Une vision tripartite des âges de la vie s'est peu à peu imposée dans les sociétés occidentales : l'enfance et l'adolescence consacrées à la formation ; la vie adulte marquée par le travail ; le troisième âge, celui de la retraite, où l'emploi n'est plus central. Depuis la fragmentation croissante des parcours de vie professionnelle, cette approche très figée a fait place à des analyses plus dynamiques. Aux âges projetant un ordre prédéfini d'étapes identiques pour tous, se substitue maintenant la reconstitution de la diversité des parcours générationnels et individuels. C'est cette approche qui inspire le livre explorant une question mal connue pour les périodes anciennes. L'âge n'a été en effet que fort rarement pris en considération par les historiens comme critère dans les situations de travail. Il s'agit alors d'évaluer les relations variées et changeantes entre âges et travail au cours de la longue période allant de la fin du Moyen Âge à l'époque actuelle, dans des secteurs variés : de l'agriculture aux manufactures, à la ville comme à la campagne. Cette mise en perspective historique permet de mieux saisir les enjeux des débats actuels sur le sens et le rôle du travail pour nous.
Pourquoi réunir en un volume une quinzaine d'articles publiés par Gérard Gayot au fil des années ? Parce qu'ils sont, pour la majorité d'entre eux, difficilement accessibles ? Certes. Bien plus encore, parce qu'ils sont le fruit d'une réflexion qui, à l'exception des Draps de Sedan (1998) et antérieurement de La franc-maçonnerie française (1980), ne s'est pas traduite par des livres susceptibles de dire toute l'originalité et l'ampleur de sa réflexion.Gérard Gayot n'a pas seulement été l'homme de sociabilité des Lumières puis, dès 1969, de la manufacture sedanaise. Sa curiosité singulière l'a conduit bien au-delà et il a fréquemment pris des chemins de traverse pour initier des thèmes alors novateurs ; elle l'a aussi incité à puiser dans l'ensemble des sciences humaines et sociales de quoi affiner son questionnement et polir sa démarche.Gérard Gayot entendait soumettre la théorie à l'épreuve des faits. Le changement social au tournant des XVIII° et XIX° siècles, le drap de Sedan et d'ailleurs quand il s'agit de donner à l'industrialisation toute son intelligence, les ouvriers qui font " la belle ouvrage ", les relations complexes entre entrepreneurs, institutions et territoires : il ne cessait de varier les angles d'attaque pour interpréter le monde et contribuer ainsi, sinon à le changer, du moins à y intervenir à partir d'un jugement réfléchi et responsable. Par l'entremise de ce recueil, on se surprend à entendre une fois encore l'enseignant respectueux de son public qui, de sa voix chaude, savait dire les valeurs et la rigueur qui fondent une action.
La réduction de la durée du travail depuis un siècle et demi dans le monde occidental est patente. Mais elle recouvre une réalité-mosaïque fort difficile à circonscrire et qui ne préjuge en rien de l'avenir : l'exacerbation de la concurrence à l'échelle internationale et la mainmise de la finance sur l'économie réelle remettent aujourd'hui en cause ce qui semblait acquis. Économistes et sociologues ont multiplié les études à ce sujet. Rares sont cependant les historiens qui leur ont emboîté le pas. On s'accorde néanmoins à considérer que le temps passé au travail augmente dès la fin du Moyen Âge, puis s'amplifie considérablement au XVIIIe siècle pour culminer vers 1840. Ce mouvement qualifié de " révolution industrieuse " reposerait sur le désir des travailleurs d'accéder au monde de la consommation. D'inspiration libérale, cette proposition souffre toutefois de la rareté des études empiriques, exception faite pour l'Angleterre. Qu'il s'agisse de l'intensité de l'effort productif ou du temps passé au travail, les études de cas réunies ici multiplient donc les jeux d'échelles et les types d'activités. Elles mettent en évidence la non-linéarité des processus, la porosité des frontières culturelles et la diversité des motivations. Expression d'un rapport de force entre ceux qui vendent leur temps et ceux qui l'achètent, normes et pratiques liées au temps de travail sont révélatrices du fonctionnement complexe des sociétés.
En 1969 a lieu un face à face assez improbable : Gérard Gayot, jeune historien nourri de Karl Marx et de la lecture assidue du Capital, rencontre le Président de la banque qui porte son nom, Jean-Louis de Neuflize, descendant en ligne directe d'une dynastie de grands manufacturiers protestants : l'histoire des draps de Sedan les réunit. Convaincu par l'enthousiasme et la connaissance des grands négociants sedanais dont témoignait déjà le jeune chercheur, le grand patron lui confia les Notes sur la famille de Neuflize où son ancêtre, Jean Abraham André II Poupart de Neuflize (1784-1836), s'était attaché à reconstituer la trajectoire de ses ascendants. Quelques années plus tard, il lui remit un second manuscrit du même auteur, intitulé, de manière quelque peu réductrice, Travail sur la fabrication des draps. André II tentait d'y expliquer pourquoi, après avoir participé " à l'un des plus formidables mouvements d'affaires et d'innovations dans l'industrie lainière européenne ", il fit faillite en 1832. Tirant les leçons de sa " ruine éclatante ", il expliquait à son fils " comment donc faire pour réussir ".
