Enquêtes dans les cités minières britanniques (1939-1945)
De 1939 à 1945, le Royaume-Uni a connu plus de 7 000 grèves, en grande partie dans l'industrie charbonnière. Qu'est-ce qu'impliquait, pour les mineurs britanniques, le fait de faire grève en temps de guerre, malgré tout? Malgré des accusations d'antipatriotisme, la législation de guerre criminalisant les grévistes, et la politique de coopération nationale des syndicats. En s'appuyant sur les enquêtes et les entretiens menées à l'époque, Ariane Mak propose une analyse from below, à hauteur des mineurs et des communautés, des vies ouvrières en temps de guerre.Le livre met en lumière les dynamiques internes des grèves, leurs motivations économiques et morales, tout en explorant des enjeux rarement étudiés: les revendications salariales se voient articulées à des questions de genre, aux enjeux de transmission filiale et de fierté professionnelle. La grève se dévoile dans les dépenses de la voisine chez l'épicier, dans les plaisanteries colportés entre grévistes au pub ou encore dans les ragots échangés entre femmes sur le pas de la porte. En restituant la voix des mineurs et de leurs familles, les enquêtes qui se croisent ici offrent une fresque saisissante de ces résistances sociales méconnues et des cultures ouvrières qui s'y illustrent.
Prenant la forme d'un hommage, ce livre ne se réduit pas à un assemblage de souvenirs pieux, mais nourrit l'ambition de faire ressortir l'originalité de la trajectoire de Jean-Claude Chamboredon. Il s'est résolument engagé en sociologie à un moment où la discipline ne s'attirait guère les faveurs de ses camarades de l'École normale supérieure. Porté par l'entreprise de refondation dont Le métier de sociologue avait été le signal, il s'est mobilisé aux côtés de Bourdieu et de Passeron autour d'un projet ambitieux: accroître la légitimité scientifique de la sociologie. Quand bien même le point focal de son travail est l'analyse de la socialisation, il contribua à l'étude des villes, à l'histoire sociale de l'art et plus généralement à la sociologie des formes culturelles. Jean-Claude Chamboredon (1938-2020) est une figure de référence de la sociologie, connu pour avoir écrit Le métier de sociologue avec Bourdieu et Passeron. Quand bien même le point focal de son travail est l'analyse de la socialisation, il contribua à l'étude des villes, à l'histoire sociale de l'art et plus généralement à la sociologie des formes culturelles. Grand lecteur, et résolument engagé en sociologie, il était convaincu de l'unité des sciences sociales et il mettait cette conviction en pratique tous les jours. Si son oeuvre reste largement à découvrir, ce collectif, fidèle aux préoccupations qui ont été les siennes, offre une remarquable introduction à son travail.
En retraçant l'histoire de cette enquête, Bénédicte Girault fait de l'archive orale l'objet central de son ouvrage. Sa déconstruction, à partir de l'analyse critique du projet et des pratiques des enquêteurs, permet de comprendre cette production mémorielle qui se revendique au service de l'histoire. Ces témoignages sont les expressions subjectives de consciences individuelles situées dans le temps, irréductibles les unes aux autres. S'en dégagent alors les cultures et les identités professionnelles qui ont structuré le ministère, et se retrouvent dans les mémoires actuelles.La période couverte par l'enquête est celle de la conquête de l'État par les administrateurs de l'ENA qui, à l'Éducation nationale comme dans les autres ministères, évincent progressivement les administrateurs venus du terrain et les universitaires. En identifiant ces mémoires concurrentielles et leurs dynamiques à partir des discours, des valeurs, des épreuves et des modèles qui leur sont propres, ce livre participe à l'analyse des corps professionnels dans le cadre d'un ministère.
