Synthèse d'une vie de chercheur, d'enseignant et de musicien, le présent ouvrage de l'ethnomusicologue Bernard Lortat-Jacob offre une vision panoramique des musiques populaires des pays parcourus par l'auteur (Maroc, Sardaigne, Roumanie, Albanie) en même temps qu'une leçon magistrale de musicologie. De la même façon que, de tout temps, et sans l'aide de l'écriture, les sociétés humaines ont su édifier des systèmes politiques, échafauder des cosmogonies, penser des procédures juridiques, imaginer des techniques complexes, produire des merveilles d'art plastique, de façon analogue, ces mêmes sociétés font résonner des chefs-d'œuvre de la polyphonie vocale, le plus souvent ignorés de nos contemporains. Petits pays (simples villages gouvernés par la tradition), grandes musiques (sublimes chœurs d'hommes faisant vivre une improvisation toujours renouvelée), l'ouvrage de Bernard Lortat-Jacob introduit le lecteur dans l'intimité des cultures populaires, donnant à comprendre que, conformément à la formule de Gilbert Rouget, " la musique, c'est toujours beaucoup plus que la musique ". Sous la plume de Giovanni Giuriati, la préface retrace le parcours de l'auteur, " figure centrale de l'ethnomusicologie européenne ", tandis que dans une postface/volte-face inédite, l'auteur lui-même explique le pourquoi et le comment de son évolution personnelle sur plus de trente ans.L'ouvrage est complété par un ensemble de documents audio et vidéo, accessibles à partir du site: ethnomusicologie.fr/plateforme-bernard-lortat-jacob-petits-pays-grandes-musiques
Au cœur du Sahel nigérien, loin de toute voie d'accès, des milliers de Peuls nomades wo?aaße se réunissent chaque année pour un vaste rassemblement cérémoniel, dont le rituel central est appelé geerewol. Sept jours et sept nuits durant, suivant le cycle du soleil et sous l'étroit contrôle des anciens, deux fractions de lignages différents se livrent une guerre dont les seules armes sont le chant et la danse. L'enjeu de cette guerre, son but officiel: le vol des femmes. Son ultime finalité: se séparer dans la paix.
Privilégiant une écriture qui restitue à la fois les dialogues et le cheminement de l'enquête à la manière d'une intrigue policière, ce livre est le récit vivant de la façon dont s'élabore une recherche de terrain en ethnomusicologie. Centrée sur le chant et la danse, l'enquête nous conduit peu à peu au cœur des représentations culturelles et des conceptions esthétiques de cette société ouest-africaine d'éleveurs nomades. Chemin faisant, on y découvre un système d'initiation et de représentation du monde qui fut sans doute caractéristique de l'ensemble du monde peul avant son islamisation.
Au-delà d'une simple monographie sur les cérémonies inter-lignagères des Peuls Wo?aaße, cette étude soulève également des interrogations anthropologiques fondamentales: quelles dynamiques gouvernent au sein des sociétés humaines l'émergence d'identités et de différences stylistiques? Comment la musique et la danse sont-elles l'expression esthétique de différentes manières d'être ensemble? Pourquoi le rituel et la performance artistique collective sont-ils des espaces privilégiés pour faire société?
Le livre est accompagné d'un dvd-rom comprenant un important corpus de documents sonores et audiovisuels, ainsi que le film documentaire plusieurs fois primé La danse des Wo?aaße.
Le pan jumbie, c'est tout autant un passionné de pan que l'esprit de cet idiophone mélodique issu de la récupération de bidons de pétrole. Emblématique des steelbands, orchestres de métallophones atteignant une centaine de musiciens à la saison du carnaval, le pan a été proclamé " instrument national " de Trinidad et Tobago, son pays d'origine. La métaphore de possession par une figure inquiétante de l'imaginaire — le jumbie — permet d'aborder la place ambiguë de ces orchestres dans la société, dans ses dimensions historique, politique et musicale. Expression d'une douloureuse mémoire sociale, celle de l'esclavage, elle conduit l'auteur à analyser l'excellente mémoire musicale observée dans ces groupes, malgré les nombreuses contraintes d'apprentissage.
