Quand le jeune Johann Mayer, 4 ans, eut son oeil crevé, il ne pouvait imaginer que cet incident aurait une telle influence sur sa vie. Né en 1920, il devra s'engager dans la Wehrmacht, où, malgré une vision partielle il sera conducteur de camion et chargé de logistique durant toute la guerre, livrant des pièces détachées et alimentant la puissante logistique mise en place par les nazis. Ses trajets l'emmèneront de la Bretagne à la Russie, en passant par sa Bavière natale.La vie de Johann Mayer est celle d'un parmi ces millions de Mitlaüfer qui ont choisi de suivre la machine de guerre nazie. Cette enquête, menée par son petit-fils, explore ses archives personnelles huitante ans après la capitulation. Mêlant sources originales et enquête historique, ce récit unique nous plonge dans le quotidien d'un jeune Allemand dont les silences sont finalement ce qui nous frappera le plus.
Dès 1849, le canton de Fribourg adopte une législation pénale particulièrement sévère à l'encontre de l'homosexualité. Alors que les codes pénaux fribourgeois successifs condamnent tout acte homosexuel, le Code pénal suisse de 1942 instaure une dépénalisation partielle centrée sur la protection de la jeunesse et la lutte contre la prostitution homosexuelle.Une première partie s'intéresse à l'évolution de cette législation et propose une comparaison avec les autres textes en vigueur en Suisse. La séparation dichotomique entre Suisse romande permissive et Suisse alémanique répressive à l'égard de l'homosexualité ne résiste pas à cette analyse. Se concentrant sur le débat politique et les différentes tentatives de modifications législatives, cette partie permet de mieux comprendre l'évolution de la perception de l'homosexualité et de celle du seuil de tolérance à son égard.L'auteur analyse ensuite la mise en application de ces législations à travers les dossiers pénaux de Tribunaux de districts et de la Chambre pénale des mineurs. Les différentes étapes de la procédure judiciaire permettent de suivre le parcours des accusée·s de la dénonciation à la condamnation, en passant par les interrogatoires et, dès les années 1940, par les expertises médicales.
Au début des années 1970, la forte immigration ouvrière italienne et espagnole joua un certain rôle dans les actions revendicatives d'une soudaine ampleur qui éclatèrent en Suisse romande. Ces ouvriers et ouvrières – y compris autochtones – affrontaient un patronat et des syndicats incapables de satisfaire leurs attentes. La contestation s'exprima alors par des débrayages et des grèves outrepassant la convention de "paix du travail" qui lie en Suisse patronat et syndicats. L'historien et journaliste Sergio Agustoni a posé comme hypothèse que les flux variables et divers de travailleurs immigrés vers la Suisse jouèrent un rôle fondamental dans les luttes ouvrières à Genève et en Suisse romande au début des années 1970. Il avait observé personnellement plusieurs événements genevois et en proposa une analyse dans un article publié en 1974. Après la description et l'analyse de cinq événements majeurs de la période 1969-1974 – Murer (GE), métallurgie (GE), Paillard (VD), Bobst et fils (VD), Burger & Jacobi (BE) – l'auteur aborde la morphologie du mouvement ouvrier en Suisse romande: acteurs, répertoire d'actions, chronologie, géographie…Les grèves des années 1968-1974 "firent événement" et "font histoire". Mais ni la mémoire ni l'histoire érudite n'ont retenu durablement ces moments particuliers qui concernèrent pourtant de vastes espaces de la société helvétique. Marquent-elles un arrêt du temps? Y eut-il un avant et un après? Pas sûr. La "paix du travail" a de véritables conséquences historiographiques. Ces luttes ouvrières caractérisèrent fortement le "mouvement ouvrier" des années 1970 en Suisse romande, jetant dans l'action un grand nombre de protagonistes: ouvrières et ouvriers, patrons, syndicats de diverses obédiences, associations d'étrangers, associations suisses de soutien, groupuscules de la nouvelle gauche, journalistes et groupes de presse, représentants politiques, la société civile…
