Depuis 2021, la sécheresse en Roussillon fait les gros titres des journaux régionaux comme nationaux. Certes, cette sécheresse est dévastatrice, mais est-elle vraiment historique ? Et ne fait-elle pas partie des ces catastrophes dites " naturelles " dont l'origine est bien humaine ? Dès lors, quelles seraient les solutions pour y échapper ? L'actualité est faite en Roussillon d'alertes sécheresse mais la chronique recense depuis 150 ans de nombreux épisodes de ce type et l'on sait depuis longtemps donner une explication météorologique à ces épisodes propres au climat méditerranéen. Penser que le réchauffement en cours, bien réel, est la seule cause de ces accidents est une manière trop facile de s'exonérer d'erreurs de gestion.Les inconséquences en matière d'aménagement sont flagrantes en Roussillon (comme dans de nombreuses autres régions). Non seulement la ressource hydrique est très sollicitée par l'agriculture, mais elle l'est de façon anarchique. Les usages urbains sont mieux connus ; mais la multiplication des lotissements a conduit des communes à la panne sèche et à un avenir assez sombre.Enfin, la mesure du risque lié à l'irrégularité climatique n'est pas prise dans sa globalité. En matière d'incendie, la sécheresse est un paramètre parmi d'autres. C'est également vrai pour les désordres dans le bâti qu'aujourd'hui on lui impute exclusivement. Et l'on ne doit pas méconnaître le risque d'un retour des inondations.Alors que faire ? Avant tout mobiliser les nombreuses connaissances déjà existantes et ne plus se voiler la face en faisant des choix d'aménagement dictés par une réflexion à long terme.
Aujourd'hui, le dialogue social est partout prôné, mais que recouvre cette expression pour des organisations syndicales qui peinent à la fois à recruter et à se faire entendre ? À partir d'enquêtes menées auprès de délégués syndicaux dans une dizaine d'entreprises, Baptiste Giraud répond à cette question en éclairant les métamorphoses de la représentation syndicale, les dilemmes qui la caractérisent, mais aussi la variété persistante de ses formes.En même temps qu'elles accompagnent les réformes néolibérales du marché du travail, les politiques de promotion et de décentralisation du dialogue social au niveau de l'entreprise se présentent aussi comme un dispositif de gouvernement des conduites syndicales (et patronales).Contre l'héritage d'un modèle de syndicalisme contestataire, elles affichent l'ambition de faire des syndicalistes des partenaires sociaux, disposés à accompagner les politiques patronales et à se conformer aux logiques d'un micro-corporatisme d'entreprise.Dans un contexte où les structures économiques et sociales du syndicalisme se sont profondément transformées, quelles sont les formes de résistance mais aussi les mécanismes de conformation à ces logiques d'enrôlement des représentants syndicaux dans le management des entreprises ?C'est à cette question que répond cet ouvrage passionnant, à partir de la mise en perspective d'une série d'enquêtes menées auprès de délégués syndicaux, dans deux PME industrielles et plusieurs entreprises de services.
La transformation des foyers de migrants en résidences sociales
Créés en France dans les années 1960, les foyers de travailleurs migrants ont cédé la place, dans les années 2000, aux résidences sociales. Dortoirs, cuisines collectives et salles de réunion disparaissent au profit de studios avec salle de douche et kitchenette et de quelques salles polyvalentes. Les pouvoirs publics et les organismes gestionnaires imposent l'individualisation des espaces de vie et contraignent les pratiques collectives. Confrontés à cette nouvelle donne, les habitants mettent en place des stratégies pour s'adapter. À travers une enquête ethnographique au long cours réalisée dans trois résidences d'Île-de-France, Laura Guérin montre comment les résidents, principalement originaires de la vallée du fleuve Sénégal, parviennent malgré tout à habiter, à cohabiter, à résister. Nourrie de nombreux entretiens, d'observations de terrain ainsi que d'un travail de recherche archivistique, cette étude, inscrite dans le champ de la sociologie du logement et de l'espace, apporte un éclairage inédit sur le processus de résidentialisation et ses effets sur le quotidien des résidents. Laura Guérin est docteure en sociologie, maîtresse de conférences à l'université Paris-Nanterre et membre du laboratoire Architecture Ville Urbanisme Environnement (LAVUE). Ses travaux portent sur le logement et les espaces habités, les migrations post-coloniales et les mobilisations sociales.
Aujourd'hui, la catastrophe écologique se double d'une catastrophe politique. Face aux défis de la crise climatique, à la capture du langage par le " nouvel esprit du capitalisme ", à l'avènement des gouvernements autoritaires incarnés par l'Amérique trumpienne, comment imaginer un avenir commun et se donner des raisons d'agir au-delà des récits de fin du monde ?
