Ce numéro de la revue de la Fondation se propose d'explorer le monde associatif issu de la Déportation, pour en appréhender le rôle et l'évolution, du lendemain de la Seconde Guerre mondiale à nos jours, et pour en évaluer les perspectives. Les rescapés du système concentrationnaire et génocidaire nazi ont en effet marqué l'histoire et la vie sociale de leur pays un peu partout en Europe. En France, plusieurs d'entre eux se sont distingués que ce soit au sein des gouvernements d'après-guerre, ou dans l'action syndicale, ou encore au sein de l'Assemblée nationale. D'autres ont contribué à l'évolution des règles de droit internationales, que ce soit les droits de l'Homme ou les droits de l'Enfance, notamment.
Il n'était donc pas sans intérêt d'ouvrir un dossier sur le sujet. Les réponses à notre appel n'ont pas épuisé la question tant s'en faut, et elle reste encore largement inexplorée. Néanmoins elles permettent de lever un coin du voile grâce aux contributions reçues de plusieurs historiens ou historiennes: Juliette Constantin d'abord, qui aborde la question des associations en tant qu'objet d'étude; Philippe Mezzasalma, qui s'est plus particulièrement intéressé aux associations de femmes déportées (ADIR et Amicale de Ravensbrück); Philipp Neumann-Thein (directeur adjoint du Mémorial de Buchenwald), qui aborde la question controversée de la libération de ce camp; Guillaume d'Andlau (directeur du Centre européen du résistant déporté), qui analyse le rôle atypique de l'Amicale du camp de Natzweiler-Struthof dans le contexte particulier d'un lieu de mémoire placé sous la tutelle de l'État; Jean-Michel André, ancien médecin conseil de la FNDIRP, qui évoque la difficile question de la prise en charge et de l'indemnisation des séquelles de la déportation.
La seconde partie, ouverte aux respondables associatifs actuels, donne un aperçu de la conception que se font, aujourd'hui, plusieurs d'entre eux, du rôle de leurs associations et de leurs instances internationales dans le travail de transmission.
En décembre 2018, la Fondation pour la mémoire de la Déportation, soutenue par l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, a organisé une journée d'études consacrée au thème Répression et déportation en Europe. Espace et histoire, 1939-1945 (recherche et pédagogie), inscrite dans la préparation du Concours national de la Résistance et de la Déportation. Soucieuse de sa vocation de transmission et de valorisation des résultats des recherches les plus récentes sur la Seconde Guerre mondiale, la revue En jeu. Histoire et mémoires vivantes propose dans cette livraison plusieurs contributions présentées lors de cette journée d'études. Ce dossier ne prétend naturellement pas aborder l'ensemble des enjeux de l'historiographie de la Seconde Guerre, néanmoins il offre sur plusieurs sujets majeurs des approches synthétiques et stimulantes. Dans un contexte où se multiplient les querelles à propos de l'histoire et de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, dans un moment où le statut de la vérité en histoire n'a jamais été aussi incertain, il importe de lire ces travaux scientifiques dus à des spécialistes reconnus des sujets abordés, auteurs de recherches originales et récentes.Les contributions ici présentées permettent donc de disposer d'un état des lieux des recherches sur de multiples aspects de l'histoire de la répression et de la déportation pendant la Seconde Guerre mondiale. Fabrice Grenard, responsable du Département recherche et pédagogie de la Fondation de la Résistance, étudie ici la répression des maquis par les forces d'Occupation allemandes en France. Cécile Vast, conseillère scientifique du Musée d'histoire de la Résistance et de la déportation de Besançon, propose une approche comparée des politiques de répressions conduites par l'Allemagne nazie dans l'ensemble de l'Europe. Thomas Fontaine, directeur du Musée de la Résistance nationale de Champigny-sur-Marne, offre une présentation synthétique de la politique de déportation menée depuis la France par l'Allemagne. Directeur de recherches au CNRS, Laurent Joly analyse de manière particulièrement précise et nuancée la politique du régime de Vichy à l'égard des Juifs. Chargé de recherches au CNRS, llsen About s'interroge sur les mécanismes d'oubli et de résurgence de la mémoire de l'internement en France et de la déportation des nomades. La chronique des enjeux d'histoire scolaire de Laurence de Cock et Charles Heimberg dénonce la censure subie par une enseignante de Palerme, rappelant ainsi que l'enseignement de l'histoire aussi bien que la recherche historique demeurent des activités parfois contraintes, et pourtant décisives et précieuses.
