Les algorithmes font depuis quelques années l'objet d'études qui interrogent les manières dont ils changent nos modes de vie et de production. Toutefois, la question de ce qu'ils font directement au travail reste peu étudiée et appréhendée sous le prisme de la délégation technique qui ne cesse pourtant de croître. L'objectif de ce numéro est de compenser ce manque, à travers des contributions rendant compte de ce que les algorithmes font au travail, des conséquences de la délégation technique dans l'organisation des activités salariées, ou encore des modalités politiques des algorithmes dans le travail. Les recherches composant ce numéro s'appuient sur des terrains et analyses étudiant des secteurs et milieux aussi divers que ceux de la médecine, de l'industrie musicale, du logiciel, de l'État, du journalisme ou de l'économie à la demande.
Proposer une conceptualisation de la frugalité dans la vie scientifique nécessite de problématiser ce terme et les nombreux concepts qui s'en rapprochent en retraçant les origines de cette tentative de restauration morale du capitalisme. Les promesses de l'innovation frugale renouvellent la croyance que le bricolage dans les règles du marché fournit une réponse aux problèmes sociaux, déclinaison de la vieille promesse technicienne, dans une version low-tech cette fois, mais sans en invalider les limites et les ambivalences. Si le terme de frugalité ne fait pas l'objet d'une tentative de mise à l'agenda dans le champ des politiques de la recherche, sa présence est inférée d'un certain nombre d'évolutions qui reposent sur l'idée qu'il serait possible de faire mieux ou pareil avec moins. Cette frugalité contrainte peut aussi se lire comme ce qui va limiter ou entraver l'extractivisme qui peut caractériser, dans des contextes très différents, le travail scientifique et le rapport aux savoirs et être comprise comme une forme de " braconnage culturel " au sens que lui donne Michel de Certeau (1990). Ce " braconnage frugal " ne consiste pas en un éloge de la débrouillardise dans les limites du fonctionnement actuel de la recherche mais cherche à inventorier la possibilité d'alternatives déjà présentes, sans nier leurs effets contrastés. Les articles de ce numéro mettent en tension le braconnage frugal dans la recherche afin de continuer à s'interroger sur les conditions, formes et méthodes qui construisent notre compréhension du monde social.
Destructions et expérience sensible de la violence
Depuis 2010, des contestations d'ampleur ont agité bon nombre de contextes nationaux. Si elles renvoient à des situations et des enjeux politiques à chaque fois spécifiques, il existe des expériences partagées et des récits concordants entre eux. Aux ressources argumentatives classiques (lutte contre la précarité, l'injustice, les inégalités économiques, etc.) s'ajoute une revendication à l'élargissement des orientations du vivre, des formes de vie, en somme à une transformation existentielle des manières d'être. Ce retour du registre culturel, éventuellement romantique, dans la scène politique interroge tant du point de vue de ce qu'il dit de notre époque que dans sa capacité à tracer un avenir, des perspectives dans l'organisation du monde et dans le dépassement des contingences capitalistiques. Les soulèvements contemporains se singularisent également en tant qu'ils ont tendance à s'accompagner à un moment ou à un autre de violences plus ou moins grandes. Cette recrudescence de la violence, généralement de faible intensité inquiète en particulier devant le constat d'une rupture des pratiques de délibération et d'une incapacité du système démocratique à faire face à la montée des postures radicales, à l'impatience populaire, et aux accès de colère voire de rage. Deux questions centrales sont ainsi étudiées dans ce numéro: pourquoi le recours à la violence et à la destruction matérielle attire-t-il au point que nombreux sont ceux qui y prennent aisément une part active? Et que dit la généralisation des pratiques de violence et de l'agir destructif de notre époque et des attentes existentielles qui se nichent en leur creux? En d'autres termes, que disent ces phénomènes sur notre époque, sur les attitudes qui se développent face au monde et sur la façon dont les révoltés s'y prennent pour le domestiquer?
L'historiographie de la prison a, dès ses débuts, intégré la dimension transnationale de son objet en se focalisant notamment sur la circulation des projets et des expériences. Mais elle en a délaissé des pans entiers, considérant le XIXe siècle comme le berceau de la peine privative de liberté telle que nous la connaissons encore aujourd'hui et se focalisant sur les puissances occidentales. Ce dossier vise à interroger cette construction, en suivant deux démarches principales. Tout d'abord, il s'agit d'élargir l'analyse chronologiquement en se demandant si l'enfermement pénal ne résulterait pas d'expériences antérieures à la Révolution française. Ensuite il convient de l'élargir géographiquement et de penser deux mouvements ensemble: d'une part, un mouvement global vers la " réforme pénitentiaire " au XIXe siècle, dont l'impulsion se situerait dans le monde occidental, d'autre part, des reconfigurations de traditions locales qui ne résultent pas simplement d'une modernisation par alignement sur un type occidental.Ce dossier met ainsi en lumière qu'une nouvelle histoire de la prison et des pratiques d'enfermement, ouverte chronologiquement et géographiquement, est aujourd'hui nécessaire.
