La crise dite migratoire n'est-elle pas, au fond, une crise de l'accueil?Fin 2015, le rétablissement des contrôles aux frontières entre la France et l'Italie amène un grand nombre de personnes en exil, principalement originaires d'Érythrée et du Soudan, à emprunter les sentiers de la vallée de la Roya pour entrer sur le territoire français. Au bord des routes montagneuses, des riverains croisent des exilés désorientés et épuisés. Spontanément, certains riverains décident de les accueillir chez eux. Toutefois, ces actes militants sont surveillés de près par les autorités dans un contexte où la vallée de la Roya est devenue un point névralgique de la lutte contre l'immigration.Partant de son expérience de bénévole au sein d'un campement improvisé, Hélène Mazin se livre à une enquête ethnographique approfondie témoignant d'enjeux infra-politiques de cohabitation autant que de problèmes publics de plus large ampleur. Partageant son journal de terrain, elle propose une réflexion sur les limites de la souveraineté étatique en matière de politique migratoire, mais aussi sur les ressorts inventifs d'une mobilisation citoyenne fondée sur un principe d'hospitalité.
" L'enquête a donc duré trois ans et non 'une après-midi': mais je voulais, avec ce titre, garder quelque chose de la temporalité de ces longs moments à traîner avec les enfants. Et, on l'aura compris, ce n'est pas le Shanghai que l'on voit d'habitude, ce n'est pas une après-midi à faire du shopping sur le Bund dont il s'agit ici. C'est plutôt le Shanghai des 'mauvaises herbes' de Lu Xun, celui des habitats dégradés entre deux zones en rénovation, là où vivaient les enfants sur lesquels j'enquêtais, venus des campagnes chinoises pour accompagner leurs parents en quête de travail. C'est là que l'on suivra la trame ordinaire de ces vies petites, au gré des rencontres et des lieux de l'ethnographie qui organisent le parcours de l'enquête et du livre. (…) Le souci de (r)ouvrir la discussion de l'enfance en sciences sociales est soigneusement entremêlé dans ces déambulations, comme un livre dans un autre livre, dont on peut suivre le fil à travers le système des sous-titres. Chaque chapitre est ainsi l'occasion d'un arrêt sur un moment clé de ce qui pourrait être une réflexion sur l'enfance ou, plutôt, sur la question anthropologique de l'âge, abordée à partir de l'enfance. " Extrait
" Je peux ", " nous pouvons ", " je ne peux pas " figurent au cœur des interactions sociales.Prenant au sérieux ces formes ordinaires de pouvoir et de fragilité, Pouvoir et ne pas pouvoir explore les mutations profondes traversant l'Etat, le management, les mouvements sociaux et la participation citoyenne, la culture, la lutte contre les discriminations liées au genre ainsi que l'extension des capacités à des entités plus vastes (planète, technologies, etc.). L'ouvrage envisage les pouvoirs au quotidien, dans une perspective qui défend un optimisme des possibles, tout en posant un regard critique sur les inégalités et les lourdes dérives — dont celle de la sur-responsabilisation qui pèse sur les personnes.Fabrizio Cantelli et Jean-Louis Genard adoptent ici une approche transversale faisant dialoguer sociologie, science politique et droit. Ils éclairent une rupture qui cisèle en profondeur la modernité en faisant apparaître le passage déterminant d'une " anthropologie disjonctive " — distinguant nettement des personnes capables et des personnes incapables — à une " anthropologie conjonctive " — dans laquelle les individus sont tour à tour fragiles, vulnérables tout autant que responsables et capables.
Présences de Tagore nous emmène dans l'Inde du XXe siècle, à l'aube de son indépendance, découvrir l'homme de lettres et des arts. Par-delà les cimes de la poésie de Rabindranath Tagore, Joëlle Libois nous invite à poser un regard curieux et attentif sur des aspects moins connus de son œuvre. Elle sensibilise le lecteur à sa pédagogie de l'éveil au monde, à son exigence pragmatique de justice sociale et à une conception de l'écologie marquée par la majesté de l'émerveillement.Malgré les replis nationalistes de son époque, Tagore fut animé par des ambitions universalistes et une volonté inconditionnelle de tisser des liens entre Orient et Occident. Ses nombreux engagements, dont la création d'une université internationale coopérative et ouvertes à la diversité des cultures, résonnent aujourd'hui sous l'angle de l'intervention communautaire, de l'économie collaborative, de la conscientisation et de la valorisation de la pluralité des modes de vie des populations rurales parmi les plus précaires.La sagesse environnementale, initiée par le poète dans une présence au monde enivrante de créativité artistique, de beauté et de joie, nous appelle à l'espérance d'un monde uni dans sa diversité. Autant de thématiques qui nous animent face à l'actualité criante d'une sommation à la restauration de la démocratie participative, de la cohésion sociale et de la justice environnementale.
