Ce numéro des Cahiers thématiques est consacré aux relations entre architecture et " Théorie critique ", telle que cette dernière a été initiée par les membres de l'École de Francfort – mais aussi, plus largement, aux liens entre pensée critique et architecture. Cette thématique est abordée selon trois angles complémentaires. Il s'agit, d'une part, d'examiner la manière dont l'architecture a nourri, directement ou indirectement, les champs de recherche des penseurs associés à l'École de Francfort?; il convient, d'autre part, d'interroger la manière dont les historiens et les théoriciens de l'architecture, mais aussi les architectes eux-mêmes, se sont inspirés des thèses de l'École de Francfort, au besoin en les adaptant, pour fonder et renouveler une approche critique de l'architecture, redéfinir le rôle de la théorie et repenser les enjeux de la discipline architecturale. Il importe enfin d'élargir le champ de recherche – au-delà de la stricte focale de la Théorie critique –, pour engager une réflexion sur la manière dont l'architecture elle-même, dans ses processus de conception et de réalisation, a pu – et peut encore – se constituer en tant qu'outil de résistance face aux idéologies et aux modes de production dominants, en revendiquant et en assumant – parfois au risque de la contradiction – une visée émancipatrice.
Depuis plus d'un demi-siècle, le rapport de notre société aux objets du passé a évolué. La notion de patrimoine s'est élargie, s'ouvrant à de nouveaux programmes, de nouvelles formes, de nouvelles temporalités. Passant de l'exceptionnel et de l'unique à l'ordinaire et à la quantité, la construction du fonds destiné à la jouissance d'une communauté élargie nécessite d'être examinée à l'aune de nouveaux critères. L'architecture en série implique la présence de caractéristiques communes, mais aussi de possibles variations, adaptations et évolutions dans les temps courts ou longs. Pouvant être interprétée comme une suite conçue comme telle dès son origine ou comme un ensemble rassemblé a posteriori, par son unité territoriale, programmatique, technique ou formelle, la série impose à l'historien d'interroger sa genèse, son existence, sa reconnaissance, sa sauvegarde, sa conservation et sa protection. Les contributions de cette livraison des Cahiers thématiques sont l'œuvre de vingt-six auteurs, architectes, chercheurs en sciences humaines confirmés ou doctorants, issus du monde académique ou directement impliqués dans les processus de patrimonialisation officielle, institutionnelle ou spontanée. Elles explorent la grande diversité de la série, du petit nombre à la très grande échelle, du développement local aux multiplications (extra) territoriales, des réalisations dans une courte durée à des productions sur des décennies. Ces contributions nous permettent surtout de comprendre les ressorts de l'existence de la série, dans toutes ces variations entre l'absence de considération et l'irrémédiable processus de patrimonialisation.
Les relations entre Architecture et Paysage sont au cœur du projet d'établissement comme de l'activité scientifique de l'École Nationale Supérieure d'Architecture et de Paysage de Lille. L'attention de l'architecture au paysage comme la considération des paysagistes pour l'architecture et l'urbanisme ont une histoire déjà longue. Notre époque verrait cependant l'émergence d'une nouvelle compétence d'architecte-paysagiste, nourrie par les savoirs communs mais aussi par les cultures et les visées aujourd'hui différenciées du paysage et de l'architecture. Si l'appropriation et la publicité du terme de Paysage conduisent progressivement à le considérer comme un ensemble large d'aspirations qui ne se limite pas aux savoirs et au domaine d'exercice professionnel des paysagistes, si l'évolution de la commande encourage fortement la collaboration des deux disciplines et si de l'avis de la grande majorité des professionnels, le caractère qualitatif de la relation entre architecture et paysage ne semble faire aucun doute, sur le terrain des pratiques les différends ont paradoxalement tendance à s'intensifier. L'interdisciplinarité Paysage / Architecture ne va en effet pas de soi. Elle soulève des difficultés et des questionnements nombreux, tant théoriques que pédagogiques et opérationnels. Il parait donc opportun d'évaluer la communauté effective des savoirs autant que les performances des associations entre architectes et paysagistes. Ces collaborations ou ces confrontations restent en effet paradoxalement peu relatées et faiblement analysées de manière spécifique. Elles constituent un champ de recherche relativement inédit auquel le présent numéro souhaite contribuer.