Dans l'Europe médiévale et moderne, l'eau est la force motrice la plus efficace. Entre le XVIe et le XVIIIe siècle, le bassin de la Seine a été de plus en plus intensément utilisé pour satisfaire les besoins d'une capitale en forte croissance. En effet, l'augmentation démographique des habitants de Paris signifie aussi un besoin grandissant de farine et de biens manufacturés, alors que les modes de consommation évoluent fortement au cours de la période.La pression accrue sur l'eau a été portée par un mode de gestion déléguée. Celui-ci était caractéristique d'un contrôle environnemental par strates, articulant pouvoirs monarchiques, pouvoirs seigneuriaux et usagers riverains autour d'organisations communes. C'est par ce jeu entre norme, usages et société que les cours d'eau ont été massivement mis au service de la croissance moderne.À un moment où la prise de conscience écologique gagne chaque jour en importance dans le débat public et où, dans un même temps, la question sociale n'a rien perdu de sa vigueur, Une histoire au fil de l'eau couple deux pans essentiels de l'histoire sociale et environnementale.
Personnel, pratiques et langages administratifs en Russie au XVIIIe siècle
Le début du XVIIIe siècle est une période cruciale pour l'histoire de l'administration en Russie: les réformes accomplies par Pierre le Grand marquent le tournant du pouvoir vers un État institutionnel, européanisé et centralisé, en rupture avec la culture administrative moscovite. Or la politique expansionniste de " rassemblement des pays russes " ne se contente pas de l'usage du glaive. L'émergence du pouvoir administratif à l'époque moderne peut ainsi se lire comme une manière d'organiser les nouvelles strates politiques, bureaucratiques et bourgeoises, destinée à conserver le contrôle des régions lointaines.En retraçant la trajectoire d'un haut personnage de l'État, sorte d'entrepreneur-administrateur, et celle d'une famille cosaque pour laquelle le service dans l'administration constitue un levier d'ascension sociale sur quatre générations, Anna Joukovskaia nous révèle les enjeux politiques et sociaux de l'époque, et nous permet de revisiter à la fois l'histoire administrative russe, celle des élites occidentales et celle de l'État moderne.
Fort d'une enquête de terrain fouillée au sein de l'administration foncière de deux régions des basses terres éthiopiennes, Mehdi Labzaé décrypte les relations entre agents et administrés, les dynamiques de contrôle internes à la fonction publique, et notamment le rôle du parti du gouvernement. Par des réunions lénifiantes, des évaluations humiliantes et la présence quotidienne d'agents du parti, des fonctionnaires aux conditions souvent précaires sont contrôlés tout autant qu'ils contrôlent les paysans et les terres. La " participation " vantée par les bailleurs internationaux, tout comme la lutte contre la corruption, deviennent des ressources dans les rapports de pouvoir entre les fonctionnaires, partisans et paysans, montrant comment les mécanismes de domination s'inscrivent dans des cadres idéologiques mouvants.Cette analyse originale et ancrée porte une attention particulière aux pratiques concrètes qui fondent la domination du régime autoritaire, à rebours des approches strictement typologiques opposant l'autoritarisme à la démocratie ou au totalitarisme. À travers ce portrait précis et empathique de la bureaucratie éthiopienne, le livre permet de comprendre comment le régime du FDRPE a tenu pendant vingt-sept ans et offre des clés pour appréhender la guerre civile qui déchire actuellement l'Éthiopie.
Une histoire sociale de l'avortement en France à l'époque moderne
Interrogeant les discours théologiques et juridiques de l'époque moderne, Laura Tatoueix suit un parcours qui va de la fabrication canonique d'un péché mortel jusqu'à l'élaboration d'une catégorie criminelle sécularisée. S'y adossent alors des dispositifs répressifs qui peinent à distinguer l'avortement de l'infanticide: si l'avortement apparaît dans les archives judiciaires, il est toujours associé à d'autres crimes. De fait, il s'agit d'un acte tabou, souvent lié à la sexualité illégitime, et dont il faut chercher les indices entre les lignes avant qu'il se banalise au xviiie siècle, parallèlement à la contraception.Tout l'enjeu de ce livre est donc de dévoiler ce qui a longtemps été dissimulé, pour reconstituer un pan de l'histoire moderne, à travers l'histoire des femmes et celle du corps (des avortées, des foetus). L'historienne s'intéresse ici aux acteurs et actrices de l'avortement, aux conditions matérielles d'un acte qui se médicalise, tout comme aux modifications du regard porté sur ces femmes désormais érigées en victimes poussées à " défaire leur fruit ". En portant son attention sur les pratiques elles-mêmes, l'autrice appréhende l'avortement comme un phénomène social global, encadré par le secret, la rumeur et la dénonciation, lui-même soumis à des réalités de classes.
