Parcourant une diversité de contextes (Colombie, Géorgie, Japon, France, Singapour, Irak, Mexique, Brésil), et en s'appuyant sur une approche théorique et juridique des traditions culturelles, ce numéro explore la façon dont le patrimoine culturel immatériel devient un terrain de débats, d'engagements ou de contestations, en favorisant les tensions identitaires, politiques et économiques à l'ère de la mondialisation et du retour des nationalismes.
Mises en scènes, en images et en récits (XIXe-XXIe siècle)
Ce numéro s'inscrit dans le prolongement de travaux visant à reconsidérer la place des femmes (peintres, danseuses, musiciennes, compositrices ou interprètes…) dans l'histoire de la création artistique, sur le temps long. Dans une perspective interdisciplinaire, il étudie la manière dont les musiciennes, envisagées comme figures, ont été mises en scènes, en images et en récits entre les XIXe et les XXIe siècles, en littérature, dans les arts visuels, la création musicale ou encore au cinéma.Représentée dans toutes les cultures depuis l'Antiquité et au sein de nombreux mythes et légendes, la musicienne possède un caractère protéiforme et des valeurs très diverses en fonction des contextes et des usages. Elle tient une place à part parmi les artistes femmes et les modalités de sa présence réelle ou fictionnelle continuent de poser question. Largement essentialisée ou réduite à des archétypes au cours des siècles, elle est dans le même temps celle qui porte une voix singulière, à la croisée de l'intime et du politique. Elle incarne aussi la voix de l'autre, une voix parfois assourdie, essentialisée ou au contraire subversive, voire émancipatrice. Par-delà la diversité des pratiques et des répertoires, ce dossier invite à réfléchir de manière critique aux possibilités de la représentation de la musicienne et à ses enjeux.
Bien des raisons expliquent l'attrait exercé par l'aventure spatiale: l'esprit pionnier, la fascination du sublime, le défi technique et technologique, la curiosité scientifique et, peut-être, la volonté de résoudre les grandes questions métaphysiques sur l'origine et le devenir de l'humanité, sans oublier les rivalités géopolitiques et les appétits économiques que suscite l'espace… Aucune n'est décisive, mais toutes concourent à constituer un imaginaire, une culture spatiale devenue un terrain d'exploration des sciences humaines et sociales.Des dispositifs de reconstitution, qui permettent entre arts et sciences une appréhension sensible de l'espace, aux œuvres de fiction ou de vulgarisation, qui contribuent à ancrer l'aventure spatiale dans un imaginaire populaire, il s'agit de comprendre comment les représentations de l'aventure spatiale se sont imposées comme thématique prégnante de la culture de masse contemporaine, agrégeant jusqu'aux critiques qui ont pu lui être adressées par ceux qui la voient comme une simple nouvelle conquête territoriale.
La bande dessinée occupe aujourd'hui en France un vaste et florissant secteur des industries culturelles. Segment dynamique du marché du livre, elle affiche une production extrêmement riche et touche des lectorats variés. Entrée de longue date à l'université, enseignée à l'école, la bande dessinée est depuis longtemps sortie des enfers culturels, et aujourd'hui son statut de neuvième art fait figure d'évidence et de lieu commun.
Dans ce statut singulier qu'occupe le neuvième art dans l'espace francophone, l'histoire joue un rôle central, tant la bande dessinée s'est imposée à la fois comme un objet, comme une source et comme une écriture pour les historien·nes. Avec son langage singulier fait de la mise en espace-temps d'images et de textes, elle suppose une approche inédite qui renouvelle les questionnements historiques.
C'est tout l'enjeu de ce numéro que de proposer, outre un état de la recherche en histoire de la bande dessinée, une manière historienne de répondre à ces questions, en cartographiant les domaines de la recherche la plus récente, afin d'opérer un bilan du foisonnement historiographique et d'esquisser des pistes de renouvellement.
