L'artisanat marocain est immanquablement associé à une image féerique au centre de laquelle trônent des artisans aux savoir-faire ancestraux. Spécialisés dans la confection d'ustensiles de ménage et de mobilier en laiton, les artisans dinandiers de Fès n'échappent pas à cette vision stéréotypée. Cependant, la réalité de la majorité des dinandiers et des artisans marocains ne se réduit pas à celle de la poignée de travailleurs généralement mis en avant pour faire montre du génie artisanal.Dans ce riche ouvrage, à la fois de recherche, d'érudition et d'expression esthétique, Baptiste Buob donne à voir et à penser le travail des artisans dans sa complexité et son évolution en s'éloignant des pistes erronées de la tradition ou d'une description misérabiliste.L'argument problématique majeur est de démonter le masque idéologique qui, sous le nom d'artisanat, cache des conditions de vie et de travail très dures. Une telle position d'anthropologie critique n'exclut pas une approche très descriptive et analytique du métier.Baptiste Buob pratique ici un exercice devenu rare qui consiste à " tourner autour " de son objet, à en explorer les facettes, les dimensions économiques, sociales, historiques et techniques, ainsi que les conceptions vernaculaires des artisans.Étude de référence sur les dinandiers de Fès, cet ouvrage dresse un portrait éloquent de la situation contemporaine de bien des artisans pris en tenaille entre la patrimonialisation de leurs produits et l'évolution capitaliste de leur industrie.Les quatre films du DVD qui accompagnent l'ouvrage composent bien plus que de simples illustrations : films et livre sont à la fois autonomes et complémentaires. L'enquête et la réalisation filmiques ont été le principal instrument d'investigation, le pivot de la recherche, car ce que décrivent les films est à la base de l'édifice de la dinanderie : le travail humain, le geste et l'objet travaillé.
Typologie, répartition géographique et histoire des instruments à monder le riz
En Occident, l'idée de céréale évoque spontanément celles de moulin, de farine, de pain, etc. Pourtant, à la différence du blé, du froment ou du seigle, il est une céréale qui nous est familière et qui n'a pas vocation à être moulue : le riz.Céréale à "grain vêtu", le riz brut ou paddy (épillet), grain récolté et égrené, est recouvert de deux pellicules : la balle et le tégument qui enveloppent la partie ordinairement consommée, l'albumen. Sauf dans le cas exceptionnel de la consommation de riz complet (caryopse), ces deux pellicules sont dépouillées avant la cuisson. On appelle "décorticage" la séparation de la balle du paddy, "blanchiment" le détachement du tégument, et "mondage" l'ensemble des deux opérations.Souvent confondues avec l'usinage des agronomes – qui désigne en réalité le traitement industriel effectué dans les rizeries – les techniques traditionnelles du mondage conjuguent des savoir-faire précis et délicats, aujourd'hui tombés dans l'oubli. Pour les riziculteurs asiatiques de l'époque médiévale et moderne, le mondage du riz était une occupation quotidienne trop banale pour mériter d'être décrite ou commentée. Les savants avaient eux aussi tendance à négliger le sujet. Ainsi, au début du 19e siècle, alors que les instruments traditionnels et les techniques paysannes ou artisanales sont en voie de disparition, seul un petit nombre de descriptions subsiste : extrêmement disséminées, souvent sommaires ou fragmentaires.Au gré d'un remarquable travail d'érudition et d'analyse, Yoshio Abé reconstitue pour la première fois ces instruments et ces techniques. Élaborant leur typologie, considérant leur répartition géographique à travers le monde, l'histoire de leur diffusion et leur évolution, il nous plonge dans la réalité quotidienne de ce qu'ont été les civilisations du riz si magistralement décrites par René Dumont et Pierre Gourou.
Regards anthropologiques sur la dynamique des savoirs et de la production. Cévennes 1800-1960
La sériciculture, en d'autres termes l'élevage des vers à soie, est pratiquée dans les Cévennes depuis le 13e siècle. L'auteure en retrace la mémoire, des débuts du 19e siècle jusqu'aux années 1960. Mais elle fait davantage que relater des savoir-faire. Elle restitue cette pratique dans ses dimensions économique, sociale et symbolique. Après avoir fait l'archéologie des connaissances et des savoir-faire dans la sériciculture, elle met en évidence le rôle prépondérant des femmes dans l'"éducation" des vers à soie, des magnans. Son analyse de l'organisation sociale montre les relations complexes qui lient les éleveurs et les filateurs. Les continuités et les mutations de la société cévenole sont saisies dans une activité qui apparaît alors comme une des clés de voûte de la vie sociale et économique. Françoise Clavairolle n'identifie cependant pas l'activité séricicole avec la culture cévenole. Analysant le système technique dans son évolution socio-historique, elle examine la disparition de cette activité et les conditions de son renouveau.