Science et science-fiction… Le lien entre ces deux termes et ces deux pratiques semble tout à la fois évident, comme le montre le partage du mot science, et contradictoire tant l'imagination de la fiction semble s'opposer à la dureté de la vérité scientifique. Alors, quel lien entre les deux? La science dans la fiction? La fiction de la science? Quelles sciences? Les perspectives sont nombreuses. L'angle privilégié dans ce numéro est celui des usages réciproques entre l'écriture de la science-fiction et la réflexion des sciences, qu'elles soient naturelles ou sociales. S'il peut paraître inévitable que les auteurs de science-fiction s'appuient sur l'état de la science qui leur est contemporaine pour imaginer le futur, il est sans doute plus difficile d'imaginer que les scientifiques lisent de la science-fiction et viennent y puiser hypothèses et grilles de lecture. C'est pourtant le cas des experts travaillant à la future colonisation de Mars comme des spécialistes de sciences humaines et sociales qui mobilisent la figure du cyborg ou l'œuvre de Philip K. Dick pour penser le monde contemporain. Quand la littérature de science-fiction et les sciences deviennent des outils les unes pour les autres, leurs usages réciproques nous renseignent sur la manière dont les unes comme les autres se fabriquent.
Dans un mouvement de circulation et de globalisation des savoirs, de nouveaux centres et de nouvelles périphéries se forment, de nouvelles hiérarchies apparaissent plus ou moins discrètement qui produisent des compétitions et des concurrences pour le développement de "nouveaux" savoirs. Les centres de production de la connaissance en sciences humaines se sont largement déplacés vers l'Asie du Sud, du Sud-Est, Orientale, Centrale, Pacifique… La critique de l'eurocentrisme s'est largement affirmée dans cette période d'internationalisation des savoirs. Michaël Kuhn (2012), en s'appuyant sur le World Science Report de l'Unesco de 2010, pose l'hypothèse de la marginalisation de l'eurocentrisme scientifique et des traditions européennes.Aujourd'hui les sciences sociales sont globales. Nous sommes rentrés dans une période de désoccidentalisation des savoirs et de co-production d'agencements entre des savoirs situés. Il s'agit d'une révolution scientifique dans les sciences sociales qui impose des détours, des déplacements, des retournements, des conversions voire des vertiges épistémiques. Nous avons dépassé le "tournant global", dictinct de tournants précédents et de leur nature éphémère pour apparaître comme un turning point dans l'histoire dans sciences sociales. Après les postcolonial studies, nous parlons de post-western social sciences dans un contexte de mondialisation et de circulation des idées, des concepts et des paradigmes.En Asie se sont organisées des mobilisations d'intellectuels chinois, japonais, coréens indiens… à partir de "luttes" pour la reconnaissance des productions scientifiques invisibilisées du fait des effets de domination et non perçues comme ayant une valeur égale à celles produites en Europe. L'enjeu qui s'est formé depuis une vingtaine d'années est celui de la question de la reconnaissance internationale des savoirs "décoloniaux". Dans ce numéro est développée l'idée qu'un processus de reconfiguration décoloniale est engagé au sein d'ethnoscapes – au sens d'Appaduraï (2001) - formés à partir d'assemblages de savoirs entre sociologies d'Asie et d'Europe, cela dans une perspective qui permet de penser les zones de rencontre, de chevauchement, de tension, de conflit, de fécondation mais aussi les " blancs épistémologiques " entre les sciences sociales d'Europe et d'Asie. Sachant qu'il paraît aujourd'hui moins pertinent de penser la pluralité des " provinces du savoir " que de penser les modes de formation des continuités et les discontinuités, les agencements et les disjonctions entre des lieux de savoir situés à différents endroits du monde.
Nouvelle revue, Socio n'est pas seulement une revue de sociologie, elle valorise la pluridisciplinarité, y compris l'histoire et encourage l'originalité. Elle s'inscrit, dans une logique d'internationalisation des sciences humaines et sociales et plaide pour que soient le plus possible articulés différents niveaux d'analyse, du mondial au local en passant par le régional et le national.Pour ce premier numéro, le dossier "Penser global" invite le lecteur à sortir du "nationalisme méthodologique", avec des articles de chercheurs étrangers, ou français.Dans sa rubrique Varia, Socio propose un article de Thibault Martin, qui examine les enjeux spécifiques de la recherche auprès de populations minoritaires, en l'occurence les "nations premières" - cet article donnera lieu, dans le prochain numéro, à un "droit de suite" exercé par deux chercheurs en désaccord avec ses analyses et ses propositions.Nancy Fraser propose une réflexion philosophique sur la justice.La rubrique "Etat de la question" est inaugurée par un texte d'Isabelle Berrebi-Hoffman portant sur les études culturelles contemporaines.Le numéro comporte également un entretien avec Immanuel Wallerstein.La revue sera publiée en ligne et sur papier, trois fois par an avec des articles en français et en anglais.