Notre intérêt en tant qu'espèce, nous disent Patrick Boucheron et Eduardo Viveiros de Castro, est de ne plus nous placer au centre. Dès lors, comment gagner le pari de l'universel, malgré tout, une fois comprise la diversité des mondes ? Face aux enjeux environnementaux contemporains et à la montée des récits apocalyptiques, Patrick Boucheron et Eduardo Viveiros de Castro interrogent notamment la manière dont les représentations amérindiennes nous incitent à repenser la notion d'altérité, ainsi que la relation entre humains et non-humains, dans une perspective globale.
Car enfin, ce que nous enseignent les peuples indigènes, c'est qu'un monde qui finit ne signifie pas nécessairement que nous allons disparaître avec, mais que nous devons au contraire, lutter pour survivre et résister aux forces qui nous contrôlent et nous oppriment. Le défi, en somme, serait de faire l'expérience de penser avec l'autre et de se réinventer dans un monde commun.
Débat modéré par Julie Clarini, journaliste à la rubrique Débats & Idées du Monde. Ouvrage présenté par Valérie Disdier (Cité Anthropocène) et Cédric Duroux (October Octopus), coorganisateurs du festival À l'École de l'Anthropocène.
À la croisée de l'histoire littéraire et culturelle et des études sur le genre, cet ouvrage s'attache à retracer la postérité littéraire, critique et féministe de ce texte fondateur, des années 1960 à nos jours, principalement aux États-Unis et au Royaume-Uni. Il s'agit ici d'examiner le dialogue que ses " petites sœurs " – écrivain·es, critiques et féministes contemporain·es – ont engagé avec Woolf et son essai.
En adoptant une perspective féministe intersectionnelle et en se plaçant au cœur des débats féministes contemporains, cette étude explore le contexte d'écriture d'Un lieu à soi et le replace dans l'ensemble de l'œuvre woolfienne. Il parcourt ensuite l'héritage woolfien à travers trois thématiques : les lieux de création des femmes, leur place dans l'histoire et la littérature, enfin la question de l'androgynie soulevée par Woolf.
Ce faisant, l'ouvrage donne à voir la constellation littéraire, critique et féministe qui s'est créée autour d'Un lieu à soi, en examinant les textes d'une cinquantaine d'auteurs, d'autrice et de critiques.
Qu'est-ce que la littérature féministe ? Ni un style (de colère, d'accusation, d'ironie), ni un thème (les violences faites aux femmes, l'utopie d'un monde meilleur), ni davantage l'expression d'une identité sociale (" femme " ou " lesbienne ", notions mouvantes). La littérature féministe se laisse définir par un geste : celui de l'engagement. Engagement de la littérature dans la cause politique des femmes ; engagement dans la littérature de femmes militant pour leur propre cause ; engagement à travers et envers la littérature.
Le livre examine les pensées et pratiques politiques de la littérature des écrivaines féministes en France et au Québec, entre 1969 et 1985. Il s'intéresse à un vaste corpus d'autrices parmi lesquelles, au Québec Nicole Brossard, France Théoret, Lucile Durand dite Louky Bersianik et Madeleine Gagnon, et en France Monique Wittig, Hélène Cixous, Françoise d'Eaubonne et Christiane Rochefort.
Ces autrices forgent des concepts au croisement du politique, de l'épistémologique et du poétique et (re)problématisent les notions de sujet, d'action, de reconnaissance, d'histoire. Interrogeant l'identité " femme " qui décrit leur position dans l'espace social et littéraire, ces écrivaines élaborent aussi depuis leur point de vue spécifique le concept de " genre ". Elles interrogent la place que peuvent occuper la violence et l'insolence dans des politiques littéraires inédites, dont les esthétiques de rupture sont aussi largement des projets de fondation et de lien noué entre femmes.
Cet ouvrage, rédigé dans une langue claire et entraînante, apporte sa pierre à l'écriture de l'histoire littéraire des femmes et à l'histoire du féminisme comme des luttes homosexuelles.
À l'approche du centenaire de la publication du roman Calixte ou l'introduction à la vie lyonnaise (Jean Dufourt, Discipline 1926) dont il offre une description détaillée, retour sur un quartier de Lyon emblématique d'une haute bourgeoisie catholique qui a longtemps été le seul visage de la ville.
Bruno Dumons, l'un des meilleurs spécialistes de l'histoire de Lyon, revient sur ce " monde perdu " entre Saône et Rhône qu'est le quartier d'Ainay, ses familles, ses modes de vie, ses systèmes de représentation, dont la mémoire se perpétue aujourd'hui encore.
