La ville d'Orléans fut dans le peloton de tête des villes épiscopales atteintes par le jansénisme, ce complexe mouvement religieux, culturel, social et politique aux XVIIe et XVIIIe siècles. Les évêques s'acharnèrent contre les curés et persécutèrent les communautés féminines de la ville dont les religieuses furent privées de sacrement " à la vie, à la mort ". C'est donc une spécificité du cas orléanais que cette forte implication des femmes dans le mouvement. Tout comme à Paris, le jansénisme du XVIIIe siècle n'est plus celui de la retraite aux champs du temps de Port-Royal ; il investit les lieux de pouvoir, la municipalité, le bailliage, les fabriques des paroisses, les écoles et l'Université, les institutions charitables, d'où des conflits entre autorités ecclésiastique et civile. Les élites administratives et intellectuelles de la ville comme le monde opulent des négociants et raffineurs de sucre s'investirent dans un mouvement qui, à l'origine, prônait la pauvreté. Là n'est pas l'un des moindres paradoxes. Au bout du compte demeure posée la question du poids du jansénisme dans une décléricalisation de la société pouvant, à terme, être facteur de déchristianisation.
Communauté habile et ingénieuse, multitude licencieuse, naïve et bornée, foule dangereuse et subversive: aux yeux de ses commentateurs, le peuple de Paris semble soutenir toutes les contradictions. À la fois pluriel et singulier, il constitue une masse aux contours informes, une hydre aux milliers de têtes, aussi indomptable pour l'administrateur du XVIIIe siècle qu'insaisissable pour l'observateur du XXIe siècle qui, avec la prudente distance du recul historique, chercherait à en tracer le profil. Paris et ses peuples fait écho à l'ouvrage programmatique de Daniel Roche, qui annonçait en 1981 un important renouvellement de l'histoire socioculturelle sur la capitale. En recentrant l'analyse sur les gestes quotidiens et les maux ordinaires de ses classes laborieuses, l'auteur du Peuple de Paris inaugurait un chantier aux multiples avenues, invitant un foisonnement historiographique dont ce livre se fait en partie témoin. À travers dix-huit nouvelles perspectives, celui-ci propose de croiser les regards sur l'espace parisien pour appréhender la diversité de ses acteurs, l'enchevêtrement de ses réseaux de sociabilités, les discours antagonistes qui le représentent et l'encadrent. Continuellement modelée par les acteurs sociaux qui la sillonnent et se l'approprient, la cité fabrique réciproquement, façonnant les expériences citadines et les modes d'expression d'une culture populaire effervescente. Sur les terrains du travail, de la consommation, des régulations sociales, du voisinage, des circulations urbaines ou des mobilisations politiques, la relation entre Paris et ses peuples, toujours bouillante, fournit le cadre de ruptures et de continuités historiques qui traversent l'Ancien Régime et la Révolution.
Ministres, liens de dépendance et diplomatie dans le Saint-Empire romain germanique (1720-1760)
L'amitié, la parenté, le patronage: autant de relations personnelles de dépendance mobilisées avec efficacité dans l'Europe du XVIIIe siècle. À la croisée d'une histoire sociale et culturelle du fait politique, ce livre analyse un mode d'action spécifique, représentatif de la culture politique de la seconde modernité. Ces liaisons avantageuses, qu'un ensemble de pratiques spécifiques permettent d'entretenir, représentent alors un capital social d'autant plus essentiel qu'il est l'une des conditions de l'action politique efficace. Les principaux acteurs de cet ouvrage sont des ministres des principautés de Brunswick-Lunebourg, de Saxe, de Prusse, de Cologne et de Wolfenbüttel : en observant la manière dont ils utilisaient, dans le cadre de l'action diplomatique, les relations qu'ils avaient su tisser, en Allemagne mais aussi en Europe, ce sont surtout des connexions et des pratiques européennes que ce travail fait apparaître. L'ouvrage croise ainsi trois objets historiographiques: les relations de dépendance, qui apparaissent dans toute leur importance politique ; le Saint-Empire, dont le fonctionnement n'est pas analysé à partir de son système juridique ou de ses institutions, mais des relations sociales qui le fondent en tant que société politique ; la diplomatie européenne, enfin. Le constat du rôle fondamental, dans l'action diplomatique, des réseaux personnels des ministres, permet de questionner le modèle d'une diplomatie européenne qui serait devenue toujours plus professionnelle et spécialisée au cours des siècles.
