Les Révolutions se font aussi avec des mots. De la fin du XVIIIe siècle à nos jours, elles sont un moment de relecture du passé. Bouleverser l'ordre politique et social, c'est condamner et rejeter ce qui existe; c'est aussi, souvent, s'inspirer ou se revendiquer de précédents historiques.C'est cette construction narrative de la Révolution, par ceux qui la font et ceux qui l'observent, pendant et après l'événement, que ce livre entend explorer. Par l'exemple de la Révolution française et des éclairages choisis en Amérique latine (Brésil, Cuba) et en Europe (Espagne, Tchécoslovaquie, URSS), il s'interroge sur la réécriture de l'histoire qui aide à justifier la Révolution.
À l'automne 1793, la Convention nationale décrète que le gouvernement de la République sera " révolutionnaire jusqu'à la paix ", c'est-à-dire " extraordinaire ". Alors que la République est assiégée de toutes parts, des institutions " révolutionnaires " lui permettent de triompher de ses adversaires. En Thermidor, la coalition qui a éliminé Robespierre invente l'idée d'un " système de terreur " ou d'une " politique de terreur " désormais caducs avec la mort du " tyran ". Elle assimile ainsi la notion de " terreur " à un mode de gouvernement, là où les mesures répressives n'étaient qu'un des leviers actionnés par le gouvernement révolutionnaire. L'historiographie devait faire le reste, avec cet usage d'un article défini et d'une majuscule pour évoquer la Terreur.Avec cet exemple, les révolutionnaires des XIXe et XXe siècles ont été amenés à réfléchir sur la notion de " salut public " et sur l'usage de la " dictature ". Ils ont dû eux aussi penser l'exception politique, prendre position sur le recours à la violence, inventer des politiques qui leur permettraient de faire triompher leurs idées. Ils ont également été conduits à réfléchir sur l'association entre révolution et guerre. L'exception politique a ensuite nourri de nombreuses réflexions fondées sur ces deux processus historiques, notamment depuis les années 1970, autour par exemple des théories du philosophe italien Giorgio Agamben.Ce volume entend interroger les diverses manières par lesquelles les modèles révolutionnaires ont circulé entre la Révolution française et celle de 1917 en Russie. Il ne s'agit évidemment pas de juxtaposer des récits révolutionnaires, mais d'étudier comment des cas concrets ont donné à penser, mais aussi à mettre en pratique l'exception politique en révolution.
À l'aube du XXIe siècle, la question de l'organisation des pouvoirs et du fil conducteur entre ces pouvoirs possède toujours une grande acuité, certains pays européens ayant choisi des voies menant vers une organisation de type fédéral, d'autres ayant privilégié un modèle plus centralisé, sans pour autant que deux " modèles " s'opposent de manière manichéenne. Dans la plupart des cas, ces structures étatiques font encore l'objet de débats, voire de controverses, et la centralisation est souvent évoquée en association avec son antonyme, la décentralisation, voire avec le fédéralisme. Dans la République française, toujours intimement liée aux héritages de la Révolution, des querelles presque permanentes agitent le monde politique et médiatique autour de la question du poids de l'État, avec souvent des usages péjoratifs des termes " jacobin " et " jacobinisme " qui renvoient à l'omniprésence des héritages révolutionnaires. Au-delà des frontières françaises, système fédéral ou non, des débats agitent aussi l'Italie ou l'Allemagne autour du " poids " supposé de telles ou telles régions géographiques économiquement moins " dynamiques " et que le reste du pays serait contraint à traîner comme un " boulet ". Länder orientaux et Mezzogiorno fournissent ainsi nombre d'arguments à des mouvances politiques soucieuses de dénoncer un système qui leur apporterait des aides trop importantes, voire adeptes d'une scission territoriale supposée résoudre toutes les contradictions comme si les frontières pouvaient aujourd'hui encore être des " remparts " efficaces.Ces questions ont été omniprésentes en Europe dès la Révolution française, avec en amont les échanges intellectuels autour des modèles politiques des XVIIe et XVIIIe siècles, et en aval l'influence révolutionnaire exportée en Europe par le biais là encore de transferts culturels, mais aussi à la force des baïonnettes. Le présent ouvrage propose une approche comparatiste entre les pays européens de langue française, allemande et italienne, les plus touchés par l'influence de la Révolution française, même si naturellement ils n'ont pas été les seuls à l'être.
