Les algorithmes font depuis quelques années l'objet d'études qui interrogent les manières dont ils changent nos modes de vie et de production. Toutefois, la question de ce qu'ils font directement au travail reste peu étudiée et appréhendée sous le prisme de la délégation technique qui ne cesse pourtant de croître. L'objectif de ce numéro est de compenser ce manque, à travers des contributions rendant compte de ce que les algorithmes font au travail, des conséquences de la délégation technique dans l'organisation des activités salariées, ou encore des modalités politiques des algorithmes dans le travail. Les recherches composant ce numéro s'appuient sur des terrains et analyses étudiant des secteurs et milieux aussi divers que ceux de la médecine, de l'industrie musicale, du logiciel, de l'État, du journalisme ou de l'économie à la demande.
En quoi les mémoires pèsent-elles sur l'histoire et sur la politique? En quoi enrichissent-elles, ou au contraire pervertissent-elles le débat démocratique et à la limite menacent-elles la démocratie elle-même?À partir des années 1960, une poussée des mémoires et des identités est à l'œuvre dans le monde occidental, et pas seulement. Aux Etats-Unis, le débat sur la Shoah est certainement fondateur, dans un contexte où le mouvement noir et la mémoire autochtone acquièrent une visibilité nouvelle ou renouvelée. En France, la mémoire des génocides juif et arménien ouvre la voie, mais très vite s'imposent des débats sur des questions notamment liées à la colonisation et à la décolonisation. Le phénomène, dans sa diversité, exerce des effets variés, d'une part sur l'histoire comme discipline scientifique et sur son enseignement, et d'autre part sur la vie politique et dans le droit. Des drames historiques, jusqu'ici éventuellement oblitérés par l'État ou par de grandes institutions, comme l'Église catholique, sont les uns reconnus publiquement, les autres l'objet de controverses. La judiciarisation de la mémoire se traduit par l'apparition de lois dont certaines divisent les historiens, y compris quant à leur principe même: est-ce au législateur de dire la vérité historique? La mémoire et l'histoire peuvent être en phase, consensuelles, mais pas nécessairement. La concurrence des victimes peut prendre l'allure d'une guerre des mémoires, et compliquer la tâche des historiens, et le débat peut virer à l'idéologie, à l'instrumentalisation politique ou à la pure polémique.Cet ouvrage construit principalement à partir de l'expérience française, propose des analyses depuis la France, mais dans une perspective résolument globale et internationale. Il croise des approches thématiques et l'examen de cas concrets.
Proposer une conceptualisation de la frugalité dans la vie scientifique nécessite de problématiser ce terme et les nombreux concepts qui s'en rapprochent en retraçant les origines de cette tentative de restauration morale du capitalisme. Les promesses de l'innovation frugale renouvellent la croyance que le bricolage dans les règles du marché fournit une réponse aux problèmes sociaux, déclinaison de la vieille promesse technicienne, dans une version low-tech cette fois, mais sans en invalider les limites et les ambivalences. Si le terme de frugalité ne fait pas l'objet d'une tentative de mise à l'agenda dans le champ des politiques de la recherche, sa présence est inférée d'un certain nombre d'évolutions qui reposent sur l'idée qu'il serait possible de faire mieux ou pareil avec moins. Cette frugalité contrainte peut aussi se lire comme ce qui va limiter ou entraver l'extractivisme qui peut caractériser, dans des contextes très différents, le travail scientifique et le rapport aux savoirs et être comprise comme une forme de " braconnage culturel " au sens que lui donne Michel de Certeau (1990). Ce " braconnage frugal " ne consiste pas en un éloge de la débrouillardise dans les limites du fonctionnement actuel de la recherche mais cherche à inventorier la possibilité d'alternatives déjà présentes, sans nier leurs effets contrastés. Les articles de ce numéro mettent en tension le braconnage frugal dans la recherche afin de continuer à s'interroger sur les conditions, formes et méthodes qui construisent notre compréhension du monde social.
Depuis 2010, des contestations d'ampleur ont agité bon nombre de contextes nationaux. Si elles renvoient à des situations et des enjeux politiques à chaque fois spécifiques, il existe des expériences partagées et des récits concordants entre eux. Aux ressources argumentatives classiques (lutte contre la précarité, l'injustice, les inégalités économiques, etc.) s'ajoute une revendication à l'élargissement des orientations du vivre, des formes de vie, en somme à une transformation existentielle des manières d'être. Ce retour du registre culturel, éventuellement romantique, dans la scène politique interroge tant du point de vue de ce qu'il dit de notre époque que dans sa capacité à tracer un avenir, des perspectives dans l'organisation du monde et dans le dépassement des contingences capitalistiques. Les soulèvements contemporains se singularisent également en tant qu'ils ont tendance à s'accompagner à un moment ou à un autre de violences plus ou moins grandes. Cette recrudescence de la violence, généralement de faible intensité inquiète en particulier devant le constat d'une rupture des pratiques de délibération et d'une incapacité du système démocratique à faire face à la montée des postures radicales, à l'impatience populaire, et aux accès de colère voire de rage. Deux questions centrales sont ainsi étudiées dans ce numéro: pourquoi le recours à la violence et à la destruction matérielle attire-t-il au point que nombreux sont ceux qui y prennent aisément une part active? Et que dit la généralisation des pratiques de violence et de l'agir destructif de notre époque et des attentes existentielles qui se nichent en leur creux? En d'autres termes, que disent ces phénomènes sur notre époque, sur les attitudes qui se développent face au monde et sur la façon dont les révoltés s'y prennent pour le domestiquer?