" Il ne suffit pas d'avoir des lois, il faut encore veiller à leur exécution […]. Que seraient les meilleures lois si elles n'étaient pas exécutées? De pures abstractions. " Cette mise en garde du député Vienot-Vaublanc témoigne du problème aussi crucial que récurrent qu'a constitué, tout au long de la période révolutionnaire, l'exécution des lois.Comment s'assurer que tous les décrets votés par les assemblées ont bel et bien été exécutés alors même que leur " mise en actes " incombe constitutionnellement au pouvoir exécutif? Comment faire en sorte que ces décrets soient bel et bien respectés " à la lettre " par ceux qui sont chargés de les faire exécuter (les ministres) et de les faire appliquer (les administrateurs locaux), ces agents se permettant trop souvent d'en détourner la " lettre " ou d'en dévoyer l'" esprit "? Comment, enfin, parvenir à ce que les lois soient comprises et admises des citoyens qui sont tenus de s'y conformer, mais qui ne manquent jamais d'en contester la teneur?Si déterminantes qu'elles soient dans le cadre de la construction et de la stabilisation d'un État de droit, ces questions n'ont jusqu'ici fait l'objet d'aucune étude systématique. Cet ouvrage se propose d'esquisser les premières lignes d'une histoire encore trop largement méconnue pour la période révolutionnaire. Réunissant les contributions d'un ensemble de jeunes chercheurs, il interroge les mécanismes complexes de l'exécution de la loi en termes d'échelles, d'acteurs et de pratiques afin de questionner l'efficience du pouvoir exécutif en regard de l'effectivité des lois révolutionnaires.
Fiscalité, pouvoirs et monde social en Allemagne aux XVIIe- XVIIIe siècles
Cet ouvrage ne propose pas une histoire de la fiscalité: il examine les conflits qui entourent le paiement de l'impôt d'Empire dans le Saint-Empire romain germanique aux XVIIe et XVIIIe siècles. Au cœur de l'analyse se trouvent les ressorts de la construction spatiale et sociale du pouvoir, le consentement à la soumission et son refus. En suivant l'impôt, on découvre un fourmillement de relations de pouvoir, leur proclamation et leur renégociation permanentes. Car la fiscalité n'est pas un simple transfert d'argent: vecteur de l'ordonnancement du monde social, prérogative régalienne et instrument d'affirmation du pouvoir, elle est au coeur du maintien de l'ordre social et politique. Mais elle est également vecteur de contestation, et à travers son refus s'élaborent des espaces d'émancipation et des pratiques de participation politique, par la révolte et la procédure judiciaire. Du simple contribuable jusqu'au prince d'Empire, l'impôt permet de tracer le réseau des allégeances et des dépendances, la proclamation de la supériorité et la contestation de l'infériorité.L'impôt d'Empire est donc un poste d'observation de la manière dont le monde social tient et se maintient, dans une Allemagne marquée par la persistance de formes de pouvoir surprenantes, bien éloignées de l'idéal type de l'État " moderne ".
Chevaliers et chevalerie à l'épreuve de la modernité (ca1460-ca1620)
Le XVIe siècle est aujourd'hui considéré comme le " crépuscule de la chevalerie ". Ses formes, ses pratiques et son idéal y auraient expiré après des siècles de déclin, dans la violence et dans la haine des guerres d'Italie et des affrontements religieux. Pourtant, ce premier siècle de la période moderne est aussi celui du gentil chevalier Bayard, de l'adoubement de François Ier au soir de Marignan, et de la mort d'Henri II lors du tournoi de la rue Saint-Antoine. Jamais en effet, l'idéal chevaleresque n'avait été autant invoqué et mis en scène par les élites sociales et politiques. Mais, comment les princes et leurs hommes de guerre pouvaient-ils encore se dire chevaliers? Pourquoi en éprouvaient-ils même le besoin? Cette chevalerie à laquelle ils vouaient un véritable culte est-elle encore celle du Moyen Âge? Voilà quelques unes des questions qui conduisent la réflexion de l'auteur dans cet ouvrage. À partir d'une étude des pratiques de la littérature, des comportements et des usages de la symbolique chevaleresques, Benjamin Deruelle nous invite à redécouvrir cet idéal avec les yeux des hommes de guerre du XVIe siècle. Se dévoile alors un pan entier de la culture nobiliaire, ses adaptations nécessaires à sa survie ainsi que ses multiples appropriations, détournements et instrumentalisations. La chevalerie nous apparaît alors comme un langage commun de la supériorité sociale autour duquel une monarchie, plus forte que jamais, s'oppose et communie avec sa noblesse. Cette étude revisite ainsi les figures multiples du chevalier et de la chevalerie au moment où ce mythe fondateur de l'imaginaire de l'Occident est reforgé dans le papier, dans le fer et dans le sang de la guerre.