Par une tradition qui remonte à l'Antiquité, le XVIIIe siècle s'est largement interrogé sur la nature, la nécessité politique et les formes de la vertu publique; est-elle une spécificité du régime démocratique ou doit-elle s'imposer à tout régime? Les protagonistes de la Révolution française reprennent le questionnement et, dans leur construction d'un nouveau régime politique, ils envisagent d'emblée, dès 1789, la vertu publique comme une nécessité. La naissance de la république à l'automne 1792 confirme et renforce cette conviction; l'entrée dans un régime d'exception, en 1793, ne la fait pas disparaître.Concrètement, c'est entre autres dans la vie parlementaire que s'est exprimée l'exigence de vertu publique, dès lors que l'engagement politique des législateurs impliquait nombre de conséquences lourdes de sens. Comment concevoir et encadrer les actes d'un citoyen au service du Souverain? Pour garantir son désintéressement, son service prioritaire du public, sa vertu donc, faut-il limiter ses pouvoirs, le nombre de ses mandats, la durée de son cursus honorum? Faut-il contrôler ses revenus et son train de vie, dans ses missions et en-dehors? Jusqu'où la parole et le geste du député sont-ils libres, couverts par l'" inviolabilité " décrétée dès 1789? Dès lors que la vertu relève d'une exigence révolutionnaire, quelques cas de députés corrompus peuvent-ils suffire à jeter le discrédit sur leurs collègues et à faire naître en France les premiers germes d'un antiparlementarisme?Les questions sont posées. Elles ne le sont pas seulement pour le temps de la Révolution, mais sont reprises et évoluent au fil des régimes. Si, pour les étudier, le présent ouvrage entend interroger avant tout le moment clef de la Révolution, il s'intéresse à leurs sources et à leurs prolongements. Aussi invite-t-il à une mise en perspective de plusieurs séquences, qui, au cours des XIXe et XXe siècles, ont fait ressurgir, à l'aune des attentes démocratiques des citoyens, la question de la nécessaire vertu des élus.
En 1789-1790, l'Assemblée constituante décide d'un découpage de l'espace national qui fait naître, d'une part, des subdivisions territoriales nouvelles, d'autre part, des autorités locales chargées de les administrer et d'assurer le maintien d'un fil conducteur entre la capitale et les différents espaces ainsi créés. Plusieurs de ces subdivisions, communes et départements, subsistent encore dans notre actuelle démocratie. Les décrets successifs puis la constitution de 1791 précisent les pouvoirs, les responsabilités et le rôle de ces autorités locales, toutes légitimées par le vote des citoyens. Mais, au fil des années et au gré de la radicalisation des processus révolutionnaires, les chefs-lieux de département ont pu connaître des tensions, de natures diverses, liées à la proximité de plusieurs autorités dans une même ville: municipalité, district, département, sans oublier les institutions " révolutionnaires " de 1793-1795 (comités de surveillance, représentants du peuple en mission). Le présent volume entend proposer une réflexion sur ces "querelles dans le clocher", tant par des exemples concrets de tensions fortes que par des cas de fonctionnement au contraire en apparence harmonieux.
