" La Guadeloupe est à nous, la Guadeloupe n'est pas à eux, nous ne les laisserons pas faire ce qu'ils veulent dans notre pays. " Lors de la grève qui a paralysé la Guadeloupe début 2009, cet hymne faisait office de cri de ralliement pour le collectif contre la " profitation " (LKP).
Mais que recouvre le " nous " dans ce slogan et au-delà ? Com-ment peut-on faire communauté, penser un avenir commun sur un territoire insulaire transformé par l'histoire de la colo-nisation, de l'esclavage, de l'installation massive de travailleurs engagés, notamment indiens, et encore fortement marqué par la domination économique de descendants de colons ?
En enquêtant sur les manières dont se définissent les habitants de la Guadeloupe, Ary Gordien met en lumière des systèmes de représentation divers, souvent conflictuels, qui ont résulté de l'histoire de la colonisation et de l'exploitation mais aussi des luttes pour l'émancipation.
" Dans l'après-midi, je suis Mustapha dans ses visites aux détenus. Nous errons pendant un petit moment entre les étages. Son pas est hésitant, il a l'air de ne pas savoir qui visiter : est-ce que je le mets dans l'embarras ? Nous allons d'étage en étage. Mustapha, qui a la clé des cellules, en ouvre plusieurs successivement, mais les détenus qu'il cherche sont soit en train de faire la sieste, soit en promenade à l'extérieur. Pour se signaler, il donne deux petits coups secs sur la porte avant d'engager la clé dans le pêne et déverrouiller la serrure. Nous nous déplaçons sans arrêt et quittons le nord de la division pour gagner le sud. Dans le local d'aumônerie, où l'écrivain public s'est installé, Mustapha récupère un courrier que lui a adressé un détenu sollicitant sa visite. Nous montons le voir au quatrième étage et pénétrons dans une cellule où se trouvent trois jeunes hommes de 30 ans tout au plus. "
Par quel biais l'aumônier, une figure aux origines chrétiennes, s'est-il fait une place au sein de la population carcérale musulmane ? Peut-il être à la fois au service de la République et des âmes ? Céline Béraud et Claire de Galembert livrent ici les résultats d'une enquête de longue haleine nourrie de témoignages de première main qui montrent sous un jour nouveau la lutte contre la radicalisation, et ses impasses.
Que pouvait-on entendre, voir ou entrevoir lors d'une soirée à l'Opéra de Paris à la fin du XIXe siècle ? En suivant pas à pas un figurant d'un soir, un ministre dans les coulisses, un homme du monde dans une loge et un choriste sur les planches, Rémy Campos embrasse toute la vie sociale de ce haut lieu de l'art lyrique.
Les rencontres des quatre personnages – tous issus de la presse quotidienne de l'époque ou de romans à succès – avec le personnel du théâtre et ses spectateurs nous font découvrir les dessous du Palais Garnier, son armée de travailleurs de l'ombre, ses lieux à l'abri des regards indiscrets où les hiérarchies sociales s'effacent… Autant de facettes que l'historien a reconstituées grâce à un travail minutieux dans les archives administratives et artistiques de l'Opéra.
Le temps d'une soirée dans ce qui était le plus grand théâtre du monde, Rémy Campos retrace une histoire de l'opéra à hauteur d'hommes et de femmes. Il montre que l'Opéra de Paris était un édifice de pierre comme de plume, fréquenté par des êtres de chair et d'os autant que par des créatures littéraires.
Entre les années 1910 et la fin des années 1930, des dizaines de milliers d'hommes et de femmes ont connu l'enfermement dans un parc pénitentiaire français vieillissant. Pour quelques semaines, mois ou années, ils ont travaillé, écrit, enfreint le règlement, reçu leur famille, attendu une grâce ou une libération. En dépliant les archives des prisons, ce livre propose une plongée dans le quotidien carcéral de la France du premier XXe siècle, marquée par la Première Guerre mondiale et la crise des années 1930.
Cet ouvrage se présente comme une enquête " au ras des murs " dans les prisons françaises des années 1910 jusqu'à la fin des années 1930. Son ambition est de donner aux acteurs et aux pratiques de l'univers carcéral un rôle de premier plan et de restituer les expériences ordinaires d'enfermement. Il scrute les parcours d'hommes et de femmes condamnés à de courtes et de longues peines pour montrer comment se construisent, se vivent et, éventuellement, se défont les rapports de domination qui enserrent les détenus dans la première moitié du XXe siècle. Au cœur de la vie carcérale, régie par un cadre réglementaire inchangé depuis les débuts de la IIIe République, se nichent de puissantes logiques de distinction, rejouant, de façon exacerbée ou décalée, les hiérarchies de la société française En revenant sur la question du pouvoir et de la discipline, déjà formulée en son temps par Michel Foucault, Elsa Génard fait une étude précise et étayée de la dynamique des rapports vécus en prison.
