L'entretien du corps est au cœur de l'idéologie des mouvements et régimes fascistes. Il se fonde sur l'exaltation de la " race ", qui doit régénérer la nation et servir les ambitions expansionnistes et bellicistes des dictateurs. Ce double objectif idéologique et militaire explique la mise en place de pratiques et de consommations liées aux corps d'hommes et de femmes, qu'ils soient enfants et adolescents dans les organisations de jeunesse, travailleurs du monde agricole ou industriel, sportifs amateurs ou professionnels.
Ce dossier étudie ce sujet fondamental pour la compréhension des fascismes en partant des circulations d'objets et d'attitudes corporelles liés à l'entretien du corps au cours des années 1930 et 1940 dans les territoires de l'Axe. Il entend contribuer à une histoire du quotidien et du banal dans une période où ces circulations ne vont pas de soi pour les populations, en raison des politiques protectionnistes adoptées par les États dans la crise économique des années 1930, puis des pénuries en temps de guerre et enfin du refus de consommer étranger par patriotisme en contexte d'occupation ou d'annexion.
La beauté est redevenue un objet de questionnement de la part des sciences humaines et sociales et ce numéro l'aborde sous plusieurs angles disciplinaires. Elle n'est pas à penser uniquement dans son rapport au grand art, comme harmonie des formes, des couleurs ou des proportions. Les beautés de la nature, les arts appliqués, l'esthétique ordinaire qui constitue notre environnement immédiat, en ville comme dans les campagnes, sont autant de réalités qu'une méditation contemporaine sur la beauté se doit d'inclure. Par ailleurs, la beauté corporelle est devenue centrale dans nos imaginaires, notre économie (financière aussi bien que libidinale), notre fonctionnement social, pour le meilleur (le souci de soi et de l'autre) et pour le pire (la tyrannie des apparences) qu'il s'agit de penser ensemble. Au-delà de la force des normes esthétiques imposées par les médias, ce qui frappe, c'est l'essentielle historicité de ce que nous tenons spontanément et à tort pour invariant et universel. La beauté est une valeur à la fois subjective et collective, universellement présente dans la construction du sujet et socialement déterminée.
La relation de l'homme à son environnement numérique s'est caractérisée dès l'origine par un double mouvement de fascination et de répulsion, mis en scène par les artistes via différents médiums. À partir des années 1990, le numérique a colonisé l'ensemble de la sphère sociale et en a saturé les espaces, libérant aussi à cette occasion une anxiété propre à nourrir des fantasmes paranoïaques.L'attitude de l'homme face au numérique pose alors question: sa prétendue passivité masque mal, en réalité, la profonde défiance qu'il entretient à son égard. L'acuité de cette méfiance s'est révélée par l'ampleur des théories complotistes, ainsi celle liée au vaccin contre le covid, qui aurait permis d'implanter une puce dans le corps de ceux l'ayant reçu – ce que l'on pourrait appeler un " œil numérique ", digne d'Orwell. Chercheurs et artistes ne sont pas épargnés, les uns dépendant des sources toujours plus nombreuses à disposition dans de gigantesques bases de données en ligne, les autres bousculés par des programmes d'intelligence artificielle qui questionnent leurs pratiques créatives. C'est que le numérique actualise en fait une question ancienne: où et comment se forme le regard?
Affiches, panneaux, enseignes, hommes-sandwichs, spots radio ou télé-diffusés, annonces imprimées ou en ligne: les visages de la publicité sont aussi multiples que quotidiens. Ce numéro de Sociétés et représentations envisage différents aspects de ces phénomènes, qui constituent un vaste champ d'exploration pour les sciences humaines et sociales. Que dit la publicité de notre rapport au monde? En tant qu'objet opportuniste se glissant sur de nombreux supports et signe visible d'une société capitaliste et marchande, la publicité ne cesse de toucher à nos conceptions sociales et politiques, et de susciter réactions et émotions. À travers des contributions s'intéressant aux formes et pratiques publicitaires depuis le début du XIXe siècle jusqu'à nos jours – et en particlier à l'heure de la professionnalisation du milieu publicitaire dans le premier XXe siècle –, il s'agit non seulement de documenter une histoire interne à cette industrie, mais également d'interroger ses relations avec des sociétés, des époques et des lieux divers, dessinant non pas une mais des cultures publicitaires. C'est dans une perspective pluridisciplinaire, au croisement de l'histoire sociale et culturelle, de l'histoire des techniques, de la typographie, de la littérature, de l'art, des médias audiovisuels ou encore de la sociologie, que ce dossier interroge les cultures publicitaires foisonnantes de la période contemporaine.
