Si la dimension langagière des mouvements sociaux a fait l'objet de recherches dès les années 1960, les travaux existants privilégient dans leur majorité des corpus de paroles ou de textes publicisés. En faisant dialoguer les disciplines du langage et du discours avec la sociologie interactionniste, la théorie politique des (contre-)publics, l'histoire et la sociologie des mobilisations, ce dossier déplace le regard vers des productions langagières protestataires qui se situent en amont et en périphérie de leurs processus de publicisation. Un tel déplacement implique un travail d'enquête archivistique et/ou ethnographique pour transformer en corpus ce qui se dit et s'écrit dans les coulisses et les marges des mobilisations.Ce programme de recherche se déploie à partir d'une réflexion sur l'articulation de ces deux notions de coulisse et de marge (article de Manon Him-Aquilli, Juliette Rennes et Marie Veniard) et d'une discussion du vocabulaire conceptuel de James Scott pour analyser le " texte caché " des groupes dominés d'un point de vue sociolangagier (Mariem Guellouz). Le dossier explore également l'usage d'archives écrites pour saisir le travail de protestation au 19e siècle depuis ses marges (Dinah Ribard) et l'ethnographie des échanges langagiers en terrain militant pour investiguer la constitution ou le délitement des stratégies d'alliance entre des groupes (Lilian Mathieu) et l'élaboration collective d'un discours pour défendre une cause émergente (Laura Verquere). Il se clôt par un entretien collectif (avec Alexander Bikbov, Jean-Gabriel Contamin, Manon Him-Aquilli et Julien Talpin) sur les enjeux méthodologiques, épistémologiques et éthiques des enquêtes sur les coulisses militantes.
Interagir en situation de jeu : catégorisation et positionnement
Le jeu comme objet d'étude suscite un intérêt grandissant, essentiellement en psychologie, sociologie et dans les sciences de l'information et de la communication. Ce numéro traite des interactions en situation de jeu, au travers d'une entrée sociolinguistique, la catégorisation. Dans une perspective ethnographique et ethnométhodologique, il s'intéresse à la construction et à l'émergence de différentes catégories en situation de jeu.Ces dernières années, des analyses discursives, interactionnelles ou ethnométhodologiques ont en effet mené à s'interroger sur les pratiques de catégorisation des joueurs et joueuses: quelles catégories sont mobilisées pendant et après le jeu? Comment ces catégories sont-elles construites à travers les activités du jeu et dans l'interaction? Et comment différents types de catégories (liés au jeu ou pas) se superposent ou s'entremêlent?Ce dossier rassemble des recherches francophones étudiant des jeux de plateaux (Barbier; Bécu-Robinault & Ghimenton), un jeu digitalisé (Heiden & Quignard) et des jeux sur la plateforme Twitch (Colón de Carvajal). Les auteurs et autrices s'appuient sur la théorie des rôles de Goffman, la membership categorization analysis et sur la théorie du positionnement afin de comprendre les pratiques et enjeux de la catégorisation pendant le jeu ou après-coup.
Documenter les atrocités : de la clandestinité au tribunal et au Musée, usages et effets des écrits de dénonciation (Chili, Argentine, Pérou, Colombie)
L'objectif de ce numéro est de discuter des usages et des effets sociaux des documents écrits qui inscrivent des épisodes massifs de violence politique, appelés " documents de l'atrocité ". Les articles du dossier s'appuient sur la prise en compte de chaînes d'écriture, des premiers témoignages recueillis clandestinement par des ONG locales jusqu'aux rapports des Nations Unies sur les violations des Droits Humains en passant par les recours auprès des tribunaux, et les travaux des " Commissions Vérité " mis en place par la Justice Transitionnelle. Le premier article analyse le cas d'une jeune femme disparue, de la déclaration faite par ses proches jusqu'à la condamnation obtenue de haute lutte 40 années après les faits, et comment les pérégrinations de certains énoncés ont été décisives. Le deuxième article explore un corpus de 85 énoncés, en scrutant leurs formes d'insertion dans les différents documents de cette chaine. Le dernier texte traite des usages pédagogiques, scolaires et muséographiques, des documents de l'atrocité dans quatre pays (Pérou, Colombie, Chili, Argentine). Leurs auteurs développent une approche située de la force perlocutoire des écrits, force actuellement menacée – fermeture de musée en Colombie, outils pédagogiques interdits au Pérou – ou renforcée – déclassification d'archives en Argentine. Ces documents de l'atrocité restent donc des écritures vives, des forces de témoignage face au déni et de résistance contre l'effacement.