Identités partisanes et stigmatisation des gauches en Europe (XVIIIe-XXe siècle)
En inventant la droite et la gauche comme forme de positionnement politique, la Révolution française voit poindre, aux confins d'un échiquier ainsi redéfini dès la fin de 1789, des formes de radicalité qui ont contribué à rendre le débat plus tendu. En même temps que la politique naît une forme d'" extrémisme " à droite comme à gauche, qui se caractérise par une grande attention théorique tout autant que par des pratiques de rupture avec le débat supposé plus calme des Assemblées.Les actes de ce colloque se proposent d'interroger la notion d'" extrême " depuis son apparition dans le débat révolutionnaire jusqu'à ses plus récentes manifestations, en France ou en Italie par exemple, où une gauche radicale a pu se manifester et continue d'exister sous différentes formes.Ce sont de multiples facettes de cette réalité mouvante qui sont ici proposées et étudiées. Qu'en est-il d'une définition précise de l'" extrême " ? Est-ce une posture idéologique revendiquée dans une Assemblée représentative ? Ou bien, de par sa radicalité, ne peut-elle se déclarer que dans un espace autre, celui de la militance, de la société civile et de l'action sociale ? Est-elle une réalité homogène ou bien à son tour traversée de nuances, voire d'oppositions qui la divisent ? Ne serait-elle pas plutôt une réalité et un mot imposés par ses détracteurs inquiets ou agressifs, sous la forme d'un stigmate visant à décrédibiliser depuis deux cents ans ceux dont la politique est dite d'" extrême gauche " ? " Extrême " devient alors un stigmate qui permet de ranger sous un même mot le terroriste, le partageux, la pétroleuse, ou le militant syndical trop actif.Qu'en est-il des acteurs de cette radicalité de gauche ? Qu'en est-il des systèmes de représentations qui, depuis plus de deux cents ans, tentent de la marginaliser au nom d'une politique du bon sens, au nom d'un centre modéré rejetant à sa périphérie celles et ceux qui sont considérés comme des dangers pour l'ordre public et social ?Il s'agit ici d'ouvrir des pistes pour inscrire dans l'histoire du politique cette réalité de la gauche " extrême ", ces combats d'images, ces luttes de mots, autour d'une pensée et d'une pratique de gauche dont on essaie de savoir si elle est " extrême " parce que décalée par des discours dominants faisant de la modération l'objet de l'ordre politique.
Écrivains et journalistes face à la violence d'État (16e-20e siècle)
Mise à l'écart brutale des opposants, répression sauvage des révoltes, atrocités sans nom des crimes contre les civils, brutalités des armées, le déchaînement de la violence par les États est une triste constante de l'histoire. Face cette violence, les hommes de plume sont souvent parmi les premiers à prendre parti, notamment lorsque leurs écrits antérieurs les ont plutôt amenés vers des positions de tolérance, voire d'humanisme. N'en restent pas moins les faits et l'explication de ceux-ci présentée par les gouvernants. Au nom de la défense de la religion, au nom du salut public, au nom de la défense nationale, au nom de toutes les explications à leur disposition, ils s'empressent de justifier la violence par eux déchaînée et espèrent trouver des relais à leurs justifications chez les hommes de plume. Certains finissent par adhérer à cette thèse des " circonstances " qui explique tout et rend la violence d'État sinon juste, à tout le moins tolérable. D'autres, au contraire, participent de ce que Peter Weiss nommait " l'esthétique de la résistance ", et utilisent leur plume pour dire ce qui paraît indicible, pour témoigner au nom de l'humanité brisée.Le présent numéro des Cahiers du GRHis entend croiser des portraits de ces hommes de plume face à la violence déchaînée par certains États. Cette réflexion à plusieurs voix, portant sur des thèmes allant de la première modernité au 20e siècle, nous permet de mieux appréhender l'une des facettes de l'identité de l'homme de plume, qu'il soit écrivain ou journaliste : un témoin face à la violence, comme ont pu l'être par leurs oeuvres un Callot ou un Goya.
Ce livre propose une réflexion collective non pas sur la politique mais sur " les politiques " mises en œuvre au " temps de la Terreur ". Loin d'évoquer cette période par le seul usage de la répression et des violences, il s'efforce de faire mieux comprendre les réalités multiformes de ce moment précis et fondamental de la Révolution française.
Au tournant des 18e et 20e siècles, une notion appelée à un avenir durable fait son apparition dans le vocabulaire politique : l'"homme politique". Si, en un sens, le concept précède alors la réalité, 1789 est un temps fort de la naissance de cette notion. Les personnages qui s'investissent dans la politique sont alors souvent en représentation, que celle-ci soit méliorative ou dépréciative, qu'elle leur soit imposée ou qu'elle soit volontaire (voire qu'elle soit une autoreprésentation). Le volume propose des éléments de réflexion sur cette notion et rassemble quelques portraits d'"hommes politiques" en représentation.