Durant toute la première moitié du XXe siècle, la Maison du Peuple sise à la Caroline à Lausanne est un phare de la vie ouvrière et syndicale, mais aussi de la vie culturelle. Des orateurs prestigieux comme le socialiste belge Emil Vandervelde, le mahatma Gandhi, les écrivains Romain Rolland, Jean Giono, Henry de Montherlant, Paul Claudel, Jean Cocteau, Louis Aragon, Henri Bordeaux, le poète Emile Verhaeren, le psychiatre Auguste Forel, Pierre de Coubertin, le compositeur Vincent d'Indy et bien d'autres attirent les foules. Les concerts y sont réputés; l'Orchestre de chambre de Lausanne y est créé. Et une salle de cinéma ajoute encore à cet attrait culturel. Une tentative de théâtre ouvrier s'y fait jour et la grande salle retentit des paroles enflammées des pacifistes, des espérantistes ou des féministes, sans parler des innombrables meetings de la gauche lausannoise, toutes tendances confondues.Pourtant cette Maison du Peuple, aussi active fut-elle, est partiellement abandonnée par le mouvement ouvrier local dès 1916, un Cercle ouvrier est constitué, puis une nouvelle Maison du Peuple se crée à la place Chauderon en 1936, où socialistes et communistes - les nouveaux venus depuis 1921,- se livrent à des débats homériques.L'auteur, familier de l'histoire ouvrière locale, raconte de façon vivante et fort détaillée le devenir de ces deux institutions et leur " divorce ", dont on ne connaissait jusqu'à aujourd'hui que quelques épisodes. Il est le premier à en raconter l'histoire jusque dans les années 1950. Ses recherches reposent sur un dépouillement de la presse de l'époque pour la Maison du Peuple de la Caroline et sur l'ouverture récentes des archives de la Maison du Peuple de Chauderon.
Les statues, bustes ou noms des rues font aujourd'hui l'objet de contestations, de revendications et de gestes militants. La place des marqueurs mémoriels dans l'espace public est interrogée, dans une perspective antiraciste, décoloniale ou féministe. Ce questionnement est l'expression d'une évolution sociétale, orientée vers une forme de reconnaissance des mémoires blessées et invisibles en accord avec une vision et des valeurs actuelles. Prend alors forme une réflexion sur le devenir des monuments et des odonymes. Cet ouvrage examine comment ces débats médiatiques et politiques s'invitent à l'école. Des expériences sont menées en classe pour inscrire cette actualité dans l'histoire de l'esclavage, de la colonisation, des rapports de genre, du mouvement ouvrier. Il s'agit de faire connaître les faits historiques, mais aussi de se pencher sur la construction de ces mémoires. Les élèves sont ainsi conduit·e·s à débattre, à développer leur agentivité et à se former à une citoyenneté éclairée ou engagée. Cette recherche trouve son origine dans un projet collectif élaboré au sein de l'Équipe de didactique de l'histoire et de la citoyenneté (ÉDHICE) de l'Université de Genève, à laquelle appartiennent l'ensemble des auteurs et autrices du livre. Son thème a été développé dans le cadre d'un séminaire de recherche destiné aux enseignant·e·s d'histoire du secondaire en formation.
Bien moins connu que le Traité de Versailles, le Traité de Lausanne (24.07.1923) constitue pourtant l'acte de naissance de la Turquie moderne dont il dessine les frontières, encore en vigueur aujourd'hui. Accueillie à Lausanne pendant de longs mois, entre novembre 1922 et juillet 1923, placée sous l'égide des puissances sorties victorieuses de la Première Guerre mondiale, la conférence dont il est issu a été le théâtre d'âpres négociations. A côté des questions économiques, financières et juridiques, les questions de territoires et de populations ont été au cœur des débats. En dépit des revendications de minorités comme les Kurdes et les Arméniens à la reconnaissance et à l'indépendance, l'uniformisation ethnico-religieuse a prévalu sur le principe de " mosaïque des peuples " et les frontières établies alors ont conduit à exclure autant qu'à inclure. Le traité revêt de fait une signification bien différente selon les protagonistes et véhicule une mémoire fortement contrastée.Tiré de l'exposition qui lui est consacrée par le Musée Historique Lausanne, ce livre met en perspective la complexité de la problématique dans laquelle s'inscrit cet accord, depuis un siècle, à travers une riche variété de documents iconographiques auxquels analyses, citations historiques et témoignages donnent tout leur relief. En émergent tant l'importance des intérêts économiques d'alors, que les enjeux politiques et mémoriels contemporains ou encore les questionnements autour de la démocratie et de l'État-nation.