Entre enquête sociologique et travail d'historien, Fabrice Boudjaaba revient sur un phénomène social démographique, celui de l'enracinement. En effet, alors que les migrations vers une capitale en plein essor sont de plus en plus fréquentes dans un XIXe naissant, qu'en est-il de ceux qui choisirent de rester dans leurs terres? L'auteur fait de ces sédentaires, ces Ivryens fidèles, le sujet de son enquête.Le xixe siècle est celui de toutes les transformations, celles du passage de l'Ancien aux nouveaux régimes, de l'industrialisation, des migrations et des mobilités géographiques et sociales, du basculement des campagnes vers les villes. En décalant la perspective, ce livre s'intéresse à ceux qui semblent vouloir échapper à cet emballement de l'histoire. Il interroge le comportement de ceux qui ne migrent pas. Ceux-là mêmes qui cherchent à perpétuer des modes d'existence préexistants aux bouleversements de l'industrialisation.
À travers l'étude des vieilles familles paysannes d'Ivry, gros village qui devient en une génération la deuxième ville industrielle de la couronne parisienne, cette enquête analyse les comportements d'une population d'avant l'industrie. Comment fit-elle face aux migrations, à la concurrence de nouveaux acteurs pour la maîtrise du foncier? Cet ouvrage décrit les stratégies de ces enracinés sur plusieurs générations. De fait, nous trouvons dans leurs trajectoires le dessin d'une autre histoire de la banlieue et des identités.
De 1939 à 1945, le Royaume-Uni a connu plus de 7 000 grèves, en grande partie dans l'industrie charbonnière. Qu'est-ce qu'impliquait, pour les mineurs britanniques, le fait de faire grève en temps de guerre, malgré tout? Malgré des accusations d'antipatriotisme, la législation de guerre criminalisant les grévistes, et la politique de coopération nationale des syndicats. En s'appuyant sur les enquêtes et les entretiens menées à l'époque, Ariane Mak propose une analyse from below, à hauteur des mineurs et des communautés, des vies ouvrières en temps de guerre.
Le livre met en lumière les dynamiques internes des grèves, leurs motivations économiques et morales, tout en explorant des enjeux rarement étudiés: les revendications salariales se voient articulées à des questions de genre, aux enjeux de transmission filiale et de fierté professionnelle. La grève se dévoile dans les dépenses de la voisine chez l'épicier, dans les plaisanteries colportés entre grévistes au pub ou encore dans les ragots échangés entre femmes sur le pas de la porte. En restituant la voix des mineurs et de leurs familles, les enquêtes qui se croisent ici offrent une fresque saisissante de ces résistances sociales méconnues et des cultures ouvrières qui s'y illustrent.
Prenant la forme d'un hommage, ce livre ne se réduit pas à un assemblage de souvenirs pieux, mais nourrit l'ambition de faire ressortir l'originalité de la trajectoire de Jean-Claude Chamboredon. Il s'est résolument engagé en sociologie à un moment où la discipline ne s'attirait guère les faveurs de ses camarades de l'École normale supérieure. Porté par l'entreprise de refondation dont Le métier de sociologue avait été le signal, il s'est mobilisé aux côtés de Bourdieu et de Passeron autour d'un projet ambitieux: accroître la légitimité scientifique de la sociologie. Quand bien même le point focal de son travail est l'analyse de la socialisation, il contribua à l'étude des villes, à l'histoire sociale de l'art et plus généralement à la sociologie des formes culturelles.
Jean-Claude Chamboredon (1938-2020) est une figure de référence de la sociologie, connu pour avoir écrit Le métier de sociologue avec Bourdieu et Passeron. Quand bien même le point focal de son travail est l'analyse de la socialisation, il contribua à l'étude des villes, à l'histoire sociale de l'art et plus généralement à la sociologie des formes culturelles. Grand lecteur, et résolument engagé en sociologie, il était convaincu de l'unité des sciences sociales et il mettait cette conviction en pratique tous les jours. Si son oeuvre reste largement à découvrir, ce collectif, fidèle aux préoccupations qui ont été les siennes, offre une remarquable introduction à son travail.
Écritures et réécritures du ministère des Affaires étrangères (1710-1830)
Comment écrire l'histoire du ministère des Affaires étrangères ? Juliette Deloye choisit de retracer l'institutionnalisation de la diplomatie par une plongée au cœur des relations interpersonnelles nouées dans les bureaux des Affaires étrangères aux XVIIIe et XIXe siècles, en un temps où la succession des régimes favorise paradoxalement la construction de l'État.
Des commis aux ambassadeurs, de Saint-Simon à Chateaubriand, en passant par Talleyrand, l'ouvrage éclaire le rapport entre l'institution et les individus qui la composent : l'identité de l'une s'invente par le travail d'écriture très concret des autres, le corps diplomatique s'édifiant ainsi par sa propre action.
