Numéro spécial pour les 50 ans de la revue.
Cahier de jeux de 18 pages en supplément.
Prendre Actes
Comité de rédaction
Des actes révolutionnaires
Julien Duval
La multiplication des revues de sciences sociales (1975-2025) : crise de surproduction et spécialisation ?
Pierre Blavier
Une revue peut en cacher une autre
Christophe Charle
Négatifs
Camille François
La fabrique d'Actes de la recherche en sciences sociales
Anne Bory et Eleonora Elguezabal
La part du genre
Julie Boelaert, Samuel Coavoux, Estelle Delaine, Altaïr Despres, Sibylle Gollac, Narguesse Keyhani, Adèle Mommeja et Étienne Ollion
près avoir exposé (dans le numéro 255) l'intérêt de la notion de condition écologique des classes sociales pour étudier les rapports de domination à l'œuvre en matière d'environnement, ce numéro s'attache plus spécifiquement à la mobilisation de différents groupes sociaux face à des contaminations diverses (minières, industrielles) et aux enjeux professionnels liés à l'écologisation de leurs domaines d'activité. Dans quelle mesure les nuisances environnementales et les luttes sociales qu'elles génèrent favorisent-elles la recomposition des conflits de classe ?
Les cas des boues rouges de Gardanne comme celui des pollutions métalliques de la mine de Rio Tinto en Andalousie révèlent comment l'engagement écologique des milieux populaires peut être mis à l'épreuve par l'activité extractive et la gestion des résidus. De même, des projets d'agriculture urbaine encouragés par la " rénovation écologique " des quartiers permettent à des associations écologiques de mobiliser les classes populaires contre la dépossession de leurs lieux de vie. Cette mobilisation se fait au prix de l'imposition de pratiques écologiques issues des classes moyennes cultivées, parfois désajustées à leur mode de vie. D'autres secteurs non industriels et non urbains sont aussi touchés par ces transformations. L'évolution du métier de gardien de troupeaux en alpage vers une activité de protection des espaces naturels disqualifie ainsi le travail des anciens bergers face aux pratiques portées par une petite bourgeoisie culturelle en reconversion. Enfin, la diffusion de pratiques gestionnaires du sanglier dans les forêts françaises produit une exclusion des " petites chasses " populaires, sous la pression des " grandes chasses " bourgeoises, corrélatives d'une appropriation des lieux, des ressources et des usages par les classes dominantes.
L'étude des inégalités sociales en matière d'environnement connaît un véritable développement en France aujourd'hui. Cette notion – qui désigne à la fois une inégalité d'exposition aux nuisances et aux risques environnementaux, et une inégalité d'accès aux ressources " naturelles " – reste peu précise au sujet des rapports sociaux de domination. En particulier, elle n'analyse pas véritablement les niveaux auxquels les inégalités opèrent, au point que l'étude de ces injustices environnementales, qui les renvoie à des divisions sociales beaucoup plus générales, semble dissoudre leur spécificité. Face à ce flou conceptuel, la notion de " condition écologique des classes sociales " vise à tenir ensemble les différentes inégalités environnementales : l'inégale vulnérabilité aux nuisances de toutes sortes (contaminations, épidémies, pénuries, catastrophes dites naturelles, etc.) ; les inégalités d'accès aux biens considérés comme naturels, ainsi que leurs usages socialement différenciés ; l'inégal accès aux arènes publiques où les problèmes environnementaux sont traités ; les contributions variables des modes de vie et des activités professionnelles à l'accentuation (ou à l'atténuation) des nuisances écologiques. Si ces différentes inégalités obéissent à des logiques en partie indépendantes, c'est précisément quand on met en rapport les inégales contributions des modes de vie à la crise écologique avec les autres formes d'inégalités que l'on aperçoit plus nettement l'occultation de leurs bases objectives et matérielles, ainsi que les rapports de domination qui contribuent à les engendrer et à les perpétuer.
