La disparition de Sorel, ouvrage écrit par Pierre Lepape, publié chez Grasset en 2006, est essentiel dans l'œuvre de Lepape. Il advient après la publication de 4 ouvrages, 3 biographies (Diderot, Voltaire et Gide), mettant en valeur les liens entre intellectuels, littérature et pouvoir, et d'une somme Le Pays de la littérature qui prolonge, amplifie et affine cette approche en insistant sur les rapports étroits entre langue, littérature et pouvoir.Sorel, homme libre, écrivain né au début du XVIIe siècle, mort en 1674, connut un immense succès avec l'Histoire comique de Francion publiée dans sa jeunesse, en ce temps de liberté de la pensée que le classicisme et l'absolutisme royal viendraient très vite entraver. Plutôt que de se soumettre aux nouvelles lois de la littérature, Sorel a préféré à chaque édition de Francion mutiler son texte, jusqu'à le faire disparaître et se faire disparaître lui-même. S'enfoncer dans l'ombre et le silence.
ou de la persécution suscitée par les barbares du dix-huitième siècle, contre la religion chrétienne et ses ministres
L'essai de Laharpe, Du fanatisme dans la langue révolutionnaire (1797), témoigne, de même que l'essai sur les révolutions anciennes et modernes de Chateaubriand publié à la même époque, de l'ampleur, au cœur du Directoire, de la " réaction " (cf. Benjamin Constant, Des réactions politiques, 1796) au discours jacobin hégémonique sous la Terreur.Chateaubriand dénonce la mystification que constitue, selon lui, l'identification, récurrente dans les discours d'alors, des révolutionnaires français aux modèles constitués par les héros des démocraties grecques et romaines. C'est alors la dimension métaphorique de la langue révolutionnaire qui est prise pour cible.Laharpe développe pour sa part une réflexion plus globale sur le caractère performatif de la langue révolutionnaire et sur les signes de tous ordres (fête publiques, manifestation antireligieuses, instauration d'un nouveau calendrier) qui ont permis une véritable hégémonie jacobine dont Laharpe redoute la résurgence.
Texte rare et anonyme, Le Grifonage (1645) évoque le récit d'une " fête galante " et des genres littéraires. Le principe de reproduction de l'édition originale adoptée, ainsi que l'ajout d'une annotation spécifique, permettent de se distinguer des éditions modernes des récits de fête.Faire la fête entre gens de bonne compagnie, au XVIIe siècle, impliquait combiner bonne chère, divertissements et festins poétiques, dans un cadre paysager agréable et une mise en scène raffinée, pour séduire une belle… et tant pis si elle n'est pas venue: on lui en fera le récit, à plusieurs, dans l'atmosphère joyeuse d'un cabaret – façon d'en faire une nouvelle fête, en vers burlesques autant qu'en style galant. Le Grifonage (1645), accompagné de quelques textes qui lui font écho, raconte en vers, burlesques et galants, une fête mondaine, ses préparatifs et ses péripéties; la littérature permet ainsi d'imaginer les loisirs campagnards des riches Parisiens: festins, récitations poétiques, musique, ris et jeux...
Président de l'Alliance française pendant la deuxième moitié du XXe siècle, Marc Blancpain (1909-2001) contribua beaucoup au développement de cette institution chargée d'assurer le rayonnement de la culture française. C'est à ce titre qu'il rencontra Henri Bosco avec qui il entretint de solides relations d'amitié.Cette correspondance croisée entre Henri Bosco et Marc Blancpain couvre un quart de siècle (1948-1975). Les cent dix-huit lettres de ce volume dévoilent la construction d'une amitié profonde. Ces " prestigieux feux d'artifice " ou ces " petits bouts de braise expirant sous la cendre ", comme les nomme judicieusement Bosco, frappent par spontanéité comme par leur qualité littéraire. Ils révèlent plusieurs facettes de la personnalité de l'épistolier, comme sa passion pour la Provence, pour la Grèce ou pour l'Italie, sa faculté de dissiper la gravité du quotidien par le recours à une veine facétieuse, ou encore ses dispositions à la satire et à l'autodérision.