L'historiographie de la prison a, dès ses débuts, intégré la dimension transnationale de son objet en se focalisant notamment sur la circulation des projets et des expériences. Mais elle en a délaissé des pans entiers, considérant le XIXe siècle comme le berceau de la peine privative de liberté telle que nous la connaissons encore aujourd'hui et se focalisant sur les puissances occidentales. Ce dossier vise à interroger cette construction, en suivant deux démarches principales. Tout d'abord, il s'agit d'élargir l'analyse chronologiquement en se demandant si l'enfermement pénal ne résulterait pas d'expériences antérieures à la Révolution française. Ensuite il convient de l'élargir géographiquement et de penser deux mouvements ensemble: d'une part, un mouvement global vers la " réforme pénitentiaire " au XIXe siècle, dont l'impulsion se situerait dans le monde occidental, d'autre part, des reconfigurations de traditions locales qui ne résultent pas simplement d'une modernisation par alignement sur un type occidental.Ce dossier met ainsi en lumière qu'une nouvelle histoire de la prison et des pratiques d'enfermement, ouverte chronologiquement et géographiquement, est aujourd'hui nécessaire.
Science et science-fiction… Le lien entre ces deux termes et ces deux pratiques semble tout à la fois évident, comme le montre le partage du mot science, et contradictoire tant l'imagination de la fiction semble s'opposer à la dureté de la vérité scientifique. Alors, quel lien entre les deux? La science dans la fiction? La fiction de la science? Quelles sciences? Les perspectives sont nombreuses. L'angle privilégié dans ce numéro est celui des usages réciproques entre l'écriture de la science-fiction et la réflexion des sciences, qu'elles soient naturelles ou sociales. S'il peut paraître inévitable que les auteurs de science-fiction s'appuient sur l'état de la science qui leur est contemporaine pour imaginer le futur, il est sans doute plus difficile d'imaginer que les scientifiques lisent de la science-fiction et viennent y puiser hypothèses et grilles de lecture. C'est pourtant le cas des experts travaillant à la future colonisation de Mars comme des spécialistes de sciences humaines et sociales qui mobilisent la figure du cyborg ou l'œuvre de Philip K. Dick pour penser le monde contemporain. Quand la littérature de science-fiction et les sciences deviennent des outils les unes pour les autres, leurs usages réciproques nous renseignent sur la manière dont les unes comme les autres se fabriquent.
En ce début de XXIe siècle, l'espace public et médiatique foisonne de discours et de prophéties sur l'innovation technique qui promettent un monde meilleur sinon le " meilleur des mondes ", dans un écho lointain à cette l'idéologie du progrès qui triomphait sous les " Trente Glorieuses " et que l'on croyait à jamais ensevelies sous l'avalanche des critiques du dernier quart du XXe siècle. La liste s'allonge tous les jours depuis les multiples perfectionnements de la microinformatique, désormais intimement associée à Internet et à la communication multisupport, jusqu'à l'intelligence artificielle et la robotique, en passant par la géoingénierie, chimie verte, les applications des neurosciences, des technologies satellites, de la thérapie génique ou la biologie de synthèse. Malgré leur diversité de forme et d'ambition, par leur seule répétition amplifiée par le " buzz " médiatique et la dramaturgie des " démos ", ces promesses instillent quotidiennement l'évidence de l'avènement de futurs technicisés, présentés à la fois comme inévitables et désirables. Ces promesses en cascade attestent d'une nouvelle accélération du développement technique qui affecte toute la vie sociale, dans une nouvelle phase de son histoire où les différents champs scientifiques se combinent en abolissant les frontières disciplinaires. Elles révèlent également la force d'un conditionnement culturel qui nous conduit à croire, en abdiquant souvent tout esprit critique, au miracle technologique toujours recommencé. Si bien que, dans cette effervescence techno-futuriste, l'on finit par les prendre " pour argent comptant ", y compris lorsque le développement des innovations annoncées est embryonnaire ou hypothétique.Le propos de ce dossier de Socio est d'interroger les fondements et les logiques de dissémination de ce mot d'ordre technicien, à partir d'études de cas et de cadrages théoriques, et de mettre ainsi au jour les enjeux politiques de leur régulation dans la société.