Depuis une vingtaine d'années, l'implication de Genève dans la colonisation et l'esclavage est devenue un sujet périodiquement débattu dans l'espace public. Il s'agit d'un débat problématique, en ce sens que les arguments et les positions des protagonistes s'appuient sur une base documentaire étroite, les archives publiques et privées dans ce domaine étant soit muettes, soit inaccessibles, soit dispersées. L'insuffisance des sources, qui empêche de déterminer la réelle ampleur de l'implication dans des " affaires honteuses ", crée une crispation. Il est difficile aujourd'hui de sortir de l'affrontement de deux camps irréconciliables, le premier mettant en avant les complicités genevoises et les torts à redresser, le second affirmant que les générations actuelles ne sauraient être tenues responsables des errements de leurs aïeux.Si le débat s'est figé, c'est parce que l'accent a été mis jusqu'à maintenant sur les liens noués par Genève avec l'outre-mer à travers le grand négoce, déplaçant au loin hommes, marchandises et capitaux. Or, c'est là que les sources font le plus défaut. Pour décrisper le débat, ce livre propose de se tourner du côté de la circulation des idées. L'auteur y fait le pari que c'est à travers les écrits sur l'expansionnisme européen d'hommes de lettre genevois du XVIIIe et du XIXe siècle que l'héritage colonial de la cité de Calvin se laisse le mieux cerner.
Au début du XXe siècle, la tuberculose fait des ravages à Lausanne. Aussi, vers 1907, des élus lausannois visitent une école de plein air à Berlin. À la suite de cette visite, la commune ouvre successivement plusieurs de ces établissements afin de scolariser ses enfants tuberculeux. Or, dans les années 1970, bien que la tuberculose ne soit plus une préoccupation de santé publique, Lausanne inaugure l'école de plein air de l'Arzillier…
Ce semi-internat permet à la commune de placer ses " inadaptés scolaires ", des enfants qui perturbent la bonne marche des classes ordinaires. Mais, dans les années 1990, une logique intégrative visant une scolarisation commune pour tous les enfants – indépendamment de leurs caractéristiques – voit le jour au plan international. Elle entraînera la fermeture de nombreuses classes spéciales, dont celles de l'Arzillier en juillet 2014.
Comment le pouvoir politique lausannois a-t-il légitimé ses premières écoles de plein air? Quels arguments les élus ont-ils avancé afin de transformer un dispositif pour tuberculeux en une institution de rééducation? La logique intégrative a-t-elle été la seule raison de fermer l'institution lausannoise?
Pour répondre à ces questions, cet ouvrage propose un récit historique du plein air à Lausanne, en même temps qu'une analyse de discours politiques, éducatifs et médicaux. Ainsi, le lecteur est invité à s'interroger sur l'école actuelle. Peut-on éduquer tous les enfants ensemble, entre les quatre murs d'une classe?Matthieu Vaucher est enseignant dans un établissement primaire lausannois.