Le 12 décembre 2017, en plein mouvement #metoo, Libération publiait une tribune de Laure Murat intitulée " Blow up, revu et inacceptable "; l'historienne y expliquait qu'à l'aune des débats sur les violences sexuelles faites aux femmes, revoir le film d'Antonioni cinquante ans après sa sortie obligeait à réviser son jugement. Ce texte a suscité de vives polémiques, certains le résumant à un appel à la censure, mais, s'il a eu un mérite, assez peu repéré néanmoins, c'est celui de poser la question des manières de voir les images et plus précisément d'interroger une activité spécifique: le " revisionnage ".S'il existe une stimulante réflexion consacrée à l'expérience de la vision, l'acte de " revision ", et toutes les modalités qu'il implique, a en revanche été peu envisagé pour lui-même. Il est pourtant inséré au cœur des pratiques sociales les plus ordinaires, celles des artistes comme des chercheurs, celles des critiques professionnels comme du public le plus large. Il se rattache à de multiples activités culturelles qui concernent aussi bien l'audiovisuel, avec par exemple les rééditions en vidéo et les rétrospectives dans les salles, que les images fixes, avec la redécouverte d'artistes à l'occasion d'expositions…
L'explosion iconographique contemporaine est désormais établie. Alors que l'histoire de l'art ne cherche plus à résister à l'essor des visual studies, et que les études iconographiques ont été investies par toutes les disciplines des sciences humaines et sociales, quels usages fait-on des images? Ce renchérissement de l'intérêt pour les images et leur histoire s'est-il accompagné d'une évolution significative dans les médiations essentielles que sont les pratiques éditoriales, tous supports confondus? La polémique suscitée en 2018 par la parution du livre Sexe, race et colonies, fut éclairante quant à la portée heuristique, l'usage documentaire et la fonction éditoriale des images comme sources historiques. Au-delà d'un rapport " illustratif " à l'iconographie, les usages éditoriaux des images permettent-ils d'analyser intrinsèquement leurs conditions de production, de diffusion et de réception? Leur format de reproduction lui-même et les légendes descriptives qui les accompagnent permettent-ils de les regarder et les comprendre dans leur polysémie? Force est de constater qu'au-delà des louables intentions de décryptage la fonction décorative des images n'a guère changé et qu'elle a peut-être même tendance à empirer.
La question des sons, du patrimoine sonore ou des nuisances liées aux bruits est aujourd'hui au cœur des rapports à l'environnement et de la définition des formes de vie. L'ambition de ce numéro est de poser les jalons d'une compréhension de la place des sons et des cultures sonores dans l'agencement des sociétés humaines depuis le Moyen Âge jusqu'à nos jours. D'où viennent les manières d'écouter? Comment les sons sont-ils dotés de sens et de valeur, ou encore, comment ils sont l'objet de réglementations et de disciplines changeantes? Comment enfin, l'usage social des sons, des bruits et des silences intervient-il dans la mise en ordre des groupes (d'âge, de classe, de sexe, etc.) aussi bien que dans l'orchestration ou la contestation des conduites collectives ordinaires? En croisant différentes disciplines et différentes archives sonores, ce numéro propose de produire de la connaissance à la fois sur les sons en société et sur la façon d'en analyser l'influence.
Le discours sur l'" union des deux mers ", qui naît avec le chantier du canal de Suez, à la fin des années 1850, se cristallise assez vite en un mythe célébrant le triomphe de la modernité technologique et industrielle, dont le héros serait Ferdinand de Lesseps. Un point de vue " global " révèle que la France, dans ce contexte, a bel et bien contribué à développer le commerce – mais pas au profit de l'Égypte : en poussant le khédive Ismaïl à la ruine, elle a ouvert la voie à l'occupation du pays par l'Angleterre, en 1882. On voudrait, dans ce dossier réalisé conjointement par des chercheurs égyptiens et français, rappeler que derrière certains stéréotypes idéalisants, l'histoire du canal de Suez se construisit dans la douleur, même après la date symbolique de 1956, celle de la nationalisation de la Compagnie de Suez par Nasser. On voudrait également montrer que, dès la fin du XIXe siècle, des voix critiques s'élevèrent, des deux côtés de la Méditerranée. La littérature, mais aussi la caricature, la peinture, la photographie, le cinéma, peuvent rendre compte d'une pluralité de représentations dont les enjeux sont à la fois esthétiques, culturels, sociaux et idéologiques.
Par une extension radicale et spectaculaire de la ruine classique et pittoresque, la ville morte puise aux mythes de l'Atlantide ou de Sodome et Gomorrhe, mais aussi aux découvertes archéologiques de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle (Herculanum ou Pompéi). Du romantisme de Théophile Gautier au symbolisme de Georges Rodenbach, les villes mortes développent tout au long du XIXe siècle un imaginaire et une poétique de l'archéologie-fiction ou de l'inquiétante étrangeté, dont Freud a exploré la signification dans son interprétation de la Gradiva de Jensen (1903). Entre refoulement et expression du désir, les villes mortes sont l'envers des mégapoles modernes et le revers de la Grande Ville comme emblème du capitalisme triomphant. Rien d'étonnant, dans cette perspective, que Paris consacrée capitale du XIXe siècle (Walter Benjamin) ait été perçue, dans les gravures et les photographies de ses destructions du printemps 1871, comme une ville morte, comparée par certains contemporains à l'équivalent moderne de Pompéi. Promise à un avenir de fantôme, la ville morte procède de l'inconscient urbain, dont les guerres, mais aussi les catastrophes du XXe siècle (Berlin, Hiroshima, Tchernobyl…) ont promu un imaginaire de cités désertées et figées, muséifiées et fétichisées, comme l'a esquissé Mike Davis dans son essai (Dead Cities, 2002). Bien plus qu'un simple décor.