Faire agir autrui : la requête dans les interactions institutionnelles
La requête est une action élémentaire et omniprésente de l'échange social: qui que nous soyons et où que nous agissions, faire agir autrui relève de nos actions les plus routinières. En contexte institutionnel, la requête met en jeu des dimensions sociales spécifiques et complexes en termes de coopération, de solidarité, de pouvoir, d'asymétries, de droits et d'obligations réciproques.Les investigations sur la requête se situent au carrefour de plusieurs disciplines, dont la philosophie du langage, la sociologie et les sciences du langage. Mené dans l'esprit de l'analyse conversationnelle multimodale, ce numéro spécial réunit une série d'études empiriques qui entendent explorer la requête (et d'autres actions apparentées) à la fois dans ses dimensions sociales (rôles des participant.es, rapports hiérarchiques, enjeux épistémiques et déontiques) et formelles (réalisation verbale et non verbale).Ce dossier rassemble des contributions émanant de différents chercheur.es en Allemagne (Florence Oloff), en France (Marine Riou et al.), en Italie (Renata Galatolo et Monica Simone) et en Suisse (Esther González-Martínez; Anne-Sylvie Horlacher et Simona Pekarek Doehler). Elles interrogent une diversité de terrains institutionnels: le salon de coiffure, l'hôpital, les appels d'urgence médicaux, les cours de formation pour adultes et les salles d'handiescalade.
Penser la race dans les approches sociales du langage
La race est actuellement une catégorie aussi cruciale que discutée en sciences humaines et sociales, tant en France que dans le monde anglophone. Ce dossier a donc pour objectif d'intégrer la notion comme paramètre du travail de recherche dans les linguistiques sociales françaises. L'approche choisie est épistémologique et théorique et vise à explorer la race comme réalité sociolangagière et discursive aussi bien en sociolinguistique qu'en analyse du discours.Pour ce faire, nous proposons de considérer la race comme un signe, motivant une " sémiotique raciale " et justifiant la conaturalisation du langage, du corps et de la race, mais également sa déconstruction à partir de l'exemple de la blackness (Telep). La race est également inscrite en langue et en discours sous des formes implicites qui puisent dans les stéréotypes comme par exemple dans certains noms décrivant les couleurs de la chair (Paveau). Elle peut aussi se retrouver renforcée et essentialisée comme le montrent certains discours de revitalisation linguistique (Boitel).
Quand les animaux participent à l'interaction sociale. Repenser le "tour de parole"
Par tradition, la sociolinguistique s'est désintéressée de la communication animale, laissant le soin de son étude à l'éthologie ou aux sciences du comportement. Le présent dossier a l'ambition de montrer qu'il est possible, pour la linguistique interactionnelle, d'appréhender rigoureusement les phénomènes communicatifs à l'œuvre dans des interactions impliquant des animaux. L'ensemble des contributions entend aussi mener une réflexion sur la manière dont les outils analytiques et méthodologiques de la sociolinguistique et de la linguistique interactionnelle peuvent se voir retravaillés par cet objet singulier: les notions de participation, d'analyse séquentielle et de " tour de parole ", centrales en analyse conversationnelle, seront ré-examinées. En s'intéressant à des interactions impliquant chiens, perroquets, chevaux, vaches, macaques, ou babouins, les contributions à ce dossier analysent la manière dont les animaux initient des actions communicatives ou répondent à des tours de parole humains (Mondémé), mais aussi la manière dont leurs contributions sont traitées comme des tours de parole pertinents (Harjunpää), ou ressaisies comme des actions intentionnelles (Camus), par des participants humains. Une réflexion méthodologique de fond interroge les défis de la prise en compte des actions animales dans le cadre de l'analyse séquentielle (Mondada). Enfin, le dossier se clôt par une traduction inédite d'un texte des sociologues des sciences Eileen Crist et Michael Lynch, qui, il a trente ans déjà, à l'occasion d'une conférence de l'American Sociological Association, s'interrogeaient sur la possibilité d'analyser l'interaction interespèce avec les outils de l'analyse séquentielle.