Michel Peroni engage une enquête dans son entourage familial auprès d'émigrés italiens originaires du même petit village. L'enquête interroge la subsistance de leur attachement " au pays " selon une microsociologie inspirée de Goffman, l'ethnométhodologie et un suivi ethnographique des retours estivaux au village d'origine.C'est lors de ces périodes de retour au village, là où sa grand-mère avait décidé de revenir, que Peroni a entrepris de photographier celle-ci sous toutes les coutures.Diptyque est la rencontre improbable de deux textes participant de régimes d'écriture et de production parfaitement hétérogènes, qui reviennent, chacun dans son registre propre, sur un lien qui perdure.
Françoise Tschopp interroge la singularité du parcours de Fernand Deligny, à la manière dont celui-ci révélait les cartes retraçant les cheminements des enfants autistes. Chaque étape de ce parcours fut un point de rupture ou le moyen d'ouvrir des perspectives pour le travail social et l'éducation spécialisée. Deligny a établi son œuvre éducative en laissant de côté les carcans institutionnels de son temps, et en édifiant des milieux de vie, des dispositifs d'existence ou des réseaux lui permettant de faire cause commune avec les enfants marginaux. Cet ouvrage est le témoignage d'une rencontre qui s'est tenue en juillet 1987 et à partir de laquelle l'auteur a tiré le fil d'une transmission.
En quelques décennies à peine, nous avons assisté à une curieuse inversion de sens : les personnes précarisées n'apparaissent plus seulement comme les plus vulnérables parmi les plus vulnérables, frappées par le sort et la malchance, elles sont désormais perçues comme une véritable charge pour la société. Un peu partout en Europe, des voix s'élèvent pour ne plus payer pour ces personnes tant elles leurs apparaissent incapables de produire les efforts nécessaires pour s'intégrer au marché de l'emploi, aux valeurs et à la culture des autochtones. Montée des inquiétudes, repli identitaire, peur de l'autre, émergence de véritables démagogues autoritaires, montée des populismes. Comment en sommes-nous arrivés là ? Que s'est-il produit pour que nous assistions aujourd'hui au rejet de ces publics, ces nouveaux barbares, allant jusqu'à les invisibiliser, alors qu'ils sont parmi nous, au cœur même de la cité ?Didier Vrancken questionne cette évolution sociétale et les causes de ce rejet, menant jusqu'à l'invisibilisation. Il discute ainsi de l'altération profonde d'un modèle de solidarité et de développement socio-économique, pensé dans l'immédiat après-guerre, autour d'une croissance démographique et économique portée par une Europe industrielle qui se relevait alors de ses cendres.
Il existe une abondante littérature universitaire consacrée aux faits religieux, à la sécularisation ou encore à la laïcité. En revanche, peu de recherches s'intéressent à la manière dont les professions sociales et socio-éducatives abordent et traitent les croyances des personnes accompagnées. Tirant profit d'enquêtes de terrain, cet ouvrage met à disposition un cadre de réflexion anthropologique pour tenter de mieux comprendre comment les convictions religieuses des bénéficiaires de l'action sociale et médico-sociale, croisant aussi parfois celles des professionnels, interviennent dans l'activité ordinaire des relations de service.La première partie propose une analyse anthropologique des faits religieux et montre les principaux obstacles épistémologiques et idéologiques auxquels peuvent être confrontés les intervenants sociaux. La seconde partie aborde la question de l'islam et de son hyper-présence actuelle dans les discours publics et les institutions sociales. Enfin, la troisième partie donne la parole aux professionnels pour mieux comprendre les embarras et les réponses que dessine l'intervention sociale face à la manifestation croissante des convictions religieuses ou parareligieuses.
Ces dernières années, nos sociétés ont été le théâtre d'un regain en vigueur (et en intolérance) des religions monothéistes, lequel s'est accompagné d'une mise en question de l'évidence de la sécularisation et de la pertinence de la laïcité, accusées d'oppresser les " sensibilités religieuses ". Et tandis que prolifèrent " fake news ", " théories du complot " et autres délires de conflits de portée civilisationnelle voire cosmique, la défiance de l'autorité des sciences s'accroit et instaure une certaine désespérance de l'idéal démocratique.Face à cette situation, il est utile de se ressourcer dans les écrits de John Dewey consacrés aux religions et au naturalisme. Si le philosophe américain a pu dire en 1930 qu'il n'a " jamais été capable d'attacher beaucoup d'importance à la religion en tant que problème philosophique ", il s'y est souvent intéressé en tant que problème intellectuel, social et politique.Le présent livre rassemble vingt-cinq de ses interventions sur les religions et le naturalisme, couvrant une période allant de 1893 à 1950. En offrant en français l'accès à un pan méconnu de l'œuvre du philosophe et intellectuel américain, ce recueil aimerait contribuer à un rafraichissement pragmatiste de la critique des religions ; Dewey le montrait, c'est au nom des exigences de l'idéal démocratique qu'il faut critiquer les religions surnaturalistes et promouvoir le naturalisme.