Les drames " à substrat religieux " de Hofmannsthal, Jedermann, Le Grand Théâtre du monde de Salzbourg, les Notices pour un Xenodoxus, ont pour point commun le Festival créé en 1920 dans la métropole archiépiscopale et, pour les deux premiers, une représentation (le parvis de la cathédrale, l'église de l'université) dans des espaces étrangers au théâtre à l'italienne.Cette trilogie a été comprise par son auteur comme un volet à part entière, et cohérent, de son immense œuvre dramatique et opératique (avec R. Strauss), au même titre que les pièces à sujets antiques, les grandes comédies, les féeries, les livrets et arguments.J.-M. Valentin restitue en français ces textes achevés et ces fragments, il les fait précéder d'analyses approfondies placées sous le signe d'une modernité esthétique conflictuelle. Il rend également accessibles les divers documents qui en circonscrivent l'esprit et la réalisation spectaculaire: exposés et entretiens, mais aussi projets et informations à destination du public nord-américain. On relèvera la place accordée à M. Reinhardt qui a fait triompher à Salzbourg sa conception d'une mise en scène en rupture avec les héritages classique et naturaliste.
Auteur prolifique de romans populaires au XIXe siècle, Gustave Aimard était également dans sa jeunesse un grand voyageur. Mais il n'a pas laissé de récits de voyage, à l'exception de celui, plus tardif, relatant son séjour à Rio de Janeiro à la fin des années 1870. Si l'on ne retrouve guère dans ce texte peu connu la verve et l'imagination du romancier populaire, ce récit n'en demeure pas moins un document précieux sur la capitale du Brésil à la fin du XIXe siècle, à une époque, qui plus est, où les Français étaient relativement nombreux au Brésil.Gustave Aimard est incontestablement un témoin " en sympathie " avec le pays hôte: il est heureux d'être à Rio, de rencontrer des personnages inattendus, de se faire de nouveaux amis, et même de converser avec l'empereur du Brésil. Après tant d'autres, il s'émerveille devant les beautés naturelles de la baie de Guanabara, entre Pain de Sucre et Corcovado. Soucieux de faire découvrir à son lecteur un pays qu'il estime mal connu des Français, il ne ménage pas sa peine, même s'il n'arrive pas toujours à se défaire de certaines idées reçues. Son récit, parfois touchant, parfois agaçant dans sa naïveté, mérite d'être redécouvert.
Parmi les nombreuses réfutations du Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes de J.-J. Rousseau (1755), sont parfois citées Les Réflexions d'une Provinciale sur le Discours de Monsieur Rousseau, citoyen de Genève (1756). Les périodiques contemporains en rendent aussitôt compte, de manière généralement élogieuse.Ce texte, jusqu'ici resté dans l'ombre, mérite à plus d'un titre qu'on s'y arrête. La "Provinciale", Octavie Belot, qui peut être à bon droit associée aux "Pauvres diables" (Diablesses ?) du siècle, présente son livre comme le fruit de l'"audace d'une femme qui ose penser et même écrire". Car il s'agit d'un essai philosophique, genre très rarement pratiqué par les femmes à qui l'usage contemporain n'autorise que les "petits genres". Encore mal connue, bien qu'on croise régulièrement son nom auprès de bien des contemporains célèbres, O. Belot mérite de l'être mieux: elle est, au cœur du siècle, un membre actif et érudit de la République des Lettres.Le texte des Réflexions, rigoureusement structuré, propose de nombreux arguments tant contre "l'état de nature" décrit par Rousseau que contre sa conception de la société civile et politique. Puisés dans de multiples textes contemporains émanant des "?philosophes des Lumières?", ils sont repensés avec le "bon sens " dont elle se réclame. Ils éclairent considérablement la réception immédiate du Discours de Rousseau, en particulier en ce qui concerne l'égalité des sexes et l'"inégalité des conditions". Les Réflexions sont, de plus, servies par une aisance et un "esprit" qui conduiront Voltaire à associer le style d'O. Belot à celui de Madame de Sévigné.