Nouveaux usages socio-économiques des "langues régionales" de France au XXIe siècle
Depuis plusieurs décennies on peut observer, en France, dans des contextes normalement investis par la langue française voire par l'anglais, une nouvelle modalité de production d'identité. Elle rappelle ce que l'on désigne en domaine anglophone par commodification (en francophonie par marchandisation). Cette modalité consiste à recourir à une " langue régionale " de France plus ou moins fortement minor(is)ée, dans sa composante lexico-sémantique essentiellement, en lui donnant ainsi une (certaine) fonctionnalité et à coup sûr une visibilité inédites. C'est de ce phénomène langagier singulier qu'il est question dans notre dossierPour ce qui concerne les langues traitées, on observe ainsi en Alsace (Erhart et Kahn), en Corse (Colonna), en domaine occitan (Alén Garabato et Boyer), la montée en puissance d'une patrimonialisation dynamique de la langue en situation de domination. En particulier dans la sphère économique, comme le domaine entrepreneurial ou le commerce de produits alimentaires, la restauration ou la promotion touristique.Les textes inédits présentés dans ce dossier (auxquels sont associés la traduction d'un article de Formoso Gosende concernant la Galice, faisant œuvre de contrepoint, et un texte d'" archives " publié en 1984 par Boyer) devraient permettre d'éclairer un phénomène glottopolitique singulier et multiforme qui ne peut manquer de stimuler la réflexion du sociolinguiste. On a certes du mal ici à parler de normalisation sociolinguistique au sens strict du terme. On a néanmoins affaire incontestablement à une forme de résilience ethnosociolinguistique productive et créative.
Charles Goodwin : l'interaction au carrefour du langage, du corps et de la société
Ce dossier a la spécificité d'être à la fois un hommage à Charles Goodwin, une personnalité incontournable pour les travaux sur l'interaction, la sociolinguistique et l'analyse du discours au sens large du terme et une présentation des recherches les plus innovantes et actuelles sur l'interaction et la multimodalité, développées à partir de son enseignement. Décédé le 31 mars 2018, Charles Goodwin laisse une importante filiation intellectuelle sur la scène internationale, que ce soit aux États-Unis, en Europe et en Asie. Ce numéro spécial rassemble des réflexions venant de chercheur·es en Allemagne (Arnulf Depperman), en Belgique (Elwys de Stefani), en France (Luca Greco, Christian Licoppe, Nicolas Rollet, Véronique Traverso), en Italie (Sara Merlino), en Suisse (Lorenza Mondada), qui ont une longue pratique de l'analyse multimodale et qui ont développé divers aspects de son travail: la vision professionnelle, la participation, la narration, l'aphasie, les gestes de pointage. Enfin, le dossier accueille un entretien avec Marjorie Harness Goodwin, collègue et épouse de Charles Goodwin, ainsi que la réédition de l'un des articles les plus importants de Charles Goodwin.
Anthropologie linguistique - Le tournant sémiotique
L'objectif de ce numéro est de questionner les apports théoriques du tournant sémiotique de l'anthropologie linguistique nord-américaine en insistant sur quelques concepts élaborés par certains chercheurs de l'université de Chicago et en faisant dialoguer ces concepts avec ceux élaborés en France, en sociolinguistique et en analyse du discours.Il s'agira de discuter certains présupposés de ce cadre théorique à partir d'analyses empiriques issues de nos propres travaux, aux terrains et aux problématiques variées. Nous examinerons la pertinence des concepts d'indexicalité, d'entextualisation, de rhématisation et de métapragmatique et leur possible articulation avec ceux de pratiques langagières, de discours épilinguistiques, de sujet parlant et de formation discursive.En quoi ces concepts nord américains nous permettent-ils de problématiser le fonctionnement du langage en société et de construire de nouveaux objets de recherche? Quels sont, aussi, les points que ces concepts laissent aveugles (subjectivité des locuteurs, critique sociale)? Et enfin, comment faire dialoguer ces concepts issus de traditions disciplinaires différentes?Après une brève introduction, un article épistémologique revenant sur le contexte et les enjeux théoriques de la relecture de Pierce au sein de l'anthropologie linguistique nord américaine (Bertrand Masquelier), chacun des quatre articles du numéro s'attachera à faire travailler, à partir d'analyses de corpus, une ou plusieurs de ces notions en relation avec d'autres forgées dans le contexte français. L'article de Félix Danos confrontera les notions de pratiques langagières et de discours épilinguistique à celles d'entextualisation, d'indexicalité et de métapragmatique; celui de Manon Him-Aquilli fera dialoguer les notions de formation discursive et de métapragmatique; enfin, celui de Cécile Canut proposera une discussion autour du statut théorique à donner au sujet parlant en mobilisant les notions de discours épilinguistique, d'indexicalité et de rhématisation. Le numéro se terminera par un entretien avec Susan Gal, au cours duquel elle reviendra sur son parcours de recherche et sur ce que sa découverte de Peirce a modifié dans son travail.