L'analyse des " relations internationales " et " les études européennes " sont des domaines de recherche qui ont longtemps constitué des spécialités assez fermées. Depuis les années 1990, elles se sont renouvelées, s'inscrivant pleinement dans les sciences sociales, avec l'idée que le fait de passer les frontières, de raisonner à un niveau international, n'était pas une raison de quitter le territoire des sciences sociales " normales " et leurs méthodes. Les institutions internationales sont, par exemple, peuplées d'individus qui, – comme dans les institutions nationales ou locales – ont des propriétés sociales, sont pris dans des systèmes de relations et de contraintes… Ce renouvellement, replacé dans une longue perspective, est un retour aux fondateurs de la sociologie qui, comme le montrent les exemples de Durkheim, de Weber, de Simmel, de Mauss ou d'Elias, travaillaient indifféremment sur le national et l'international, considérant qu'une continuité liait le premier au deuxième. Ce numéro d'Actes de la recherche en sciences sociales entend rendre compte de ce retour aux sources. Il rassemble des analyses qui prennent les relations internationales, les institutions européennes et les échanges culturels entre pays comme des objets sociologiques ordinaires. Les différents articles mobilisent, en particulier, la sociologie des champs qui a initialement été forgée sur des objets nationaux. Mais si ce numéro entreprend de montrer la fécondité des outils des sciences sociales pour actualiser notre regard sur les objets internationaux, il aspire aussi à montrer que l'exploration de ces objets est un facteur de renouvellement sociologique. Il ne s'agit donc pas seulement de sociologiser les relations internationales, mais aussi d'étudier ce que l'analyse de phénomènes dits " internationaux " fait, dans une sorte d'" effet boomerang ", aux concepts ou aux pratiques des sociologues.
Ce numéro Varia comprend quatre articles qui traitent de thématiques diverses : les sociabilités militantes en exil ; la sélection sociale par l'espace au sein du mouvement des Gilets Jaunes ; le syndicalisme d'entreprise dans une grande enseigne d'articles de sport ; et des pratiques " populaires " de placement permettant à de grandes firmes financières d'apparaître vertueuses.
À partir d'une enquête auprès des militant·es du mouvement tunisien Enhada, exilé·es en France entre 1981 et 2018, Mathilde Zederman s'intéresse aux conditions de maintien et de transmission de l'engagement militant en exil. La fabrique d'un entre-soi permet d'accumuler des ressources pour protéger le groupe et assurer sa continuité, mais reste traversée par divers rapports de pouvoir qui entravent la reconfiguration du mouvement.
Jean-Baptiste Devaux, Marion Lang, Antoine Lévêque, Christophe Parnet et Valentin Thomas ont suivi un petit groupe de Gilets Jaunes de la banlieue industrielle et populaire lyonnaise. Depuis un rond-point vécu comme un espace propice à la mobilisation des classes populaires racisé·es, l'évolution du mouvement vers des lieux du centre-ville conduit à la mise à l'écart de ce groupe, qui recentre son militantisme vers les banlieues populaires.
Partant d'une enquête de terrain collective menée au sein de l'entreprise Decathlon, Karel Yon et Maxime Quijoux éclairent les contours d'un style spécifique de syndicalisme qu'ils appellent syndicalisme d'entreprise. Ils en étudient les conditions d'émergence, les valeurs revendiquées, les usages dont il fait l'objet et son articulation avec des formes de conflictualité au travail, soulignant notamment l'existence d'une allégeance salariale au projet d'entreprise.
Sabine Montagne montre comment la référence au peuple a contribué, depuis le milieu du XXe siècle, à donner de la crédibilité aux firmes d'investissement les plus puissantes. La gestion indicielle, massivement alimentée par l'épargne populaire, leur a permis de devenir conseillers des gouvernements et opérateurs privés de l'État Social, et de bénéficier de la croyance selon laquelle l'intégration des classes peu fortunées au marché financier aurait fait émerger une finance raisonnable, distincte de la finance élitiste et spéculative.
Enrôlés dans la promotion du marché concurrentiel, de l'entreprise compétitive et de la financiarisation, le droit et la justice sont au cœur du néolibéralisme. Ce dossier prend pour objet un processus moins documenté : la façon de dire le droit et de réguler du pouvoir étatique est devenue un objet de négociations et de transactions marchandes que les politiques publiques encouragent.
