Les Tibétains du voisinage du parc national de Pudacuo parlent de " la société d'après " pour désigner le monde auquel les changements profonds et récents de leur mode de vie les ont conduits. Ce nouveau monde parle de politique. Il rend compte de la façon dont une ONG conservationniste états-unienne a indirectement contribué à l'intégration de ces Tibétains ruraux à la Chine. Il se déploie autour d'un parc qui se veut " le premier parc national de Chine " et qui joue de l'identification des Tibétains au respect de l'environnement naturel dans l'esprit des touristes. On y voit l'imagerie de " Shangri-La " – paradis terrestre supposé, inventé par le romancier britannique James Hilton dans le best-seller Lost Horizon paru en 1933 – qui a servi à renommer la région.Ce nouveau monde donne à voir des décideurs politiques locaux entreprenants et habiles à tirer parti de l'autonomie que leur laissent les échelons supérieurs. Il est plébiscité par la majorité des Tibétains locaux, en lien avec leur souhait de participer au système d'échange global et leur identité de Tibétains du Yunnan du xxie siècle. Dans le même temps, il ne bénéficie pas autant à tous et il éveille des revendications d'équité.Cet ouvrage montre comment l'appréhension de la nature va de pair avec la politique dans la Chine contemporaine et comment la globalisation influence le paysage politique national chinois.
Depuis presque 200 ans, la mondialisation, cette phase d'accélération sans précédent des relations sociales et des contacts interculturels, caractérise aussi bien notre univers mental qu'elle définit l'horizon de nos pratiques quotidiennes. Ce livre s'attache à en saisir toute la complexité. Il entend à la fois saisir des représentations du mondial, se pencher sur les ambassadeurs de la mondialité aux xixe et xxe siècles, réfléchir à l'articulation du global et du local, et analyser la configuration politique globale avec les nouvelles formes de gouvernance. À l'issue de ces études, il ressort que si le monde est dorénavant unique, il est loin d'être uniforme. Selon les termes du philosophe canadien Charles Taylor, " une profonde diversité " semble même dominer par-delà les fausses impressions d'uniformité. L'ensemble de ces contributions dessine un monde global dans lequel les individus échappent à la généralisation et à l'essentialisation mais relève d'un " tiers-espace ", selon Homi Bhabba, où les identités se négocient en permanence au fil des circonstances offertes par un monde à la fois homogénéisé et fragmenté. Finalement, selon les mots du poète Pablo Neruda, les êtres mondialisés s'apparentent un peu à des " arbres ailés " quand les racines du local montent au ciel du global.
Ethnicité et enjeux de pouvoir dans le Sud-Ouest de la Chine
Les habitants de Yangzong, dans la province multiethnique du Yunnan, se donnent à voir comme une minorité ethnique tout en se revendiquant de la majorité Han. C'est du constat de ce paradoxe qu'est née la présente recherche fondée sur un théâtre de masques qualifié en Chine de nuo (exorcisme) et jusqu'alors méconnu en France.Cette étude, à la jonction du politique et du rituel, relève d'un pari ambitieux. L'auteure entreprend de démêler les fils du paradoxe de départ – qui n'est en définitive qu'apparent –, autant que de rendre compte de la société locale contemporaine et de son patrimoine culturel.Sylvie Beaud a à cœur de décloisonner les études sur la Chine, trop souvent jugées hors du champ de l'ethnologie du fait de leur héritage orientaliste. L'ouvrage dépasse cette fausse dichotomie, en alliant une ethnologie " classique ", érudite et strictement située, aux problématiques anthropologiques de l'identité, du rapport à l'État, du rituel et de la manière de se définir dans un monde changeant.Ethnologue et sinologue, Sylvie Beaud est docteure de l'université Paris Nanterre. Sa thèse a obtenu le prix des études chinoises en 2013 et celui de la Maison Archéologie & Ethnologie, René-Ginouvès en 2014. Actuellement chercheure associée à l'Institut de recherche sur le Japon (UMIFRE 19 MAEDI-CNRS), elle poursuit ses recherches au Japon.
Harkis et immigrés algériens à l'épreuve des appartenances nationales
Plus d'un demi-siècle après la fin de la " guerre d'Algérie ", les descendants d'immigrés et de harkis sont légataires de la fracture créée au moment de l'indépendance, en 1962. Ils sont présentés comme appartenant à deux mondes tenus pour distincts, porteurs de mémoires conflictuelles. Or, en dépit d'une rivalité trop souvent exploitée sur la scène publique, ils partagent des références et des imaginaires culturels, des espaces, des moments, des interstices du quotidien. Ils se fréquentent, se lient d'amitié, nouent des relations amoureuses, fondent des familles.L'auteure souhaite rompre avec une représentation stéréotypée des Français d'origine algérienne et en historiciser le devenir identitaire. En posant, comme hypothèse initiale, que l'altérité algérienne a connu au moment de la décolonisation une mutation profonde, elle mène une ethnographie située de l'" effet 1962 ". Ainsi est-il question de dénouer les fils d'une appartenance éclatée afin d'en comprendre les sources et les lieux d'inscription, d'en appréhender les narrations et d'en évaluer les retentissements au quotidien.Cet ouvrage apporte un éclaircissement empirique important sur les zones d'ombre qui hantent l'universalisme républicain et, plus généralement, les sociétés postmodernes: la saillance de l'ethnicité, la nature et la place des frontières entre groupes, les dynamiques et les imaginaires postcoloniaux.
Approches croisées en anthropologie et préhistoire
Les migrations sont perçues habituellement comme cause ou comme effet de la mondialisation tandis que la mémoire semble avoir pris depuis quelques décennies des allures de course à la patrimonialisation des dimensions les plus diverses de la culture. Paradoxalement, si de nombreux travaux ont envisagé les migrations et la mémoire comme processus humains et sociaux ainsi que comme objets de recherche, peu ont placé leur articulation au centre de leurs questionnements.La problématique qui structure cet ouvrage pense ensemble les logiques de la mémoire et les logiques de la migration – soit une mobilité qui se donne à voir dans l'espace, mais se dessine surtout dans la dimension du passage, des ruptures et des transferts qu'entraînent les phénomènes de mobilité. L'originalité de l'approche proposée ici tient au dialogue qui est établi entre l'observation des migrations en préhistoire qui réfléchissent à partir des " traces " matérielles, et les approches plus diversifiées des migrations et des mises en récits mémorielles qui informent la réflexion des anthropologues.Le dialogue entre préhistoire et anthropologie est déployé autour de trois axes transversaux: les récits institutionnels sur la migration, le sens donné par les acteurs à leurs expériences migratoires et le travail d'homogénéisation qu'opère la mise en récit et, enfin, le vécu immédiat de la migration comme séquence biographique.