Loin de l'histoire politique traditionnelle, ce livre propose une micro-histoire des agents de l'État et des conflits qui les traversent, empruntant à l'histoire des administrations, à la sociologie de l'État et aux études littéraires. À travers l'examen de règlements, rapports et correspondances, l'autrice jette un nouveau regard sur l'administration, sa structuration et sa définition.
En retraçant l'histoire de cette enquête, Bénédicte Girault fait de l'archive orale l'objet central de son ouvrage. Sa déconstruction, à partir de l'analyse critique du projet et des pratiques des enquêteurs, permet de comprendre cette production mémorielle qui se revendique au service de l'histoire. Ces témoignages sont les expressions subjectives de consciences individuelles situées dans le temps, irréductibles les unes aux autres. S'en dégagent alors les cultures et les identités professionnelles qui ont structuré le ministère, et se retrouvent dans les mémoires actuelles.
La période couverte par l'enquête est celle de la conquête de l'État par les administrateurs de l'ENA qui, à l'Éducation nationale comme dans les autres ministères, évincent progressivement les administrateurs venus du terrain et les universitaires. En identifiant ces mémoires concurrentielles et leurs dynamiques à partir des discours, des valeurs, des épreuves et des modèles qui leur sont propres, ce livre participe à l'analyse des corps professionnels dans le cadre d'un ministère.
Dans l'Europe médiévale et moderne, l'eau est la force motrice la plus efficace. Entre le XVIe et le XVIIIe siècle, le bassin de la Seine a été de plus en plus intensément utilisé pour satisfaire les besoins d'une capitale en forte croissance. En effet, l'augmentation démographique des habitants de Paris signifie aussi un besoin grandissant de farine et de biens manufacturés, alors que les modes de consommation évoluent fortement au cours de la période.
La pression accrue sur l'eau a été portée par un mode de gestion déléguée. Celui-ci était caractéristique d'un contrôle environnemental par strates, articulant pouvoirs monarchiques, pouvoirs seigneuriaux et usagers riverains autour d'organisations communes. C'est par ce jeu entre norme, usages et société que les cours d'eau ont été massivement mis au service de la croissance moderne.
À un moment où la prise de conscience écologique gagne chaque jour en importance dans le débat public et où, dans un même temps, la question sociale n'a rien perdu de sa vigueur, Une histoire au fil de l'eau couple deux pans essentiels de l'histoire sociale et environnementale.
Le début du XVIIIe siècle est une période cruciale pour l'histoire de l'administration en Russie: les réformes accomplies par Pierre le Grand marquent le tournant du pouvoir vers un État institutionnel, européanisé et centralisé, en rupture avec la culture administrative moscovite. Or la politique expansionniste de " rassemblement des pays russes " ne se contente pas de l'usage du glaive. L'émergence du pouvoir administratif à l'époque moderne peut ainsi se lire comme une manière d'organiser les nouvelles strates politiques, bureaucratiques et bourgeoises, destinée à conserver le contrôle des régions lointaines.En retraçant la trajectoire d'un haut personnage de l'État, sorte d'entrepreneur-administrateur, et celle d'une famille cosaque pour laquelle le service dans l'administration constitue un levier d'ascension sociale sur quatre générations, Anna Joukovskaia nous révèle les enjeux politiques et sociaux de l'époque, et nous permet de revisiter à la fois l'histoire administrative russe, celle des élites occidentales et celle de l'État moderne.
Fort d'une enquête de terrain fouillée au sein de l'administration foncière de deux régions des basses terres éthiopiennes, Mehdi Labzaé décrypte les relations entre agents et administrés, les dynamiques de contrôle internes à la fonction publique, et notamment le rôle du parti du gouvernement. Par des réunions lénifiantes, des évaluations humiliantes et la présence quotidienne d'agents du parti, des fonctionnaires aux conditions souvent précaires sont contrôlés tout autant qu'ils contrôlent les paysans et les terres. La " participation " vantée par les bailleurs internationaux, tout comme la lutte contre la corruption, deviennent des ressources dans les rapports de pouvoir entre les fonctionnaires, partisans et paysans, montrant comment les mécanismes de domination s'inscrivent dans des cadres idéologiques mouvants.Cette analyse originale et ancrée porte une attention particulière aux pratiques concrètes qui fondent la domination du régime autoritaire, à rebours des approches strictement typologiques opposant l'autoritarisme à la démocratie ou au totalitarisme. À travers ce portrait précis et empathique de la bureaucratie éthiopienne, le livre permet de comprendre comment le régime du FDRPE a tenu pendant vingt-sept ans et offre des clés pour appréhender la guerre civile qui déchire actuellement l'Éthiopie.