Les engagements de femmes musulmanes sont multiples, diversifiés dans leurs objets et dans leurs formes. Certaines font du religieux une référence essentielle, d'autres s'en éloignent. Au cœur des débats sur l'islam ou le genre, elles ont en commun, cependant, d'être confrontées à des représentations voire des assignations identitaires paradoxales. Leur place et les modalités de leur présence dans l'espace public ne cessent d'être discutées, les images ne cessent de circuler. Pourtant, cette apparente visibilité s'appuie souvent sur des représentations uniformisées et masque une disparition: les pratiques militantes réelles, dans leur variété, les mises en sens et les raisons d'agir, les difficultés rencontrées et les stratégies de contournement restent peu ou mal connues.
Ce numéro de Socio vise à faire réémerger la pluralité des formes d'engagements de femmes musulmanes et à en comprendre de l'intérieur les ressorts. Il interroge ainsi le rapport à l'engagement en contexte d'intersectionnalité, lorsqu'interagissent et se cumulent différenciations et dominations en termes de genre, de classe, d'appartenances identitaires ou religieuses. Plus largement, il revient sur le rapport au religieux dans les formes très contemporaines d'engagements, et les enjeux spécifiques liés à son inscription dans des sociétés sécularisées et globalisées.
Préparé par Michel Wieviorka, le dossier contient un débat, le premier jamais publié, entre Dany Cohn-Bendit et Alain Geismar, des analyses sur quelques expériences étrangères de Karol Modzelevski (Pologne), Sergio Zermeno (Mexique), etc., les interventions d'Alain Touraine, d'Elizabeth Roudinesco, d'Edgar Morin, etc. L'ensemble revient sur l'importance qu'a revêtue le mouvement de mai, à chaud, mais aussi au fil des 50 années qui viennent de s'écouler, dans une perspective largement internationale et, ce qui n'est pas la même chose, globale.
Ce dossier de la revue Socio propose d'interroger les sciences sociales sur un enjeu particulier: la redéfinition des frontières de la sphère privée et du politique, question dont divers domaines (du droit, de l'Internet, des études de genre, de l'éthique, de la philosophie…) se sont d'ores et déjà emparés, de façon séparée mais non moins active.
Le déterminisme en sciences sociales est un thème d'actualité : alors que les avancées en neurosciences ou en génétique accroissent la pression sur les frontières entre nature et culture, l'arrivée des approches " big data " renouvelle les interrogations sur la nécessité de chercher à expliquer. À côté de ces influences extérieures, les sciences sociales font aussi avancer leurs débats internes. C'est l'occasion de voir qu'elles sont concernées dans leur identité même, en tant que sciences, en fonction de la vocation explicative qu'elles choisissent d'assumer ou de refuser. Alors, où en est le déterminisme, et où est-il passé ? Est-il unique, multiple, évacué ? La question permet à ce dossier de Socio d'offrir une radiographie instantanée d'évolutions en cours dans les sciences sociales.
Dans un mouvement de circulation et de globalisation des savoirs, de nouveaux centres et de nouvelles périphéries se forment, de nouvelles hiérarchies apparaissent plus ou moins discrètement qui produisent des compétitions et des concurrences pour le développement de "nouveaux" savoirs. Les centres de production de la connaissance en sciences humaines se sont largement déplacés vers l'Asie du Sud, du Sud-Est, Orientale, Centrale, Pacifique… La critique de l'eurocentrisme s'est largement affirmée dans cette période d'internationalisation des savoirs. Michaël Kuhn (2012), en s'appuyant sur le World Science Report de l'Unesco de 2010, pose l'hypothèse de la marginalisation de l'eurocentrisme scientifique et des traditions européennes.Aujourd'hui les sciences sociales sont globales. Nous sommes rentrés dans une période de désoccidentalisation des savoirs et de co-production d'agencements entre des savoirs situés. Il s'agit d'une révolution scientifique dans les sciences sociales qui impose des détours, des déplacements, des retournements, des conversions voire des vertiges épistémiques. Nous avons dépassé le "tournant global", dictinct de tournants précédents et de leur nature éphémère pour apparaître comme un turning point dans l'histoire dans sciences sociales. Après les postcolonial studies, nous parlons de post-western social sciences dans un contexte de mondialisation et de circulation des idées, des concepts et des paradigmes.En Asie se sont organisées des mobilisations d'intellectuels chinois, japonais, coréens indiens… à partir de "luttes" pour la reconnaissance des productions scientifiques invisibilisées du fait des effets de domination et non perçues comme ayant une valeur égale à celles produites en Europe. L'enjeu qui s'est formé depuis une vingtaine d'années est celui de la question de la reconnaissance internationale des savoirs "décoloniaux". Dans ce numéro est développée l'idée qu'un processus de reconfiguration décoloniale est engagé au sein d'ethnoscapes – au sens d'Appaduraï (2001) - formés à partir d'assemblages de savoirs entre sociologies d'Asie et d'Europe, cela dans une perspective qui permet de penser les zones de rencontre, de chevauchement, de tension, de conflit, de fécondation mais aussi les " blancs épistémologiques " entre les sciences sociales d'Europe et d'Asie. Sachant qu'il paraît aujourd'hui moins pertinent de penser la pluralité des " provinces du savoir " que de penser les modes de formation des continuités et les discontinuités, les agencements et les disjonctions entre des lieux de savoir situés à différents endroits du monde.