Une exploration pluridisciplinaire de la cognition du musicien met ainsi en valeur différents facteurs intervenant dans le processus de mémorisation : la combinaison du paramètre auditif à une très importante dimension visuelle, facilitant l'accès aux images mentales, la conservation implicite et motrice du schéma des intervalles musicaux, la faveur du jeu collectif. Ce dernier a été analysé par un protocole expérimental inspiré de la psychologie cognitive.
Dotés d'un instrument aux puissants avantages mnésiques, portés par le groupe qui, tel un pan jumbie, transcende l'individu, les musiciens de steelband rivalisent de virtuosité à travers un répertoire bouillonnant d'énergie, en pleine conquête planétaire.
En Roumanie, les musiciens professionnels tsiganes animent divers événements publics : mariages, baptêmes, enterrements, soirées de restaurants, rassemblements politiques... Parmi les compétences requises, ils citent fréquemment la ruse, la malice ou encore la diplomatie. Certains adoptent une position plus tranchée, affirmant que la musique jouée n'acquiert de réelle qualité que par cette capacité d'insinuation et d'adaptation. Quel rapport peut-il y avoir entre la négociation, le marchandage, la politique villageoise quotidienne, et les affects variés que suscite la (bonne) musique ? Est-ce parce qu'ils sont professionnels que les musiciens portent ce regard sur leur activité, ou parce qu'étant Tsiganes, un stéréotype bien connu leur attribue, de toute façon, un talent inné pour la ruse et la débrouillardise ? Comment les notions classiques de structure, ornement, mélodie et variante s'accommodent-elles de cette pratique où musiciens et auditeurs placent, au centre de leurs préoccupations, l'efficacité émotionnelle ?
Pour répondre à ces questions, l'auteur croise enquête ethnographique et analyse musicale, à partir d'un petit village tsigane - Zece Prajini - où les musiciens professionnels sont particulièrement actifs... et bavards. Le texte est prolongé par un corpus important de documents audiovisuels et de clés d'écoute interactives, présentés sur un dvd encarté.
Consacré à une petite population du Nord de la Roumanie, le livre traite d'une musique bien déroutante pour l'oreille occidentale, jouée sur un violon d'une espèce particulière et chantée dans un registre très aigu – une musique dont la structure motivique et la forme "indéterminée" avait déjà intrigué Bela Bartók. Le livre met l'accent sur les procédures analytiques autant que sur le difficile cheminement de l'enquête. C'est ainsi que les contextes musicaux, les formes, les modèles mélodiques et métriques, le jeu instrumental et, plus largement, la raison d'être de la musique, sont progressivement découverts à partir d'intrigues qui se construisent au fil des pages.
Le chant de Sanaa (al-ghinâ al-san'ânî ) est la tradition musicale citadine la plus classique du Yémen, et la plus ancienne de la Péninsule arabe. Au cours du cérémonial du magyal, qui réunit les hommes autour de la consommation du qat, ainsi que pendant les veillées de mariage, samra, la musique entretient la contemplation poétique et la convivialité. Alors qu'au Yémen la musique est sévèrement tenue en suspicion, le plaisir musical favorise une inventivité qui défie les valeurs religieuses et le code de l'honneur, offrant au corps social un moyen privilégié de renouvellement. C'est en ce sens que, pour les Yéménites, elle est une "médecine de l'âme".
Comment devient-on chef en chantant ? Quand peut-on séduire une jeune fille en jouant de la flûte ? Pourquoi les musiciens d'une fête se font-ils attaquer par le serpent anaconda ? C'est à une véritable mise en scène du souffle que nous convient les Wayãpi lorsqu'ils jouent des tule, ces grandes clarinettes en bambou : alternances de timbres qui renvoient aux principes mêmes des musiques d'Amérique du Sud, jeux entre soliste et groupe qui expriment et produisent des interactions sociales à l'intérieur du village. Les sessions musicales sont relatées de manière concrète, avec les commentaires et les mythes qui s'y rapportent, pour mettre en lumière la façon dont les Wayãpi vivent la musique.
De part et d'autre de la Méditerranée, les sociétés rurales, suivant leurs traditions, organisent librement leurs fêtes et leurs musiques. De quelles façons ? Quelle place occupent les musiciens de village ? À quels enjeux obéissent les musiques qui associent étroitement ceux qui la produisent et ceux qui l'écoutent ? C'est à ces questions que répond l'auteur, à partir de nombreuses observations de terrain, en décrivant trois situations qui s'éclairent l'une par l'autre.