Alain Blum et Emilia Koustova saisissent ici une part essentielle mais mal connue del'histoire soviétique, en s'intéressant à sa dimension impériale et impérialiste, tellequ'elle se manifesta lors de l'annexion de la Lituanie et de l'Ukraine occidentale.En racontant le cheminement des centaines de milliers de déplacés, leur survieen déportation et leurs interactions avec le monde soviétique, ils font découvrirdes dynamiques historiques dont les échos se font encore entendre aujourd'hui,à la croisée des histoires de l'exil, de la violence politique et de la construction del'espace impérial russe." Comme un lièvre effarouché ": ce sont les mots qu'un habitant d'un village ukrainiencouche sur un papier intercepté par les autorités soviétiques en 1949. En Ukraineoccidentale et en Lituanie, comme partout dans les territoires est-européens devenussoviétiques en 1939-1940, puis à partir de 1944-1945, la peur d'être condamné à l'exilrôde depuis leur annexion et ne s'estompera qu'à la mort de Staline. Le bilan sera lourd.Mêlant histoire par le haut et par le bas, Alain Blum et Emilia Koustova explorent lesmécanismes répressifs des déportations de masse et les trajectoires des victimes. Leurvécu oriente l'enquête, leur parole, longtemps ignorée, en est le cœur. Des centaines delettres découvertes dans les archives et d'entretiens menés auprès des derniers témoinsracontent la violence de l'arrachement, les épreuves imposées par la survie dans lesconfins glacés de la mer des Laptev, la taïga sibérienne et les steppes d'Asie centrale,puis un long, parfois impossible, retour vers les terres d'origine. Ces voix entretiennentune mémoire qui, encore aujourd'hui, imprègne les sociétés post-soviétiques, et éclairepeut-être notre présent.
Une enquête collective sur les études orientales dans l'Algérie coloniale
Juillet 2014: un camion venu des Vosges arrive à Paris. Il contient deux coffres en bois et des dizaines de cartons: ce sont les archives de l'orientaliste. Dans celles-ci, nous retrouvons les multiples correspondances du linguiste, spécialiste des langues arabe et berbère, ayant fait toute sa carrière à l'université d'Alger. Pilier de l'entreprise coloniale française, cet établissement était alors le terrain d'une expertise scientifique concernant le Maghreb et ses langues. Avec les diverses opérations politiques et universitaires de Basset, Alger devient l'un des principaux centres de l'orientalisme savant dans le monde au tournant du xxe siècle.Ce fonds permet donc de saisir cet orientalisme en train de se faire, au quotidien, sur le terrain colonial, dans les salles de classe, et jusque dans la confidence des familles. Au terme d'une enquête au long cours menée par des historiennes et des historiens, des étudiantes et des étudiants, des archivistes et des bibliothécaires, cet ouvrage propose une relecture de l'histoire des études orientales. Il invite à repenser la notion d'orientalisme depuis l'Algérie coloniale, dans la perspective d'une histoire sociale.