L'anthologie Savants et écrivains : portraits croisés dans la France du XIXe siècle réunit les portraits, plus ou moins connus, que des savants ou des écrivains ont dressés d'écrivains ou de savants. Elle dresse un panorama varié de la manière dont chacun mesure ce qui le distingue de l'autre et montre la richesse possible des articulations des pratiques littéraires et savantes au siècle réputé être celui de la séparation des deux sphères. Qu'il vise à esquisser le contour d'un contre-modèle ou, au contraire, d'un double possible, qu'il entende construire une allégorie, le portrait de savant fait par un écrivain ou le portrait d'écrivain composé par un savant témoigne de la nécessaire référence à l'Autre dans la définition de ses propres pratiques et de son propre discours. Les portraits croisés n'ont pas pour seul objet de définir un sujet (le " savant " ou l'" écrivain ") ; ils font émerger la compétence particulière d'un regard spécialisé qui, traitant d'une sphère étrangère, entend définir ses méthodes et ses limites.
Romancier à succès dans l'entre-deux-guerres (La Maison dans la dune, Invasion 14, Corps et Âmes…), Prix Goncourt 1936 avec L'Empreinte du dieu, Maxence Van der Meersch (1907-1951) fut aussi un chroniqueur et nouvelliste recherché dont les textes parurent régulièrement dans la presse entre 1925 et 1950. Marianne, L'Intransigeant, Candide, Le Figaro, Paris-Soir… publièrent nombre de ses chroniques et nouvelles, ainsi que les grands titres de la presse du Nord de la France dont il était l'un des éditorialistes les plus en vue. Articles de commande ou de circonstance, textes d'humeur voire véritables "?manifestes?" où l'écrivain, fidèle à ses engagements humanistes, prend position sur différents problèmes de société, un important florilège de cette production se trouve rassemblé dans ces deux volumes qui permettent de nuancer considérablement l'image "?réactionnaire " de l'écrivain. Sensible à la souffrance et à la misère des "?gens de peu " dont il partagea le sort, révolté par l'inégalité et l'injustice mais aussi par le sort fait aux femmes dans le monde du travail à son époque, il est hanté par les ravages de la guerre dans sa région.La même inspiration anime aussi ses nombreuses nouvelles, dont certaines constituent les avant-textes ou embryons de romans édités ultérieurement, mais aussi inédits ou inachevés (Paternité, Invasion 40…). Van der Meersch y exploite avec une maîtrise accomplie toutes les tonalités du genre, et certaines de ces nouvelles sont dignes d'un Maupassant, d'un Tchekov ou d'un Pirandello. Enfin, un long texte inédit, "?L'Affaire Jean Boudart?", apporte un témoignage exceptionnel sur la "?première carrière?" de Maxence Van der Meersch, qui fut avocat au barreau de Lille, y déployant le même généreux engagement social que dans son œuvre d'écrivain.
Je voudrais que ma poésie soit comme une boule de cristal dont on ne verrait plus que la clarté. J'écris pour que même la plus humble des servantes me comprenne " : c'est le souhait que fait Maurice Carême dans une lettre écrite à Jeannine Burny, la femme qui fut le grand amour de sa vie, qui l'a inspiré, a collaboré avec lui et veille sur son œuvre depuis sa disparition.Une boule de cristal est un objet qui paraît d'une limpidité toute simple. Mais que de travail pour parvenir à ce résultat… Pour qualifier la poésie de Maurice Carême, on a souvent employé les termes de simplicité, de naïveté. Mais simplicité n'est pas simplisme et, à travers cette étude et les entretiens avec Jeannine Burny, on découvrira que Maurice Carême a su puiser à la fois à la source de la chanson populaire et à celle de la poésie savante.Un grand choix de poèmes, dont une section de 32 inédits, ponctue cette analyse de l'œuvre, et des photographies de la " Maison blanche " de Maurice Carême permettront de comprendre combien l'art du poète était indissociable de son art de vivre.