À l'occasion des vingt ans de Sociétés & Représentations, cette livraison est exceptionnellement double. Le dossier rassemble des travaux récents dévolus à la pratique de la critique dans le domaine des beaux-arts et de la musique au XIXe siècle. Les auteurs, issus de disciplines différentes, partagent le souci d'étudier la critique – tant les critiques que leurs textes et leur impact – à partir de perspectives originales cherchant à dépasser une vision illustrative de la critique, de son utilisation comme source pour l'histoire des arts, ou de l'angle monographique sous lequel elle est souvent traitée. Ils envisagent l'émergence progressive de la critique comme discours journalistique spécifique et légitime, distinct de celui des marchands, des experts ou des historiens de l'art; ils abordent également la question du " droit de critiquer " et la relation complexe et paradoxale que les critiques entretiennent avec les artistes au cours du XIXe siècle; ils proposent enfin de revenir sur les cas où la critique s'est faite " créatrice ", performative ou prescriptrice, en particulier dans sa confrontation à des pratiques artistiques innovantes. Les rubriques habituelles sont remplacées par un " Spécial vingt ans " rappelant les enjeux de la revue, son évolution et sa place dans le champ des SHS ainsi qu'à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Le comité de rédaction a demandé aux meilleurs spécialistes des représentations, qui pour la plupart accompagnent Sociétés & Représentations depuis sa création, de préciser de quelle manière ils appréhendent les représentations, quelles acceptions ils donnent à ce terme, sur quels obstacles ou apories ils ont achoppé.
Le feuilleton. Cette forme narrative, toujours ouverte, se développe et ne vit que par ce sentiment contradictoire qu'il provoque en nous de souhaiter connaître le fin mot de l'histoire, et de l'envie que rien ne s'arrête et surtout pas la vie des personnages auxquels nous nous sommes attachés. Peut-être n'a t'on pas assez remarqué que le succès grandissant des séries télévisées tient largement au fait qu'elles ne sont plus, justement, des séries, c'est-à-dire des récits fermés sur eux-mêmes, avec un début et un dénouement, mais des narrations qui comportent une part de feuilleton, au sens où chaque épisode laisse en suspens des questions qui se résoudront par la suite et fait écho à d'autres qui l'ont précédé. De l'écrit au théâtre, du théâtre aux ondes, des ondes à l'écran, grand puis petit… la fiction migre et résiste en se pliant, non seulement aux impératifs de chaque nouveau support mais aux besoins et priorités des sociétés successives. Se posent toutefois, pour l'analyste, de nombreuses questions de réécriture. Les plus saillantes sont discutées par les auteurs de ce dossier.
Longtemps professeure à l'université de Californie à Berkeley, Susanna Barrows (1944-2010) fut une des principales historiennes américaines de la France, auteure de travaux remarqués sur les foules, les cafés et la vie politique française du grand XIXe siècle. Autour d'elle s'est surtout constituée à Berkeley une remarquable nébuleuse intellectuelle, autant attentive à saisir toutes les innovations venues de France qu'à produire, depuis la Californie, une histoire libre, vivante, originale de la France contemporaine. Plus de trente jeunes historiens, aujourd'hui en poste dans de prestigieuses universités d'Amérique du nord, sont ainsi passés par " l'atelier Barrows ". C'est à cette grande universitaire et à ceux qui l'ont suivie que ce volume est dédié. On y trouvera sept " essais " originaux, rédigés par des historiens américains contemporains et qui témoignent, dans leur diversité d'inspiration, de la liberté créatrice insufflée par Susanna Barrows. La culture des bijoux y croise la criminalité crapuleuse, les illustrations de la presse exotique y côtoient le théâtre en Algérie, le mensonge des enfants, l'assistance judiciaire ou les étranges figures des donneuses d'eau vichyssoises. Ces sept contributions, qui soulignent toute la richesse de l'histoire de France réalisée aux États-Unis, sont complétées par un article inédit de Susanna Barrows, consacré à un aspect méconnu de la crise politique du 16 mai 1877, ainsi que par une contribution d'Alain Corbin, qui l'a bien connue et a contribué à la faire traduire en France.