Ce numéro entend contribuer à la lutte contre la banalisation et la normalisation de l'extrême-droite, éradiquée au lendemain de la guerre ou poursuivie par l'opprobre qui toucha les dirigeants nazis et fascistes, condamnés par la justice ou contraints à la clandestinité. Les partis ou mouvements de cette mouvance politique semblent s'être refaits une virginité et surtout démontrent une capacité nouvelle de mobilisation de l'électorat, qui mérite d'être examinée dans ses causes et ses conséquences. C'est cette thématique aux aspects multiples qu'il est proposé d'aborder.
Transmettre la criminalité de masse du nazisme. Des mémoires à inscrire dans l'histoire.
La transmission, dans le cadre scolaire comme dans l'espace public, de l'histoire des crimes de masse du nazisme est confrontée à de sérieuses difficultés. Imprégnée d'un passé douloureux et problématique, elle passe non pas par des injonctions mémorielles, mais par un travail historique minutieux. Comment celui-ci peut-il s'effectuer? Quels sont les différents écueils qu'il engendre potentiellement? Qu'est-ce qui est susceptible de le faciliter? Autant de questions auxquelles la FMD est attachée.
Fruit de recherches menées ces dernières années sur le système concentrationnaire nazi, les articles abordent les thèmes suivants: rôles successifs du camp de Schirmeck (Alsace); formation de convois d'inaptes au travail; utilisation du procédé Hollerith (fichiers mécanographiés) pour gérer les effectifs; mémoires des camps et émergence du site de Natzweiler-Struthof; rafle dite du " Billet vert ", en mai 1941 à Paris, à partir du fonds photographique du journal collaborationniste Le Matin.
Notre époque est marquée par le déclin de la forme " Etat-nation " et par l'inquiétante résurgence de replis souverainistes, identitaires, xénophobes... Quid de la " condition " et de " l'expérience " juives? Procèdent-elles de quelques " origines " ou " logiques " historiques? Vastes questions, impossible d'aborder dans un seul dossier… Ici, cinq articles nous éclairent sur quelques aspects particuliers: Banalité de Heidegger, le sionisme dans la littérature francophone des années 1920, les communautés juives d'Italie, mais aussi celles de Libye et du Maroc.
Au cœur des sciences sociales, le rôle du langage est considéré avec toujours plus d'attention. Les mots désignant le mal au XXe siècle, c'est-à-dire les crimes de masse, les guerres, les dictatures, etc., sont l'objet d'usages divers, contradictoires, sans déboucher dans tous les cas sur de la clarté et de l'intelligibilité. Ce dossier évoque ces usages et mésusages afin de proposer une réflexion sur les manières de mettre les mots au service d'une intelligibilité du passé plutôt qu'au service de sa manipulation et de son brouillage.
Après avoir consacré ses six premières livraisons à des dossiers thématiques, la revue En Jeu. Histoire et mémoires vivantes publie son premier numéro Varia. Le dossier est divisé en deux parties: quatre articles portent sur des crimes de masse (en Amérique latine) et des génocides du XXe siècle (génocide des Juifs et génocide rwandais), thématiques centrales de la revue; trois articles rédigés par des médecins spécialistes sont consacrés aux conséquences psychologiques de la déportation.
La Première Guerre mondiale consacre l'émergence d'un nouveau genre littéraire sur la scène éditoriale européenne : le témoignage. Rares furent ceux qui s'avisèrent, à l'époque, de la valeur inestimable des écrits de combattants stupéfaits par ce qu'ils avaient découvert au front et déterminés à faire connaître aux vivants le vrai visage de la guerre vécue. La clairvoyance de Jean Norton Cru (1879-1949) n'en est que plus remarquable, lui qui passa vingt-huit mois dans les tranchées et quinze ans à s'interroger sur la forme que ses compagnons d'armes avaient choisi de donner à leurs écrits. Dans Témoins (1929), il mène de front un double projet de critique des témoignages et de valorisation du genre – les deux gestes étant indissociables. Toutefois son entreprise, novatrice et radicale, s'est vue contestée dès l'origine, donnant lieu dans l'entre-deux-guerres à une bataille critique qui a encore connu quelques répliques à l'orée du XXIe siècle, et dont on n'a pas fini aujourd'hui de sonder les enjeux idéologiques. En démontrant l'intérêt à la fois documentaire et littéraire de textes passés souvent inaperçus, Jean Norton Cru initia une réflexion qui continue, un siècle plus tard, de nourrir la recherche au sein des diverses disciplines confrontées à la question du témoignage et aux œuvres nées dans le sillage des violences de masse.