Ce numéro réfléchit à l'invention du rythme de la semaine dans une perspective d'histoire culturelle et interroge les usages renouvelés de cette découpe du temps. À l'heure d'une déprise rapide du temps religieux à l'époque contemporaine, comment la semaine réorganise-t-elle le temps social et personnel? Comment expliquer que, malgré de multiples tentatives (calendrier républicain, calendrier soviétique…), aucun rythme concurrent à la semaine n'ait pu s'imposer? Les contributeurs s'intéressent notamment à l'émergence et au développement de la semaine de travail, de la semaine scolaire et de la semaine des loisirs comme explications de cette hebdomadairisation de la société. Ils font aussi l'hypothèse que les médias, non seulement s'adossent à une découpe largement hebdomadaire du temps, mais qu'ils la renforcent considérablement. À côté d'études panoramiques, certains articles traitent de situations particulières pour montrer que, du Premier ministre à l'interné dans un asile, nul n'échappe au rythme de la semaine.
Alors que la reconstitution est, pour les préhistoriens, les antiquisants et certains médiévistes, admise comme un outil de recherche, les historiens des périodes plus contemporaines s'en saisissent moins, arguant que les pratiques de reconstitution sont l'apanage des amateurs, avec en fer de lance le mouvement de la Living History. Le travail de ces derniers relèverait ainsi plus de l'art et de la création que de la recherche scientifique. Ce dossier a pour objectif la levée d'un certain nombre de malentendus. À partir d'études de cas (celles d'une fête rituel, de l'histoire d'un musée ou encore des performances d'un artiste contemporain), les contributeurs montrent non seulement la valeur heuristique de ces pratiques, mais aussi la nécessité de les étudier comme objet d'histoire.Chacun interroge la manière dont des pratiques savantes, et populaires, de " ré-activation " à la fois d'événements particuliers (révolution, catastrophe) et d'instants ordinaires, participent de notre regard sur le passé. En somme, interroger la reconstitution, c'est poursuivre d'une autre manière l'immense chantier d'une histoire des représentations dont l'historien ne serait plus absent.
Terrassées, animées d'un fort sentiment de culpabilité, les veuves d'aujourd'hui sont beaucoup plus nombreuses que les hommes à rester seules après la disparition de leur compagnon. En fonction des époques, le veuvage est un phénomène perçu de façon plus ou moins importante: au lendemain des guerres napoléoniennes ou de la Première Guerre mondiale, le nombre de jeunes veuves s'envole sans pour autant faire l'objet d'une grande attention des autorités, des journalistes ou de l'opinion publique. Dans les pages de ce numéro, les veuves sont étudiées à partir de supports différents: caricatures, cinéma, mais également estampes. Cette manière de les aborder ne relève pas que des visual studies, mais aussi de la perception de l'autre, puisque périodiques ou romans sont également mobilisés afin de mieux saisir les représentations des veuves, celles des marins disparus en mer comme celles d'artistes. Première livraison de revue dévolue aux veuves, ce numéro a pour ambition de cerner la diversité des images, de s'attacher à l'émergence d'un type, de suivre l'évolution des représentations en prêtant attention à la collecte de données qui nourrissent l'imaginaire social et culturel des veuves.
