Cet insecte qu'il a ramassé pour la première fois alors qu'il était encore enfant dans le bois pourri d'un tronc revient périodiquement rendre visite à l'écrivain Tommaso Lisa. La curiosité pour Diaperis boleti finit par prendre la forme d'une attirance passionnée et exaspérée au fil du temps, tout le cosmos se reflétant dans les kératines des Carabes. Adulte, il se plonge le soir dans l'observation de l'insecte qui déclenche un voyage hypnotique, entre réalité et rêve, aux prises avec la valeur symbolique de son ténébrionide mangeur de champignons.L'écrivain, philosophe et entomologiste, dans un style fourmillant d'idées et d'impulsions visionnaires, interroge jusqu'à la nostalgie la relation entre l'insecte et lui.
L'écrivaine activiste Brigitte Vasallo dit de la poésie de Txus García (Tarragone, 1974) qu'elle est " pleine des douleurs et des joies quotidiennes d'une vie monstrueuse, comme toutes les vies qui méritent d'être vécues ". Si les poèmes de Poésie pour bonnes petites filles (tits in my bowl) et de Cet amour tordu (la tendresse des noyés), que nous traduisons ici pour la première fois en français, sont largement autobiographiques, c'est dans le but de " rapprocher la poésie de la rue de l'usine, du bureau, du bar et du lycée ", parce que l'autofiction sert un engagement politique et social en faveur des femmes, des lesbiennes, des trans, de toutes les figures " nouvelles " de la communauté LGBTQI qui surgissent en creux de notre société hétérocentrée. La poésie de Txus García se veut à la fois scripturale et scénique, faite de masques et de voix plurielles, mêlant humour et tragique. L'écriture est informée dans son lexique, sa syntaxe, sa tonalité, par les glissements – ludiques, parodiques ou sérieux – des genres. L'inclusion de registres souvent écartés, d'une culture populaire parfois méprisée (notamment télévisuelle), d'un lexique technique participent d'une refonte du langage poétique à l'aune d'une tendance " lesbienne queer ".
La Moralité à six personnages, écrite et certainement jouée dans le dernier quart du quinzième siècle, relève d'un genre édifiant dont le succès ne s'est pas démenti au Moyen Âge et que des recherches récentes font redécouvrir aujourd'hui. Les Moralités mettent en scène des allégories dont le jeu doit apporter un enseignement au public. Dans la Moralité à six personnages, un jeune homme, Quelqu'un, se lance dans une quête de Puissance et Autorité ; avec l'aide de Connaissance (sa conscience), il devra déjouer les pièges de Malice et éviter Infortune. Si cette aventure est celle des arrivistes de partout et de toujours, la pièce témoigne aussi à travers le prisme de la représentation allégorique des préoccupations du Moyen Âge finissant, en prenant acte de l'inscription problématique des vertus chrétiennes dans la société civile de son époque.Nous donnons ici une traduction en prose du texte de la Moralité à six personnages d'après l'édition de Joël Blanchard (Droz, 2008). Une introduction et des notes explicatives font un point sur le contexte littéraire et culturel de l'œuvre.
En 1990, Octavio Paz déclare, à propos de Semáforos, semáforos (Sémaphores, sémaphores), qui vient de gagner le Prix de la Fondation Loewe : " Sémaphores, sémaphores est un livre brillant, qui, au sein d'une remarquable unité de langage, de ton et de thèmes, déploie une grande variété de mètres, de rythmes et de formes poétiques. Nouveauté et traditionalisme, esprit et invention verbale, dialogue intelligent, à la fois ironique et fasciné avec notre tradition, spécialement celle du modernisme hispano-américain. Bref, un livre très personnel et qui provoque en moi un joyeux éblouissement. " Avec ce recueil, Jaime Siles, l'un des principaux poètes de la Génération novísima dont l'œuvre est une quête à la fois langagière, ontologique et esthétique, parvient, par-delà une écriture gongorine et des inflexions postmodernes inédites chez lui jusqu'alors, à amorcer une nouvelle étape de sa production poétique qui marque les prémices d'un lyrisme existentiel. Sémaphores, sémaphores est un important livre de transition qui ne saurait se résumer qu'à un simple et très habile jeu sur la versification bien que ce dernier soit manifeste et empreint à la fois d'humour et de gravité.
Ce florilège, de même que le commentaire qui l'introduit, est un vibrant hommage à un poète, né en 1943, qui transfigure magistralement la Sicile en une métaphore universelle.Ce qui frappe tout d'abord chez Aliberti, c'est la posture du poète visionnaire, grâce auquel l'insurrection de la conscience fustige, en un réquisitoire implacable, la responsabilité des hommes dans les fléaux endémiques qui frappent les sociétés sicilienne et italienne, aussi bien que la planète tout entière. À l'instar de Dante, l'embrasement lyrique va de pair avec l'acuité et la force de l'inspiration éthique face à la banalisation de l'horreur. La révolution que prône Aliberti n'est pas tant politique, lato sensu, en tant que bouleversement des rapports de forces, qu'intérieure et morale. En ce sens, il n'existe pas de distorsion entre l'invective contre les pouvoirs abjects et le recours au mythe antique, car ce dernier fait office de réceptacle d'une sagesse constituant une alternative, tout comme l'exemple christique, à l'aliénation et à la déshumanisation.Le verbe est ici véritablement dépositaire d'une catharsis spirituelle qui, par-delà les affres existentielles, préfigure la rédemption comme une prééminence de l'amour sur la violence, grâce à une parole poétique, empreinte de fulgurances, qui susurre au lecteur un écho vivifiant.