Dans ce volume regroupant plus d'une trentaine de contributions, les amis, collègues et anciens élèves d'Alain Cabantous ont choisi de redécouvrir des terrains et des moments d'histoire qu'il a contribué à défricher et à éclairer. La mer, ou plutôt les rapports que les hommes entretiennent avec elle, a retenu l'attention d'une partie des auteurs, qu'il s'agisse de pêche, de trafics ou de représentations savantes et populaires. L'espace, et plus particulièrement celui des montagnes ou de la ville, naturel ou artificiel, et les liens tissés entre elles par les communautés, laborieuses ou croyantes, regroupent d'autres contributions. La nuit est aussi présente, qu'elle soit dédiée au sommeil, au travail ou au plaisir. Le Ciel, enfin, est au cœur de plusieurs essais consacrés aux croyances, aux pratiques et aux formes d'expression religieuses. Multiples et divers, ces essais se veulent un reflet de la diversité des chantiers de recherche ouverts par Alain Cabantous tout au long de sa carrière; ils relèvent d'un souci constant de rendre compte des rapports que les sociétés humaines entretiennent avec le monde qui les entoure – en des lieux et des moments particuliers.
La compétition internationale autour des " affaires de Provence " (1580-1598)
Aux XVIe et XVIIe siècles, l'ordre international européen était parfois menacé par des crises d'origine régionale. Ces désordres venaient des initiatives d'acteurs politiques ordinairement très faibles ou inexistants sur la scène internationale (municipalités, institutions provinciales, seigneurs locaux). Pour résoudre des conflits locaux ou nationaux, ces acteurs n'hésitaient pas à appeler des puissances étrangères à leur secours, dans une logique de solidarités politico-religieuses internationales. Quand l'espace concerné représentait un intérêt stratégique, les enjeux de ces appels scandaleux se collectivisaient, jusqu'à impliquer un grand nombre d'acteurs. Les " affaires de Provence " (1589-1598) permettent de comprendre le fonctionnement de ce type de crises. Au plus fort des guerres de Religion en France, les catholiques de Provence appelèrent à leur secours le duc de Savoie, le grand-duc de Toscane, les papes et le roi d'Espagne. Parce que la Provence avait une position stratégique entre Barcelone et Gênes, d'autres puissances intervinrent à leur tour: l'Angleterre, l'Empire ottoman, le duché de Lorraine et la République de Venise. À partir d'une étude minutieuse des événements, ce livre amène de nouveaux éclairages sur la dimension européenne des guerres de Religion. Cette approche permet surtout de mener une réflexion approfondie sur les défis stratégiques, intellectuels et rhétoriques d'une situation vécue à l'époque comme un désordre international, en raison de la marge de manoeuvre subversive acquise par des acteurs ordinairement insignifiants ou faibles. Les " affaires de Provence " contribuent ainsi à renouveler notre compréhension des relations internationales dans l'Europe moderne.
Princes, noblesses et nations au centre de l'Europe (XVIe-XVIIIe siècles)
Ce volume rassemble vingt-deux articles, publiés entre 1979 et 2007, queClaude Michaud a consacrés à l'histoire de l'Europe centrale à l'époquemoderne.Il s'organise autour de trois grands thèmes : la nation hongroise, lesreprésentations du despotisme éclairé et les relations de l'Europecatholique avec l'empire ottoman entre croisades et Secondes Lumières.À partir du " cas hongrois ", Claude Michaud propose une histoire situéeau centre de l'Europe, lieu de passage, d'échange, de croisement mais aussimiroir dans lequel se jouent et se dénouent des conflits français. Au plusprès des archives, il trace le portrait de grandes figures nobiliaires, soldats,diplomates, savants, qui illustrent leur nom et servent leur prince, à Paris,à Vienne, à Constantinople ou à Saint-Pétersbourg.Dans l'interaction du politique et du religieux, de la tradition et duchangement, Claude Michaud donne finalement à voir les multiples formesde l'engagement à l'époque moderne.