Publié pour la première fois en 1968, puis réédité plusieurs fois The Social Organization of Juvenile Justice (titre original) d'Aaron Cicourel appartient à la catégorie des classiques de la littérature sociologique. Près d'un demi-siècle après en voici une traduction en français.Suivre les trajectoires des mineurs, supposément délinquants, pris qu'ils sont dans les mailles de leur justice; suivre au plus près – sur quatre ans, partageant leur quotidien - ceux qui les suivent: policiers, personnels du Contrôle Judiciaire. C'est-à-dire retracer, d'un entretien à l'autre, d'un rapport au suivant, l'avancée des dossiers que ces services instruisent sur ces jeunes, traquant ainsi ce qui dans ces dossiers, par déports successifs, tout à la fois éloigne du théâtre originel des frasques des mineurs leur ayant valu de tomber sous le radar, et permet in fine de boucler leurs cas comme manifestant le socle d'une histoire sur lequel ancrer verdict et préconisation: telle est la matière vive du livre; et, d'aborder la sociologie de la délinquance, non par les délinquants, mais par ceux (les services) qui les réputent tels et ainsi les génèrent, voilà sa singularité.En même temps, le livre d'Aaron Cicourel fait date, non seulement dans le champ de la sociologie de la déviance, mais dans l'histoire même de la sociologie parce qu'on y trouvera, noué comme rarement, un entrelacs réflexif entre singularité d'objet et potentiels des diverses méthodologies susceptibles d'honorer cette singularité. Un pied dans les 'communities studies' ; un autre dans la grille analytique de l'ethnométhodologie sans, pour autant, que les approches statistiques y passent par pertes et profits.A tous égards, aussi bien pour ceux pour qui la délinquance et/ou la déviance est l'objet central de leurs recherches, que pour la corporation sociologique dans son ensemble soucieuse de savoir 'où elle en est', la lecture de ce classique enfin traduit apportera beaucoup.
L'âge des possibles explore l'adolescence en la considérant comme un temps de la vie durant lequel les paradoxes s'intensifient et les limites se redéfinissent. Une accélération des changements mais aussi la possibilité constante d'une désorientation – dont la société se rend parfois complice – sont mises en jeu. Fabbrini et Melucci offrent une modalité particulièrement originale de décrire et d'analyser non seulement les expériences vives de l'adolescence, mais aussi les enjeux d'une nécessaire négociation entre adultes et jeune génération autour de la différence qui les sépare. De fait, la réception actuelle des phénomènes propres à l'adolescence, notamment une certaine fuite des responsabilités de l'adulte, est également questionnée.L'âge des possibles (L'età dell'oro pour la version italienne) a rencontré un vif succès auprès des publics universitaires et professionnels du domaine éducatif et social. Anna Fabbrini propose une préface à cette version française revenant sur la manière dont l'ouvrage a posé certains nouveaux enjeux de la vie institutionnelle liée à l'adolescence lors des vingt dernières années.
A l'école, certains adolescents paraissent fermés, inaccessibles, figés dans leur opposition. Les apprentissages scolaires les horripilent, les ennuient, les effraient.Ils refusent d'apprendre, laissant aux enseignants un sentiment d'impuissance et de découragement les menant à s'agiter pédagogiquement, parfois aux limites de l'absurde.C'est en convoquant l'usage de la littérature que Jessica Vilarroig questionne cet écueil classique de la vie scolaire contemporaine et façonne son expérience d'enseignante dont elle livre ici certains aspects frappants. Elle en tire profit pour donner chair à la souffrance psychique et à la révolte des adolescents, mais aussi pour renvoyer les enseignants à leurs postures et éclairer les impasses pédagogiques dans lesquelles les élèves tentent de les pousser. Enfin, toujours en puisant dans la littérature sa réflexion, l'auteure propose des outils qui permettent d'enclencher une mise en mouvement dialectique au service de la créativité de l'enseignement, mais aussi de la rigueur nécessaire à toute élaboration de la pensée de l'élève.A travers une réflexion riche et exigeante, Les refus d'apprendre expose un geste pédagogique juste pour qu'apprendre ait du sens, et rend hommage aux adolescents et à leur puissance d'opposition, comme autant de promesses d'avenir.