs. Les articles abordent ainsi l'espace politique et médiatique, ainsi que l'espace de la communication institutionnelle des entreprises.
Circulation des discours dans les récits complotistes
La dimension discursive du complotisme fait l'objet, depuis une dizaine d'années, d'un nombre croissant d'études. Le propos de cette livraison de Mots, et son originalité par rapport à d'autres travaux récents menés sur ce sujet est de s'attacher spécifiquement aux pratiques interdiscursives et mimétiques à l'œuvre dans ses mises en discours. Ce dossier vise autant l'identification des lieux langagiers où se cristallise cette circulation que l'élaboration et le partage d'une manière de boîte à outils théorique pour l'analyse.Bien entendu, l'étude de ces dimensions interdiscursives ne peut naturellement se faire sans que ne soient préalablement explorées les conditions sociopolitiques de mobilisation collective favorisant ces reprises ou les conditions techniques de propagation des discours. Par-delà ces paramètres collectifs, la figure de l'énonciateur a également son poids dans la diffusion des discours complotistes.Au total, ce dossier propose une diversité de méthodes et de disciplines: association des sciences de la donnée, des sciences du langage et des sciences de l'information et de la communication, textométrie et analyse des réseaux, sémiopragmatique et textométrie. À ces méthodes outillées ont été adjointes des réflexions sur l'histoire littéraire, l'analyse du discours, la sémantique, preuve du caractère protéiforme du sujet.
Migration et crise : une co-occurrence encombrante
Ce dossier s'intéresse aux ressorts du cadrage des phénomènes migratoires comme crise, avec une attention particulière aux discours produits en dehors des médias, qu'ils aient ou non été exploités par les médias. Il réunit les contributions de chercheuses en sociologie, science politique, sciences de l'information et de la communication et sciences du langage, qui enquêtent tant sur les constructions discursives de la crise migratoire que sur la mise en crise des discours sur les migrations. À partir des cas belge, allemand et italien, ainsi que celui du Haut-Commissariat pour les réfugiés, elles s'interrogent sur ce que les discours de crise font à l'accueil, tout en en montrant les limites. Là réside l'originalité de cette livraison de Mots. Les langages du politique: plutôt que de mesurer l'hégémonie du cadrage de crise à travers ses effets sur les politiques migratoires ou sur les opinions publiques, les articles réunis ici soulignent les formes de résistance qui s'affirment plus ou moins fortement au cœur même des systèmes d'accueil mis en place en Europe.
Depuis plusieurs décennies, au fil de l'accumulation de preuves alarmantes d'un réchauffement anthropique de la planète, des poches de résistance se sont constituées en développant des contre-argumentations. Si dans l'ensemble ces discours conservateurs s'efforcent de contester les constats scientifiques pour échapper à leurs conséquences économiques et sociales, le climatoscepticisme adopte en réalité des contours variés et se montre capable d'évolution. C'est pour interroger cette capacité de résistance et d'adaptation que le numéro 127 de la revue Mots se penche sur les modes de production, de présentation et de circulation des discours climatosceptiques, dans une variété de cadres et de contextes. Campagne politique favorable au Brexit, presse écrite francophone, discours anti-véganes sur les réseaux sociaux et promotion des solutions technologiques sont les sujets abordés par les auteurs du présent numéro.
Le présent dossier rassemble des contributions consacrées aux mots du travail. Issus de la science politique, de la sociologie, de l'anthropologie ou des sciences de l'information et de la communication, les auteurs et autrices s'interrogent sur la façon dont le discours néo-managérial est porté par les cadres du privé et du public comme sur la manière dont les salariés y répondent. Ils en révèlent la force de pénétration, essentiellement due à sa malléabilité, qui permet à des acteurs de divers horizons de se l'approprier, et soulignent ses contradictions, entre libération du travail et imposition de nouvelles normes, réenchantement du travail et durcissement des conditions faites aux travailleurs. La résistance et la contestation s'en nourrissent, qu'elles passent par la mise à distance de la communication d'entreprise ou par le réinvestissement de certains aspects du discours médiatique. Comme le soulignent certains des articles du dossier, le langage des luttes n'est d'ailleurs pas lui-même exempt de contradictions.