Rassemblant douze articles fondamentaux, cet ouvrage contribue à écrire l'histoire de la capitale des Gaules entre les années 1860 et 1950. Il croise histoire urbaine (celle du quartier d'Ainay), histoire sociale (celle des élites traditionnelles), histoire religieuse (celle du rapport de Lyon à la papauté ou aux jésuites) et histoire des femmes (celle de Jeanne Lestra et de la Ligue des femmes françaises notamment).
Ce livre fait enfin écho aux travaux d'histoire et de sociologie de Lyon de Jean-Luc Pinol et d'Yves Grafmeyer déjà publiés par les Presses universitaires de Lyon.
En 1994 paraissait aux PUL l'ouvrage dirigé par le sociologue Guy Vincent : L'Éducation prisonnière de la forme scolaire ?, qui fit date dans le champ des sciences de l'éducation. Dès lors, le concept de " forme scolaire " allait donner lieu à autant d'interrogations que de réappropriations, notamment à travers le célèbre Culture écrite et inégalités scolaires de Bernard Lahire (PUL 2000, 2021). Pourquoi relancer le débat 30 ans après ?
Fort de son succès dans le champ des sciences de l'éducation, le concept de " forme scolaire " fait aujourd'hui l'objet d'une variété d'usages pouvant avoir des effets problématiques, notamment sur la compréhension et sur la critique de l'école. Il était donc nécessaire de le redéfinir avec précision et d'en interroger tant la permanence que la pertinence pour analyser l'école actuelle.
Cet ouvrage collectif commence par donner une définition extrêmement claire du concept et des trois dimensions qui le constituent : l'autonomisation de la relation d'apprentissage, la transmission de savoirs fondés sur la culture écrite et la soumission des socialisés à des règles impersonnelles.
S'appuyant sur des enquêtes de terrain récentes menées tant auprès des socialisés (enfants, collégiens, lycéens) que des agents de socialisation (enseignants, CPE, animateurs, médiateurs culturels), ce livre analyse l'activité d'enseignement dans l'institution scolaire, notamment pendant la crise du confinement de 2020. Il s'aventure également aux frontières de l'école, parcourant des espaces aussi variés que la formation musicale supérieure, un musée d'art moderne ou des accueils de loisirs en quartier populaire.
Un constat s'impose alors : la forme scolaire constitue aujourd'hui le mode dominant de socialisation non seulement à l'école, mais aussi dans l'enseignement professionnel ou dans les institutions culturelles, et gagne finalement la société.
Ce bref ouvrage instaure un dialogue entre deux historiens majeurs du XXe siècle, Marc Bloch (1886-1944), pionnier de l'histoire critique, et Carlo Ginzburg (1939-), maître de la microhistoire. Dans un parcours articulé autour de trois textes signés Carlo Ginzburg (1965, 1973 et 2024), ce livre montre comment Bloch a jeté les bases d'une approche critique de l'histoire et témoigne du rapport de Carlo Ginzburg à l'œuvre de cet historien majeur.Dans les trois textes réunis ici, Carlo Ginzburg explore la pensée de Marc Bloch : sa genèse, son évolution et la construction de sa méthodologie. Il revient également sur l'influence des travaux de Bloch sur ses propres recherches.Ginzburg explicite ainsi la " scientificité de l'histoire " propre à Bloch, laquelle repose sur la critique du témoignage (par opposition aux sciences de la nature reposant sur des expériences) et les relations qu'elle entretient avec la psychologie et la sociologie. Bloch revendique en effet la possibilité d'une connaissance scientifique des faits historiques singuliers. Il s'attache à l'étude des fausses nouvelles (dans un premier temps celles qui circulent dans les tranchées de la Première Guerre mondiale où il combattit), ce qui le mène à l'écriture de son célèbre ouvrage " Les Rois thaumaturges " en 1924, dans lequel il étudie la croyance dans le pouvoir royal de soigner les écrouelles par le toucher. Bloch montre qu'au-delà de la légende, on puise à une vérité plus profonde, celle des représentations collectives.Au début du XXe siècle comme aujourd'hui, l'importance de cette recherche suscite l'éloge de nombreux chercheurs et peut être considérée comme une ancêtre de la microhistoire : une étude de cas qui pose la question de sa généralisation en reliant une " anomalie ridicule " aux " tendances générales de la conscience collective ". Si Les Rois thaumaturges est un classique, nous dit aussi Carlo Ginzburg, c'est parce qu'aujourd'hui, à un siècle de distance et dans un monde profondément différent de celui dans lequel il fut publié, il nous offre des instruments pour réfléchir à des phénomènes dans lesquels nous nous trouvons tous immergés, à commencer par celui des fake news.