Voici un recueil d'un genre un peu décalé, alliant humour, intérêt scientifique et hommage à un spécialiste de l'histoire des intellectuels et de la presse. L'occasion, avant son départ à la retraite, d'interroger le parcours d'Alain Clavien.Comment devient-on historien·ne? En marge des réponses convenues à cette question, il en est deux (moins avouables?) que les contributrices et contributeurs ont voulu apporter: la discipline présuppose d'une part une passion pour les bonnes histoires, et requiert d'autre part une certaine résistance à la frustration. " On ignore comment [Georges] Batault est arrivé à la Gazette de Lausanne ". " On ne sait quelles furent les discussions des administrateurs du journal ". Quand les sources se dérobent, il n'est pas permis d'inventer pour remplir les blancs.Et pourtant… Depuis une dizaine d'années, de plus en plus d'études vantent les apports de la fiction en histoire et tordent le cou à cette frustration créative. Les récits contrefactuels, uchroniques et pastiches sont venus peupler les étagères des librairies, et leurs vertus méthodologiques sont largement reconnues. Aucun volume d'hommage n'avait encore franchi le pas d'un tel recours à l'imagination. Ce choix s'est rapidement imposé pour saluer le talent d'un historien qui aime les bonnes histoires et qui n'a pas son pareil pour les raconter. Puisant leur matière dans leurs propres recherches aussi bien que dans la longue liste de publications d'Alain Clavien, les autrices et auteurs ont expérimenté le caractère jubilatoire du jeu entre histoire et fiction." Ont-ils eu lieu? ça n'est pas la question; La perle de toute fable est le sens. "Ouvrage collectif sous la direction d'Anne-Françoise Praz et Stéphanie Roulin.
Déboulonnement de statues de Lénine en Ukraine; réhabilitation du passé impérial et stalinien en Russie; nouvelle " politique historique " officielle en Pologne: depuis la chute du communisme en 1989-1991, les questions mémorielles sont au centre de l'actualité polonaise, ukrainienne et russe. Elles alimentent les batailles géopolitiques en cours autour de l'ancrage européen de la Pologne ou de l'Ukraine, de l'annexion de la Crimée ou de la guerre dans le Donbass.
Or, la Russie, l'Ukraine et la Pologne sont liées par une histoire commune où les conflits font disparaître les cohabitations et la diversité humaine de ces territoires. En éclairant des espaces, des événements et des figures qui ont été l'objet de récits historiques divergents, voire conflictuels, cet ouvrage montre comment, de l'histoire à la mémoire, des " romans nationaux " antagonistes sont écrits.
Georges-Louis Liengme, médecin-missionnaire de la Mission Romande, passa trois ans à la cour de l'empereur Goungounyane, entre 1892 et 1895, dans le sud-est de l'Afrique. Il y évangélisa, opéra et vécut ainsi les dernières années et les dernières heures de l'empire de Gaza. Ce livre reproduit des extraits de son journal de bord et des photos de son séjour dans ce qui deviendra le sud-Mozambique. Il décrit la Cour, ses personnages, son quotidien, sa pratique de la médecine, la chute de l'empire de Gaza et les débuts de la Mission Romande en Afrique.Le missionnaire romand offre au lecteur une écriture qui reflète un quotidien souvent très dur. Ce sont des pages "d'histoire en direct", un document ethnographique et historique d'importance pour la Suisse, le Mozambique et le Portugal.Complétant la BD Capitao, cet ouvrage, orchestrée par l'historien Éric Morier-Genoud, professeur et historien à la Queens University de Belfast et expert de la mission romande en Afrique australe, nous plonge au coeur du quotidien des missionnaires romands en Afrique australe.
Ce récit suit plusieurs générations de la famille Delarottaz, une famille autrefois importante dans la région de Montreux, mais éteinte depuis le début du XXe siècle… et aujourd'hui oubliée. On découvre des paysans-notables ayant marqué la vie régionale sous la domination bernoise: de nombreux syndics, mais aussi des juges du consistoire de la paroisse de Montreux et surtout des juges de la Cour de Chillon, ainsi que deux châtelains de cette juridiction.
Au moment de la Révolution vaudoise, en 1798, Jean Delarottaz prit une part active dans les événements, puis, pendant l'Helvétique, devint membre de la Chambre administrative, dont il fut "démissionné" en janvier 1800. Injustement méconnu, attachant, fin lettré, très proche politiquement de Jules Muret, il resta sans interruption, dès 1803 et jusqu'à sa mort en 1812, syndic de son village et membre du Grand Conseil vaudois.Olivier Gaillard redonne la parole à ces oubliés de l'histoire. Il s'est intéressé aux maisons qu'ils ont bâties et habitées, à leur vie de famille, à leurs démêlés juridiques, aux épreuves qu'ils ont dû affronter, à leurs relations avec leurs voisins et avec les seigneurs bernois, puis avec la Suisse comme entité politique.