La période qu'ouvre la Grande Guerre et que clôt la Seconde a créé un cadre radicalement nouveau qui conduit le débat sur le présent et l'avenir de la démocratie vers son point d'ébullition. Parmi ces nouveaux questionnements, celui sur l'" état d'exception " semble aujourd'hui émerger de façon à la fois significative et persistante, tendant à constituer le cœur d'une reconfiguration de la conceptualité politique à l'heure des crises que nous traversons (crise mondiale, européenne en particulier). Empruntant aux réflexions d'auteurs des années 1920 et 1930, nombre de penseurs politiques sont d'avis que nous connaîtrions aujourd'hui un " état d'exception permanent " qui autoriserait le contournement des Constitutions et des règles démocratiques élémentaires. Ce dossier pose la question des usages dont l'état d'exception fait l'objet depuis la fin du XXe siècle et la sortie du monde bipolaire. Que veulent dire de tels usages quant à la compréhension de la crise actuelle et quant à l'avenir de la démocratie ? Ces usages sont-ils analogues, comparables d'une situation à l'autre ? Comment affectent-ils l'État de droit ? L'état d'exception représente-t-il un concept fécond à partir duquel envisager une sortie de crise ? La place qu'il occupe dans les pensées politiques du XXIe siècle est-elle la conséquence d'une conceptualité politique désuète, devenue dysfonctionnelle ? Ou, au contraire, le symptôme d'une résurgence " réactionnaire " plus ou moins larvée, plus ou moins assumée ?
La " libération des camps de concentration et d'extermination nazis " ne s'est pas produite au même moment ni de la même manière partout. Elle est survenue à une période où le régime nazi se radicalisait et dans des circonstances si différentes que parler de libération comme d'un événement unique, n'a aucun sens. La notion d'événements libérateurs paraît à cet égard plus opératoire.
Du côté des victimes, la sortie de l'univers concentrationnaire, si elle ouvrait des espoirs de liberté retrouvée, restait encore bien angoissante dans ses perspectives et ses modalités et faisait l'objet d'une très grande attention et mobilisation des organisations clandestines, là où il en subsistait. Il est par ailleurs légitime de s'interroger sur le rôle joué par les comités internationaux clandestins juste avant et au moment de la libération des camps et sur la part de vengeance et de violence que généra aussi cet événement..
L'intrication des événements à la guerre, l'hostilité d'une grande partie de la population allemande envers ceux qu'elle continuait à considérer comme de dangereux ennemis du Reich, l'ambiguïté des ordres d'Himmler, sources d'interprétation divergentes, le climat général de brutalité des responsables du parti qui n'épargnait pas la société allemande elle-même, apparaissent comme la trame d'un épisode qui coûta la vie à 300 000 détenus en quelques mois.
Au-delà de la perspective événementielle proprement dite, qui concerne surtout l'historiographie, le dossier entend également poser le problème des représentations, photos et documentaires, témoignages et constructions post-événementielles épousant les clivages de la guerre froide, mais aussi celui des " pourquoi " d'une mise en récit et en image tout autres qu'innocentes.
Au-delà de la concomitance en 2014 de commémorations liées aux eux guerres mondiales, le présent dossier propose de nous pencher sur l'analyse critique des séquençages chronologiques, des constructions causales et des liens téléologiques qui président aux périodisations historiques et à la mise en évidence des aspects dits " matriciels " d'un XXe siècle guerrier. Si la focale du dossier est centrée sur la séquence 1914-1945, nous avons tenu à élargir l'ère aussi bien géopolitique que chronologique de ce questionnement global, en désenclavant cette séquence devenue " canonique ". Ainsi, en complément des contributions abordant de façon privilégiée les configurations historiographiques propres à l'Ouest européen (Fréderic Rousseau et notre entretien avec les historiens André Loez et Nicolas Mariot), on trouvera des éclairages particulièrement féconds sur l'évolution des mémoires et des historiographies à l'Est (Francoise Mayer et Helena Trnkova). Animés par ce même souci d'élargissement de notre questionnaire dans le temps et dans l'espace, nous avons fait place à des analyses de conflits guerriers plus singuliers – mais non moins importants – comme la guerre de Corée (Laurent Quisefit) et les conflits des Grands Lacs en Afrique (Agathe Plauchut). Il en ressort une complexité chargée de tensions interprétatives loin des simplifications et des partis pris idéologiques que charrient les doxas et les vulgates en cours. La guerre n'étant pas la " propriété " des historiens, nous avons voulu voir également comment la littérature, et singulièrement le roman historique engagé, abordent ce XXe siècle guerrier et quel pourrait être leur apport à l'historiographie critique (Aurore Peyroles). Enfin, pour clore de dossier, notre " Chronique des enjeux d'histoire scolaire " s'attache à analyser la confusion des deux guerres mondiales comme obstacle à l'intelligibilité du XXe siècle, non seulement dans l'espace public mais aussi dans l'enseignement (Laurence De Cock et Chales Heimberg).