Guyenot de Châteaubourg (1745-1824), tour à tour agent pour le compte de plusieurs aristocrates, commis de la monarchie, maître de forges et concessionnaire de canal sut cumuler des fonctions diverses et jongler avec les affaires tout en traversant différents régimes. L'originalité du personnage réside dans son ascension sociale exemplaire, de l'Ancien Régime à la Restauration, et dans sa capacité à s'investir dans des entreprises innovantes, même si ses choix spéculatifs se soldèrent pour la plupart par des échecs. À l'échelle d'un itinéraire singulier et atypique, l'objectif de cette étude est de saisir la façon dont se cristallisent les stratégies d'un individu et les ressources tirées de ses relations sociales, et de lui restituer ainsi un rôle actif dans la construction de son capital relationnel - des liens de parenté, d'amitié, de voisinage, de clientèle ou de travail mais aussi l'appartenance à la franc-maçonnerie. Une lecture attentive de la correspondance permet de reconstruire ses réseaux dans la durée et de démontrer que l'économie est au coeur de leur fonctionnement.Fort de la densité de ses relations et de ses positions au sein de l'appareil d'État, Guyenot a réussi à actualiser les modèles économiques de la société de son temps : la distinction du rentier du sol, la respectabilité du maître de forges et le prestige du concessionnaire de canal.Anne Conchon, agrégée et docteur en histoire, est maître de conférences àl'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
La congrégation des Feuillants dans l'affirmation des États et des pouvoirs princiers (vers 1560-vers 1660)
Qui sait encore ce que furent les Feuillants ? Qui se souvient de ces moines à l'austérité légendaire, qui dormaient la tête posée sur une pierre et habitaient avec un crâne rappelant la vanité des vanités ?Pourquoi travailler sur un tel ordre religieux ? Parce que sa renommée est sans rapport avec la trentaine de couvents français et la quarantaine de couvents italiens ouverts entre la fin XVIe et la mi-XVIIe siècle. Parce que les moines ont fréquenté les princes de ce monde. Le travail de Benoist Pierre suppose un renversement de perspective historiographique, en France du moins : on a tendance, dans notre culture laïque, à étudier la croissance de l'État par un biais purement politique, or l'auteur montre que s'il y a bien une autonomisation du politique entre 1560 et 1660, celle-ci est en même temps une autonomisation religieuse, traduite par des transferts de religiosité dans le sens religion-État, transferts assurés par des réseaux religieux largement ignorés, réseaux auxquels participent précisément les Feuillants. Ces derniers sont issus d'une réforme des Cisterciens qui porte la marque des guerres de Religion. Dans les terribles années de la guerre civile, ils inventent des manières nouvelles d'être ensemble et de le dire. De nouvelles approches du politique et des passions religieuses nées dans le monde clérical sont ici interrogées : à quoi sert une réforme monastique en dehors de ses objectifs strictement religieux ? Benoist Pierre tente d'évaluer la place des moines dans la culture et les événements politiques de la fin XVIe et du début du XVIIe siècle, à partir d'une documentation de première main très diversifiée, issue autant de la gestion des hommes et des biens que de la production intellectuelle de ses héros. Il s'agit pour nous de penser la capacité des religieux à répondre aux aspirations de leur temps et à influer sur le cours des événements profanes.
Actes du colloque " Religion et montagnes ", Tarbes, 30 mai-2 juin 2002
Les montagnards sont-ils différents ? Sont-ils façonnés par l'espace qu'ils arpentent ? D'où vient leur esprit de famille ou, si l'on préfère, leur goût pour les clans ? On a vu parfois dans les montagnes archaïques et solitaires des réservoirs de prêtres, on a dit qu'elles hébergeaient facilement les maquisards, les insoumis, les sorciers, les juifs, les cathares...Vingt-neuf chercheurs sont allés voir de près. Ils ont bien découvert des familles de prêtres, de ces clans qui donnent à leurs cadets les bases de l'écriture et de la lecture : de quoi en faire en effet des prêtrees, mais aussi des colporteurs et des instituteurs... Ils ont mis en valeur la singularité de ces clergés montagnards : prêts à se sacrifier pour leurs familles, pour leurs ancêtres, pour leur foi, pour un absolu, dans toutes les religions, et surtout en cas de faiblesse des pouvoirs supérieurs. Ils ont vu que ces familles devaient trouver en elles-mêmes les règles de leur survie : des subsistances pour le corps, les écritures pour rendre des comptes ; des symboles pour rêver, des rites pour échapper à l'angoisse et d'autres pour maintenir la vie à tout prix. Espace fragile, isolé, grandiose, la montagne s'impose à l'homme dans ses excès. Les hommes des montagnes croient toujours qu'ils ne sont pas tout à fait comme les autres, même et surtout quand ils sont en plaine.