Les États commercialisent une fraction de leur souveraineté juridique. Des traités d'investissement remettent en cause le " droit de réguler " afin de construire un climat favorable aux détenteurs de capitaux étrangers ; des formes de transaction permettent aux grandes entreprises de négocier leurs peines et d'éviter le procès pour fraude et corruption ; la promotion d'une " culture de l'innovation " offre aux entreprises étrangères un statut juridique et fiscal dérogatoire ; enfin, des compétences régaliennes, comme l'attribution de visas, sont octroyées en contrepartie d'investissements.
Certes, la souveraineté juridique n'a jamais atteint la pureté du modèle du monopole. Le droit de dire le droit a toujours été un champ de luttes dont les organisations étatiques ne sont qu'une partie des acteurs. Pour autant, la façon dont le pouvoir règlementaire et le pouvoir de justice se trouvent redéfinis dans leurs conditions d'exercice a été peu étudiée. Ce dossier décrit les contours d'une puissance publique qui s'ajuste aux conditions néolibérales, en élargissant l'espace de négociation des règles du droit au cœur même de l'État
En 2019, Actes de la recherche en sciences sociales consacrait un numéro aux relations entre " temps et pouvoir ". Il s'achevait par un entretien avec Javier Auyero, autour de son ouvrage Patients of the state. The politics of waiting in Argentina. En s'appuyant notamment sur une ethnographie des salles d'attente de l'État social argentin, l'auteur y développait l'intuition de Pierre Bourdieu selon laquelle " l'attente est une des manières privilégiées d'éprouver le pouvoir ". Il décrivait un rapport au temps traversé par une expérience radicale de l'incertitude, qui construit les pauvres en " patient·es de l'État ", autrement dit en population docile, suspendue à l'arbitraire du bon vouloir des administrations. Il expliquait que leurs interactions avec les agent·es sont autant de " leçons politiques ", au cours desquelles ils apprennent que c'est en patientant sagement, qu'ils peuvent espérer obtenir satisfaction à leurs demandes.
Numéro cordonné par Martine Court, Gwénaëlle Mainsant, Camille Masclet et Mélanie Perez
Pour une étude des socialisations à et par la sexualité
Martine Court, Gwénaëlle Mainsant, Camille Masclet et Mélanie Perez
La production de l'évidence hétérosexuelle chez les enfants
Kevin Diter
Parler de sexualité à ses enfants
Les appropriations différenciées d'une norme éducative contemporaine
Martine Court
Apprendre la sexualité gouine
Socialisation militante à la sexualité et incidences sexo-biographiques
Sarah Nicaise
Devenir parents de LGBT Des socialisations minoritaires par ricochet ?
Camille Masclet
Repenser l'internationalisation : le cas des champs intellectuels et artistiques
L'internationalisation est souvent pensée à tort comme un processus allant du national vers l'international. Or non seulement l'internationalisation est étroitement liée à la construction des identités nationales mais, dans beaucoup de cas, les organisations et espaces internationaux ont impulsé la formation de structures nationales en favorisant la circulation de modèles. L'Unesco a ainsi soutenu, après la Seconde Guerre mondiale, la création d'associations internationales dans de nombreux domaines, dont celui du théâtre et celui de la sociologie, exemple qui sont creusés dans ce numéro. Les changements brusques de régime d'un contrôle étatique autoritaire à une libéralisation du marché sont également propices à une telle internationalisation par importation de modèles et de références étrangères, comme l'illustre le flux des traductions d'ouvrages de sciences humaines en Russie après 1989. Toutefois, les tensions entre formation d'un champ transnational et enjeux nationaux tracent les limites des stratégies collectives d'internationalisation, ainsi que le révèle le cas des intellectuels réformateurs de l'islam. Prise au niveau des trajectoires individuelles, l'internationalisation est une stratégie qui n'est pas toujours gagnante et qui, surtout, peut être contrainte. Stratégie d'accumulation de capital symbolique pour des artistes provenant de pays (semi-)périphériques, la migration a parfois des effets préjudiciables comme le montre une étude sur les jeunes artistes espagnols. Enfin sont abordées des formes d'internationalisation sous contraintes du fait de changements brutaux des conditions politiques ou économiques soit par l'exil – ici les chercheurs argentins –, soit par l'exclusion des structures officielles dans le cas des universitaires turcs révoqués et réorganisés en académies de solidarité.