L'anthropologie indianiste a trop longtemps été guidée par l'idée que la culture matérielle appartenait aux tribus et les institutions sociales et culturelles aux castes, évacuant ainsi la dimension sociale des faits techniques. A l'opposé de cette conception, le livre déploie la complexité, la densité sociale et intellectuelle des techniques et des savoir-faire, afin de donner à ceux-ci leur place dans la vie culturelle et sociales des hommes.
Des pratiques techniques de Cambay aux techno-systèmes de l'Indus
A Cambay, dans le nord de l'Inde (État du Gujarat), à l'embouchure de la rivière Mahi, se poursuit l'un des artisanats les plus anciens au monde : la taille des pierres de roches dures. L'étude de ces perles permet de proposer des hypothèses sur la dynamique à l'origine de la civilisation harappéenne (3e millénaire av. J.-C.). Mais les scientifiques doivent restituer "la valeur culturelle des perles indépendamment de tout préjugé anthropologique" (Valentine Roux). La construction du sens en archéologie, comme ailleurs, demeure un problème épistémologique important. Des spécialistes venus de différents domaines du savoir, préhistoriens spécialistes en technologie lithique et ornementale, ingénieur en balistique, chercheurs en sciences du mouvement et en économie, ont élaboré des référentiels interprétatifs applicables aux perles archéologiques (perles de Nausharo, de Kalibangan, de Mésopotamie et de l'Indus). Les comportements humains s'ancrent bien dans des universaux de processus qui transcendent les particularismes culturels.
Une anthropologie appliquée aux transferts de technologies
L'ouvrage présente une approche anthropologique des transferts de technologies qui relève d'une trajectoire entièrement originale où l'anthropologie des techniques se combine à l'analyse ergonomique du travail pour répondre à ce que l'on nomme classiquement une "demande sociale". Sur le littoral de Guinée, les populations susu utilisent traditionnellement d'importantes quantités de bois pour produire du sel. Ces techniques contribuent à la déforestation des zones de mangrove. Depuis plusieurs années, des actions sont engagées pour prévenir ce phénomène. Beaucoup ont échoué faute de tenir compte des pratiques des populations dans leur environnement. Un programme s'est démarqué des actions précédentes. Il proposait de transférer des modules de production de sel qui ne nécessite aucune utilisation de bois. Pour les concepteurs du projet, le succès du transfert de l'innovation était étroitement dépendant des dimensions sociales et culturelles des populations. L'auteur nous fait entrer au cœur du transfert. On découvre les univers respectifs des hommes, le rôle de l'histoire et les oppositions d'intérêts. Au fil des pages, d'étonnants réseaux d'acteurs apparaissent. L'implication de l'ethnologue est au centre de l'ouvrage. On parcourt les phases de son action, de l'analyse de la demande à la présentation des résultats qui ont orienté les acteurs du programme vers la mise en œuvre de choix techniques mieux adaptés aux dimensions sociales et culturelles des contextes de réception.Le lecteur trouvera dans l'ouvrage des éléments de méthode qui devraient alimenter les débats sur l'intégration et le rôle des sciences sociales dans le cadre des transferts de technologies.
L'ouvrage est le résultat de nombreuses années d'expérimentation sur les méthodes préindustrielles de production du feu. Il énumère et décrit les techniques testées, en dégage les principes et en expose les conditions pratiques de fonctionnement. L'auteur trie dans les nombreuses idées, souvent préconçues, véhiculées par la littérature archéologique ou ethnologique : pas d'étincelle utilisable après le choc de deux silex, car il faudrait que l'une de ces deux pièces soit en marcassin, en acier ou en pyrite ; quant aux briquets à friction, le fait qu'il faut faire agir un bois dur sur un bois tendre est sans fondement. Des données nouvelles amènent une révision fondamentale des interprétations courantes dans des domaines importants de la préhistoire du feu.
Une roue en bois d'une facture insolite permet à l'auteur de proposer une interrogation inattendue des peintures rupestres d'une petite région du Sahara central. Vers le milieu du premier millénaire avant notre ère, la population qui y vivait élevait des chevaux et les dressait à l'attelage, à l'aide de chars d'une structure simplifiée et allégée au maximum, mais d'une conception fort élaborée. Les chevaux dressés étaient vraisemblablement destinés aux établissements phéniciens de la côte libyenne, d'où venaient également les chars, en pièces détachées. La démonstration fait justice de toutes les élucubrations romanesques qui ont souvent, dans le domaine de l'art rupestre saharien, tenu lieu de théorie.
La conservation alimentaire traditionnelle au Liban
Au Liban, l'alternance de l'abondance et de la pénurie conduit chaque famille à prévoir des réserves pour la moitié de l'année : c'est le mune. Il s'agit plus que d'avoir des provisions pour l'hiver ; il s'agit de les transformer en mets en se servant d'un ensemble de techniques culinaires. Les femmes du Liban ont des responsabilités essentielles dans la vie du groupe. L'auteure, en décrivant le mune, en montre la part la plus concrète.