Qu'est-ce que peut un corps? demande Spinoza, et il répond: Personne n'en sait rien! C'est-à-dire qu'on n'a pas fini de s'en étonner. Chaque jour nous voyons des corps accomplir des actions d'une infinie complexité, qu'il s'agisse d'adresse sportive ou de gestes créateurs.
Pour que cela soit possible le corps ne peut pas être le simple instrument de l'esprit, l'un et l'autre sont une seule et même harmonique: quand l'anthropologue Marcel Mauss s'empare de cette conception moderne de l'être vivant, il la nomme " techniques du corps " et franchit un pas décisif. Non seulement marcher ou faire l'amour sont des actions efficaces, mais il y a autant de façons de s'y prendre qu'il y a de cultures – et pas seulement humaines. Dans ces multiples manières d'être au monde l'équipement n'est pas en reste car l'outil, défini comme prolongement de la main par le préhistorien André Leroi-Gourhan, est capable de transformer notre corps même en outil second. N'avons-nous pas la sensation de " faire corps " avec notre voiture lorsque nous conduisons? Ne devenons-nous pas sur la chaîne de montage l'instrument efficace des robots mécaniques?
Les essais de ce livre explorent ces conquêtes et limites du corps sur lui-même et sur la matière en s'attachant aux dimensions cachées que sont la sensorialité, le rituel, l'apprentissage, les émotions, l'entretien, et les méthodes pour parvenir à comprendre l'intelligence physique.
Issues d'une consommation courante et d'abord objet de nature, les coquilles des coquillages ont été soustraites au dépotoir et remobilisées en tant qu'objets manufacturés dans un nouveau circuit.., dans tous les cas versées du côté de la culture - scène symptomatique de la relation que les hommes entretiennent avec les coquillages, contraste saisissant entre le désintérêt général pour eux en tant qu'animaux pris dans leur milieu naturel comparativement aux attachements multiples envers d'autres espèces et la valeur culturelle acquise par ceux-ci une fois collectés et/ou transformés par la main de l'homme. Soustraits de leurs milieux naturels, l'homme les fait voyager et c'est précisément par ces itinéraires que les mollusques et les coquillages acquièrent une valeur symbolique ou marchande et deviennent des objets de culture particuliers. Le numéro présent interroge donc "l'objet coquillage" à travers les liens réels ou métaphoriques qu'il entretient avec le déplacement.
Le Thema proposé s'inscrit dans le renouveau des études sur la culture matérielle qui consiste à prendre sérieusement en compte les dimensions physiques des objets et des techniques (conformément au programme précisé par Mauss il y a 75 ans, mais à peine mis en œuvre).Il ne s'agit plus seulement d'étudier les contextes dans lesquels des objets acquièrent le statut d' " irremplaçables " et les conséquences de cette distinction pour les acteurs des sociétés que l'on étudie ou dont on reconstitue le mode de vie, mais d'essayer de comprendre quels aspects des objets en question sous-tendent ce statut.
1937-1939, André Leroi-Gourhan jeune chercheur au regard pénétrant découvre le Japon contemporain et ancien. Il rédige alors quantité de fiches descriptives à la base de sa première œuvre maîtresse " Evolution et Techniques ", collecte un grand nombre d'objets pour les musées mais écrit également divers textes, restés quasi inconnus, sur le Japon. Ceux-ci sont mis en perspective dans ce thema afin d'en saisir l'importance au regard des travaux ultérieurs des sciences humaines. En s'inspirant de son éclectisme intellectuel et pratique, le numéro propose une série d'études associant les dimensions matérielles, sociales, religieuses et esthétiques à propos des hommes et de leur milieu et montre l'actualité des recherches naturalistes sur l'animal et anthropologiques sur le rapport aux techniques ou à la nature en France, au Japon et sur le continent Africain.
Une société doit contrôler et garantir l'efficacité des techniques qu'elle mobilise à des fins plus ou moins stipulées. Mais de quelle nature doit se prévaloir l'efficacité du contrôle et de la garantie ? Affronter la question et y répondre est une manière de montrer que le social est aussi essentiel à l'âme qu'à la matière. Aux réflexions générales et théoriques sur la question suivent des études circonscrites culturellement (Haut Atlas marocain, Sahara et Centrafrique).
La terre crue, la terre ordinaire du bâti commun est le thème du dossier central du volume, issu d'un colloque tenu en 2001 au Centre national des arts et métiers. La mise en œuvre de cette matière d'une exceptionnelle richesse constructive sollicite les deux formes d'expression de la pensée que sont la tête et la main, dont les contributions visent à saisir les interférences. Les rapports entre l'écrit, l'oral et le bâti sont saisis à travers la mixité des intelligences des praticiens — maçons, architectes, entrepreneurs — et des théoriciens — prêtres, savants, aristocrates. Les variantes du bâti en terre crue sont déclinées dans quatre aires culturelles : la Chine ancienne, l'empire romain, le Bengladesh et la France moderne.
Le volume comporte pour moitié un dossier consacré à la céruse contenant les contributions suivantes : V. Nègre, "La céruse et le blanchiment des villes de brique au milieu du XVIIIe siècle" ; C. Lanoë, "La céruse dans la fabrication des cosmétiques sous l'Ancien Régime (XVIe-XVIIIe siècles)" ; L. Lestel, "La production de céruse en France au XIXe siècle : évolution d'une industrie dangereuse". L'autre partie du volume est un recueil de contributions diverses : M. Garrigues-Cresswell et B. Lecestre-Rollier, "Gérer les aléas. Les sociétés du Haut Atlas marocain" ; H. André-Bigot, "L'embarcation, métaphore d'une inscription sociale chez les pêcheurs de Sainte-Lucie" ; Ph. Gouin et Ch. Vogt, "Les pithoi de Margaritès (Crète). Données techniques et aperçu historique" ; E. Halasz-Csiba, "Le tan et le temps. Changements techniques et dimension historique du tannage en France (XIVe-XVIIIe siècles)" ; J. J. Ibáñez, L. Peña-Chocarro, L. Zapata , J. E. González Urquijo et M. Moreno García, "Argile et bouse de vache. Les récipients de la région Jbâla (Maroc)" ; J.-P. Estival, "Culture et consommation dans une communauté guarani-ñandeva du Chaco".