Pedro Salinas est un poète qui fait partie de la dite "génération de 27", au même titre que Federico García Lorca, Jorge Guillén, Rafael Albertí ou Vicente Aleixandre.La mer lumière se veut une approche synthétique du vécu qui a été à l'origine de l'écriture, entre 1943 et 1944, de El Contemplado, littéralement : Le Contemplé. Fuyant le franquisme, c'est durant son exil sur l'île de Porto Rico que Pedro Salinas compose ces poèmes qui expriment en des variations successives son appartenance à l'humanité en en marche et sa quête d'une lumière salvatrice. Si les quinze variations rendent compte majoritairement de la relation intime et contemplative entre l'homme et la mer sur un registre souvent mystique, la critique de l'absurdité du monde moderne est manifeste.Cette traduction s'adresse naturellement aux hispanistes mais, au-delà, aux amateurs de poésie.
Ces Carnets, inédits jusqu'à présent, proposent une sorte de traité de la vieillesse à la sensibilité maîtrisée et au lyrisme contenu, à la manière de Cicéron ou de Montaigne. Leur sont adjoints quelques courts textes relatifs à la vieillesse, extraits d'autres écrits de Franz Hellens.
Qualifié parfois de "Tocqueville de l'Amérique du Sud", Alberdi (1810-1884) a été une figure des plus marquantes du 19e siècle, indispensable parmi les intellectuels qui ont bâti les républiques sud-américaines, et qui demeure par son influence un penseur d'actualité sur ce continent. Le recueil, qui le sort de l'oubli pour le public francophone, offre une sélection d'articles publiés alors qu'il animait à Buenos Aires puis à Montevideo des cercles libéraux et romantiques. Ces Écrits partent à l'assaut de la dictature et des conformismes de l'époque.
Poèmes de la rupture et de la révolte, entre histoire personnelle et tragédies collectives, hantés par la perte du père et la trahison de l'homme aimé, Ariel a connu depuis sa parution à Londres en 1965 un succès continu. Cette nouvelle traduction d'un recueil devenu inaccessible — la précédente version française parue aux Éditions des Femmes en 1978 est épuisée depuis longtemps — offre au lecteur français l'accès à une poésie exigeante et douloureuse, bouleversante et novatrice, porteuse de l'expression d'une subjectivité féminine.
L'étude de l'étiquette dans les comportements sociaux préfigure historiquement les premières démarches de l'ethnologie. C'est en observant les différentes modalités des comportements humains, régis par des rites culturels divers, que les ethnologues ont pu élaborer une première réflexion sur les codes relationnels. L'étude proposée ici est une approche sémiotique et historique de l'étiquette. Celle-ci est définie comme la totalité des formes d'accueil et des traits de comportement à l'aide desquels s'établissent la révélation, le maintien et le jeu des statuts de communication des partenaires en relation. L'ouvrage se compose de deux parties. La première est consacrée à une sémiotique du geste — le baiser, la génuflexion, les invectives, etc. — tandis que la seconde évoque l'étiquette dans sa relation à l'hospitalité et aux arts de la table.
Amours de vieillards dans un hospice, tel est le sujet de ce roman tragicomique que Champfleury publie en 1855, un thème tout à fait original, voire scandaleux pour l'époque. C'est l'occasion pour l'écrivain de peindre toute une galerie de portraits plus singuliers et pittoresques les uns que les autres et de saisir penchants et passions qui fleurissent et se déchaînent dans cette institution historique. "Ma curiosité se tourna vers Sainte-Périne, son intérieur si curieux, ses mœurs si particulières au milieu du Paris mouvementé" note Champfleury. Véritable laboratoire des sentiments amoureux, du fait de son exiguïté, la pension fonctionne comme espace clos où les passions humaines se révèlent avec d'autant plus d'évidence que les individus sont condamnés à l'oisiveté et à la promiscuité.
Manuel Andújar, l'une des figures de la diaspora républicaine de 1939, raconte ici la première épreuve de son exil : le camp d'internement français de Saint-Cyprien sur la côte du Roussillon. Ces feuillets crayonnés entre février et avril 1942 constituent le premier ouvrage de celui qui deviendra romancier. La frontière franchie, les vaincus de la guerre civile espagnole se retrouvent enfermés derrière les barbelés, par dizaines de milliers, sous l'œil des gardes mobiles et des tirailleurs sénégalais dépêchés sur les lieux, comme des bêtes, avec pour tout lit le sable, pour toute boisson une eau saumâtre et pour toutes latrines les vagues. Sous l'offense, le jeune Andújar écrit, sur ses genoux, la rage au cœur, un réquisitoire contre cette "France hors la France". L'on ne trouve, dans cet ouvrage, que peu de données historiques. Le but poursuivi n'est pas d'écrire l'histoire du camp de Saint-Cyprien, même pas celle d'un secteur précis, mais d'appréhender l'effet dévastateur de la concentration et l'effort de résistance des concentrés au processus de "dé-personnalisation" qu'induit le système.