Ce numéro Varia comprend quatre articles qui traitent de thématiques diverses : les sociabilités militantes en exil ; la sélection sociale par l'espace au sein du mouvement des Gilets Jaunes ; le syndicalisme d'entreprise dans une grande enseigne d'articles de sport ; et des pratiques " populaires " de placement permettant à de grandes firmes financières d'apparaître vertueuses.
À partir d'une enquête auprès des militant·es du mouvement tunisien Enhada, exilé·es en France entre 1981 et 2018, Mathilde Zederman s'intéresse aux conditions de maintien et de transmission de l'engagement militant en exil. La fabrique d'un entre-soi permet d'accumuler des ressources pour protéger le groupe et assurer sa continuité, mais reste traversée par divers rapports de pouvoir qui entravent la reconfiguration du mouvement.
Jean-Baptiste Devaux, Marion Lang, Antoine Lévêque, Christophe Parnet et Valentin Thomas ont suivi un petit groupe de Gilets Jaunes de la banlieue industrielle et populaire lyonnaise. Depuis un rond-point vécu comme un espace propice à la mobilisation des classes populaires racisé·es, l'évolution du mouvement vers des lieux du centre-ville conduit à la mise à l'écart de ce groupe, qui recentre son militantisme vers les banlieues populaires.
Partant d'une enquête de terrain collective menée au sein de l'entreprise Decathlon, Karel Yon et Maxime Quijoux éclairent les contours d'un style spécifique de syndicalisme qu'ils appellent syndicalisme d'entreprise. Ils en étudient les conditions d'émergence, les valeurs revendiquées, les usages dont il fait l'objet et son articulation avec des formes de conflictualité au travail, soulignant notamment l'existence d'une allégeance salariale au projet d'entreprise.
Sabine Montagne montre comment la référence au peuple a contribué, depuis le milieu du XXe siècle, à donner de la crédibilité aux firmes d'investissement les plus puissantes. La gestion indicielle, massivement alimentée par l'épargne populaire, leur a permis de devenir conseillers des gouvernements et opérateurs privés de l'État Social, et de bénéficier de la croyance selon laquelle l'intégration des classes peu fortunées au marché financier aurait fait émerger une finance raisonnable, distincte de la finance élitiste et spéculative.
Enrôlés dans la promotion du marché concurrentiel, de l'entreprise compétitive et de la financiarisation, le droit et la justice sont au cœur du néolibéralisme. Ce dossier prend pour objet un processus moins documenté : la façon de dire le droit et de réguler du pouvoir étatique est devenue un objet de négociations et de transactions marchandes que les politiques publiques encouragent.
Les États commercialisent une fraction de leur souveraineté juridique. Des traités d'investissement remettent en cause le " droit de réguler " afin de construire un climat favorable aux détenteurs de capitaux étrangers ; des formes de transaction permettent aux grandes entreprises de négocier leurs peines et d'éviter le procès pour fraude et corruption ; la promotion d'une " culture de l'innovation " offre aux entreprises étrangères un statut juridique et fiscal dérogatoire ; enfin, des compétences régaliennes, comme l'attribution de visas, sont octroyées en contrepartie d'investissements.
Certes, la souveraineté juridique n'a jamais atteint la pureté du modèle du monopole. Le droit de dire le droit a toujours été un champ de luttes dont les organisations étatiques ne sont qu'une partie des acteurs. Pour autant, la façon dont le pouvoir règlementaire et le pouvoir de justice se trouvent redéfinis dans leurs conditions d'exercice a été peu étudiée. Ce dossier décrit les contours d'une puissance publique qui s'ajuste aux conditions néolibérales, en élargissant l'espace de négociation des règles du droit au cœur même de l'État