En 1885, le roi Léopold II crée en Afrique centrale l'État indépendant du Congo, qui deviendra par la suite le Congo belge. L'administration du régime appliqua alors une politique de travail forcé et de terreur, notamment afin d'extraire le caoutchouc sauvage. S'en suivirent de nombreuses opérations punitives barbares, ainsi que des détentions de civils, jusqu'à la proclamation de l'indépendance congolaise le 30 juin 1960.Si ces pratiques brutales marquèrent la conscience publique, qu'en est-il des coutumes et des usages qui furent préservés par les Congolais pour pour endurer le travail forcé et les mesures de contrôle biopolitique? En forgeant le concept d'État nerveux, en lien avec l'anxiété individuelle, Nancy Hunt précise toute la particularité de cet épisode historique, à travers l'émergence vernaculaire de cultes de guérison, de chants, de danses. De fait, cette vaste histoire médicale met en lumière l'importance des pratiques de remèdes et de rêverie qui furent utilisées pour pallier un malaise aussi bien physique que psychique.
Juillet 1873: un " canton " républicain autonome est proclamé à Carthagène, au sud-est de l'Espagne. Pendant que des dizaines d'autres cantons sont déclarés, les insurgés hissent le drapeau rouge dans le port. Ils prétendent donner à la toute jeune République espagnole une constitution fédérale " par en bas ". Alors que l'armée régulière a vite raison de ces mouvements, elle bute pendant six mois sur la résistance de Carthagène. Même la Royal Navy britannique finit par intervenir contre ce nid de " pirates " en Méditerranée.Ce texte montre la place qu'a occupée ledit épisode cantonal dans l'histoire du socialisme et des émancipations coloniales. Il donne voix à des catégories négligées par les grands récits sur le mouvement ouvrier: des paysans, des ouvriers du Sud européen, des marins, des conscrits, et finalement des femmes de milieu populaire. Il dévoile des liens insoupçonnés entre l'élan espagnol vers la République fédérale et sociale et d'autres imaginaires: celui de l'abolitionnisme atlantique, celui de l'internationalisme ouvrier et celui, plus ambivalent, d'une émancipation coloniale sous condition.
Marie Bouhaïk-Gironès saisit ici la pratique du théâtre dans sa dimension technique, sociale et donc humaine. En plus du texte méconnu d'une pièce de théâtre religieuse du Moyen Âge (Mystère des Trois Doms), ce livre révèle le long processus de création collective qui a abouti aux représentations données en 1509. Un ensemble documentaire exceptionnel (comptabilités, listes d'acteurs, contrats passés avec des artisans, etc.) rend compte des différentes étapes du travail de préparation. Ainsi, la communauté qui orchestre le spectacle et se met en scène grâce à lui – des commanditaires aux spectateurs, en passant par les artisans et les acteurs – fait l'objet d'une même attention que le texte du mystère conservé. En juillet 1508, après une sécheresse climatique et un épisode de peste, la ville de Romans-sur-Isère décide de donner en spectacle la vie des trois saints patrons de la cité. Le Mystère des Trois Doms est joué pendant trois jours de façon somptueuse par les habitant·es à la Pentecôte 1509 dans la cour du couvent franciscain. Pendant presque un an, la ville a vécu au rythme de la préparation du spectacle. Cet événement extraordinaire dans la vie d'une cité a nécessité la production de nombreux écrits ordinaires, aux statuts et usages variés. La comptabilité du spectacle notamment, conservée de façon inaccoutumée, nous offre au jour le jour toutes les étapes du processus de travail de création du mystère.Que fait une cité quand elle met toute une année durant ses forces vives au service d'un mystère comme action de grâce? Comment comprendre ce geste? À une époque où le quotiden des individus devait être saturé de musique et de théâtre, la mise en scène d'un grand mystère, spectacle monumental, est un événement singulier que l'on ne vit qu'une fois ou deux dans sa vie. Que raconte cette expérience sensible sur les sociétés médiévales?Véritable essai d'histoire sociale, sensible et technique des mystères, Le mystère de Romans propose une approche axée sur les acteurs qui font l'histoire des spectacles anciens, d'appréhender leurs motivations et de décentrer le regard de la représentation qui est habituellement l'unique objet étudié.