Vingt ans après la disparition de Roland Topor (1938-1997), son œuvre protéiforme et multimédia continue d'en faire un créateur inclassable croisant les pratiques de l'écriture, du dessin, du cinéma, du théâtre ou de la télévision, sans les hiérarchiser et en leur donnant l'apparence d'un grand jeu labyrinthique. Pourtant, l'imaginaire débridé de Topor a sa cohérence, faite d'humour noir et d'étrangeté ludique, qui sert de fil rouge à ses illustrations pour la presse française – de la revue Bizarre, où il débute, à Hara-Kiri dont il sera un compagnon de route – et l'édition internationale, à son travail d'affichiste, ses romans ou nouvelles, ses contributions au théâtre, au film d'animation ou aux séries télévisées. En passant d'un support à l'autre, en expérimentant des genres et des techniques multiples, en visant des publics larges ou au contraire plus confidentiels, Topor s'est progressivement affranchi du dessin d'humour qui avait présidé à ses débuts, pour élaborer une œuvre bien plus vaste, dont la noirceur, l'onirisme et l'anxiété sont traversés d'un éclat de rire permanent.
Au cours des décennies 1970 et 1980, Michel de Certeau a proposé d'introduire les théories psychanalytiques dans le travail de l'historien. De nombreux livres et articles ont salué l'originalité et la fécondité de son œuvre. Ce volume tente de penser, après ce moment " Certeau ", la présence, aujourd'hui, de la psychanalyse dans les études historiques. Partant du constat que la psychanalyse ne constitue plus aujourd'hui la discipline miroir avec laquelle les sciences sociales ont longtemps dialogué, il est apparu nécessaire d'interroger cette distance, et de demander à une génération de chercheurs comment ils envisagent aujourd'hui cette relation. Au moment où se constituent les archives de la psychanalyse, alors que la figure de l'historien à la première personne domine, et tandis que les travaux sur les archives ne cessent – l'air de rien – de s'approprier un vocabulaire très largement analytique, reposer la question de ce voisinage a semblé utile pour mieux comprendre comment s'écrit l'histoire aujourd'hui. Selon des modalités d'écriture très diverses, les neuf contributeurs de ce dossier ont ainsi accepté de se livrer à un exercice singulier. Archéologues, archivistes, historiens du contemporain ont repris au sérieux cette question de la psychanalyse en posant noir sur blanc la manière dont elle travaille leurs recherches: ainsi est-elle tantôt objet, tantôt outil, mais elle apparaît parfois aussi comme l'enjeu central de la quête historienne.
En 2015, à l'issue d'une mobilisation des associations et des victimes, d'un débat public et de rebondissements judiciaires, l'inceste a été inscrit dans le Code pénal par un vote unanime. Cette visibilité récente de l'inceste invite à réfléchir à l'évolution des conceptions et représentations de l'inceste, à partir d'une réflexion sur le tabou qui frappe la parole sur l'inceste à l'époque contemporaine.Huit chercheurs d'horizons disciplinaires divers (l'histoire surtout, mais aussi l'histoire de l'art, l'anthropologie, la littérature) questionnent les conditions de possibilité et les modalités de la parole sur l'inceste dans des contextes historiques divers et proposent des éléments pour construire une chronologie du tabou et de l'entrée de l'inceste dans le champ de la parole, de la confession publique et du débat.
La reconnaissance d'Edward W. Said (1935-2003) comme fondateur de ce que l'on appelle aujourd'hui les postcolonial studies repose à la fois sur l'extraordinaire fécondité de ses recherches et sur un malentendu, en tous les cas sur une lecture très univoque d'une œuvre qui pourtant ne l'est guère. L'impact considérable de cet auteur sur la façon dont se perçoivent les sociétés contemporaines ne saurait s'expliquer par la simple prise de conscience d'un rapport de subordination de l'Orient par l'Occident à quoi l'on a pu être tenté de réduire son discours. L'hypothèse qui sous-tend le volume que nous proposons est que la puissance d'intervention de la pensée de Said dans le champ social et politique actuel naît de la très grande mobilité de son écriture, qui se situe stratégiquement toujours à l'intersection de plusieurs courants d'idées et de plusieurs disciplines.