Témoignages de l'un des plus grands industriels de son temps, ces écrits exceptionnels retracent la réussite et l'échec en industrie au tout début de l'industrialisation française. Ce sont ces deux textes que l'on découvre dans cet ouvrage, accompagnés d'articles où l'historien Gérard Gayot les analyse et les contextualise. En plus du regard qu'ils portent sur une période cruciale de notre histoire, ces documents offrent au lecteur l'occasion rare de pénétrer dans l'atelier de l'historien.
Depuis une trentaine d'années, l'histoire de la Première Guerre mondiale a subi de profonds renouvellements. L'étude du conflit sous ses aspects diplomatiques et militaires a fait place à celle des sociétés en guerre tandis que s'est intégrée au sujet l'analyse de la trace longue du conflit. A ce double titre, la réédition de l'ouvrage de Charles de Kerchove, L'industrie belge pendant l'occupation allemande 1914-1918, publié initialement aux Presses Universitaires de France en 1927, présente un grand intérêt.Cette étude compte, aujourd'hui encore, parmi les rares approches de la vie économique dans les territoires occupés au cours du conflit. Elle révèle en même temps quelles sont les préoccupations de l'un des protagonistes directement impliqués dans la question des réparations.Regard rétrospectif en forme de mémoire obligée de l'après-guerre, L'industrie belge pendant l'occupation allemande 1914-1918 est ici mis en contexte de manière novatrice. Il permet d'envisager de nouveaux chantiers de recherche sur les acteurs de l'économie partagés entre résistance et "moindre mal".
L'histoire économique ne jouit plus aujourd'hui en France du prestige qui était le sien du temps de Braudel et de Labrousse, mais loin d'être le refuge d'une poignée de nostalgiques, elle ne cesse de se renouveler. Fruit d'une initiative du CNRS, ce livre s'interroge sur sa situation actuelle et ses perspectives de développement: poids des héritages, crise des paradigmes, rapports avec les autres secteurs de l'histoire et les disciplines voisines, chantiers en cours et thématiques émergentes y sont étudiés par les meilleurs spécialistes. De surcroît, sortant de l'hexagone, il donne à découvrir des travaux qui, au niveau international, sont en train de renouveler l'histoire économique et représentent autant de défis pour les historiens français.Faisant justice des stéréotypes réducteurs, il montre enfin que l'histoire économique aide à penser la complexité et, en éclairant le présent par le passé, contribue à rendre intelligibles les problèmes de notre temps – des crises financières à la montée de la Chine en passant par la fin des campagnes ou l'accroissement des inégalités.
Ce livre traque un objet jusqu'ici resté dans l'ombre de l'histoire, le voisinage en milieu urbain. Dans les villes de l'Europe en voie d'industrialisation et d'urbanisation massive, du XVIIIe au XXe siècle, comment approcher les cohabitations quotidiennes ? De la contrainte à l'accommodement, de la sociabilité choisie à la promiscuité subie, des crispations construites aux frontières érigées, de la dénonciation au crime, l'histoire, l'anthropologie et l'urbanisme sont mobilisées pour cette étude novatrice.
Quand, en 1894, le peintre Rémy Cooghe brosse son portrait, Jules Émile Scrive est âgé de 57 ans. Il exprime une bonhomie certaine que n'altère en rien le port altier de l'honnête homme sûr de son fait. On peine cependant à imaginer là une âme inquiète où le sentiment d'une honorabilité légitime s'accommode mal des tracas du quotidien et des interrogations sur le sens de l'existence. C'est pourtant ce que disent ses carnets, rédigés d'une écriture fine et serrée sur des pages pré-datées, finement quadrillées.Treize années durant, entre 1879 et 1891, cet industriel malgré lui, héritier d'une prestigieuse dynastie de l'histoire du textile lillois, y consigne tout ce qui, à ses yeux, mérite d'être retenu, depuis les petits riens de la vie, les couleurs et les saveurs de l'ordinaire jusqu'aux considérations sur le sens du temps qui passe, les mystères de la foi ou bien encore les soucis d'un fabricant de toiles aux prises avec une conjoncture morose. En nous faisant part des infinies facettes de son existence, ce notable se déplie ainsi sans risque, à l'abri du monde, pour produire une trace qui devient récit de vie.Si l'expérience transmise ici par l'un des " Maîtres du Nord " est par essence unique, ce n'est cependant pas au point d'interdire l'accès à l'universel par le singulier. Tout lecteur fera donc son miel d'un journal personnel qui, en relevant du for privé, constitue un observatoire privilégié quand il s'agit de restituer des manières d'être, de vivre et de penser d'un représentant de la bourgeoisie industrielle des dernières décennies du XIXe siècle.