Les recherches de l'auteur chez les Tsiganes de Transylvanie (Roumanie) explorent le lien entre musique, émotion et empathie, et se concentrent sur différents contextes sociaux où musique et pleurs vont de pair (lors des mariages, des funérailles, des baptêmes et des petites fêtes familiales). L'approche de ces thèmes est interdisciplinaire (ethnomusicologie, anthropologie et psychologie cognitive). C'est un travail à la fois de terrain et théorique.L'ouvrage nous invite à penser l'émotion musicale comme une forme d'identification, de projection, d'empathie avec des êtres, des " agents " que la musique véhicule et porte en elle.Le DVD-rom joint à l'ouvrage inclut le film documentaire Plan-séquence d'une mort criée (62 min, couleur, soustitré, prix " Bartok " au 24ème Bilan du Film Ethnographique, 2005) ; plus de trois heures de documents audiovisuels illustrant la vie musicale des Tsiganes de Transylvanie (mariages, baptêmes, funérailles, fêtes dans le quartier tsigane) et de nombreuses animations interactives (transcriptions, analyses musicales du répértoire instrumental et des lamentations funéraires). Ce support multimédia - riche en contenu et simple en utilisation - permet au lecteur de s'immerger à la fois dans la vie des protagonistes de l'ouvrage et dans le cheminement analytique proposé par l'auteur.
La Sardaigne nourrit ces dernières années un mouvement artistique et littéraire sans pareil. Nombreux sont les écrivains et réalisateurs qui, en les métissant, puisent dans les "traditions" insulaires. Un détail, qui se manifeste par un mot, un terme de parenté, éveille l'intérêt. D'origine catalane, ce mot sarde, dont la prononciation française évoque le vagissement du bébé, se rattache à l'idéologie du sang. C'est dans la région de Dèsulo, bourg faisant partie du projet de Parc national du Gennargentu, que Marinella Carosso repère qu'un individu dispose de plusieurs formes culturelles de parenté sur lesquelles il élabore son identité personnelle, son sens de la vie, son appartenance sociale. Elle y révèle la valeur accordée à la vitalité du corps de ces hommes mobiles et de leurs destins. Écrite comme un essai littéraire, cette monographie ethnographique, sensible au contexte environnemental et coutumier et aux effets de résonance, rend intelligible ce mot énigmatique qui sert à penser les transferts entre générations. S'entrelaçant avec les notions de descendance, de patrimoine, d'hérédité et d'héritage, il exprime moins un lien au passé qu'un défi au futur.
La scène se passe au cœur d'une nuit gabonaise. Au corps de garde, un homme est assis devant un miroir qu'il scrute, les yeux fixes. Il prend la parole et raconte des scènes étranges, apparitions fantastiques ou sombres histoires de famille. Il les raconte à d'autres hommes qui l'écoutent avec attention, massés autour de lui. Il s'agit là d'une initiation au Bwete Misoko, rituel masculin originaire des Mitsogo du Gabon central mais aujourd'hui répandu dans la majorité du pays. Le livre en retrace le parcours initiatique complexe : depuis les rites de passage centrés autour de l'absorption de la plante hallucinogène eboga à des fins visionnaires et thérapeutiques, jusqu'à la dernière étape rituelle au terme de laquelle l'initié pourra à son tour initier des novices et exercer le métier de devin-guérisseur. À partir d'une approche pragmatiste centrée sur la logique interactionnelle du rituel, l'auteur montre comment le Bwete Misoko permet de mettre en scène l'ordre des relations sociales en les rejouant dans le miroir initiatique. L'initiation instaure en effet un autre type de rapport à soi et à autrui par le biais d'une série de pièges qui opèrent une recomposition de la relation aux sorciers, aux femmes et aux ancêtres. En déplaçant ainsi le regard des structures symboliques vers les dynamiques d'interaction, ce livre invite à un renouvellement théorique de l'anthropologie du rituel : le rituel est moins une affaire de croyance et de symboles que de contextes et de relations ; et son efficacité propre repose moins sur la métaphore que sur l'ironie.
Au nombre de quelques dizaines de milliers, les Dìì occupent une centaine de villages qui sont autant de chefferies de tailles variables, voire minuscules, dans un territoire situé au nord du Cameroun. Comment fonctionne précisément ce système politique, et quelles en sont les justifications aux yeux des intéressés ? Dans un premier temps, Jean-Claude Muller présente l'organisation socio-politique et les divers lignages nécessaires à la bonne marche d'une chefferie (lignage du chef, du circonciseur, du " maître du territoire ", du forgeron) et leur intégration dans un ensemble social et rituel. Puis il analyse des mythes de fondation qui se réfèrent au schème du don et contre-don de Marcel Mauss, la chefferie étant créée pour récompenser un chasseur étranger ayant offert son gibier aux autochtones. Ceux-ci lui donnent la chefferie pour qu'il continue à faire bénéficier la communauté de ses bienfaits. Des rites sont alors chargés de faire du chef une sorte de surhomme, doté d'un double féminin, un masque qu'il est seul à porter et qui fait écho aux autres conceptions de la personne physique du chef de quelques populations voisines. Par la suite, l'auteur examine les répercussions des trois colonialismes qui ont affecté les Dìì, celui des Peuls au 19e siècle et ceux des Allemands et des Français au 20e siècle. Aujourd'hui, après l'arrivée de l'islam et du christianisme, les Dìì se disent tous soit chrétiens soit musulmans. Leur dilemme consiste à décider ce qu'ils peuvent garder de leurs rites traditionnels, afin de ne plus passer pour des païens. Ouvrage d'anthropologie politique, il montre aussi les mécanismes qui empêchent le pouvoir " cheffal "de se muer en despotisme. Il fait voir également comment un peuple africain contemporain maintient ses traditions tout en les adaptant au cadre étatique actuel, en proposant de nouvelles solutions administratives.
Discours et cérémonies kanak aujourd'hui (Nouvelle-Calédonie)
Un siècle et demi après la christianisation et la colonisation de la Nouvelle-Calédonie, un trait fondamental des sociétés kanak demeure : leurs cérémonies, souvent nommées "coutumes". Ces échanges complexes irriguent, font vivre et réactualisent des relations sociales de toutes sortes : étapes de la vie, accueils, relations régionales, etc. Ces cérémonies, rarement prises en compte par les spécialistes de la Nouvelle-Calédonie, constituent une des armatures de ces sociétés. Au nord de la Grande Terre, dans la région Hoot ma Whaap, les cérémonies de relations régionales peuvent être transformées et adaptées aux relations avec les autorités coloniales, avec l'église catholique et avec la communauté internationale. L'autochtonie des Kanak y est toujours mise en avant. Le livre décrit, puis analyse ces cérémonies, aussi bien dans leurs formes classiques que dans leurs transformations modernes. Il relance ainsi les débats anthropologiques autour de trois thèmes. Le premier thème est l'importance des relations régionales traditionnelles et leurs transformations modernes montrent qu'il faut approcher les sociétés locales dans un cadre élargi à la région, la nation et à l'ensemble du monde ; le deuxième concerne une dimension historique et méconnue du mouvement pour l'indépendance qui développe des pratiques d'innovation tout en soulignant l'ancienneté de l'implantation des Kanak. Enfin les descriptions des cérémonies — entrerecroisant paroles, dispositifs cérémoniels, gestes échanges, chorégraphies, parures corporelles, rythmes … — conduisent à un renouvellement et un élargissement de la réflexion anthropologique sur les formes sociales de représentation, d'expression et de signification et sur les théories du rituel.
La dynamique religieuse comme instrument politique
Les Hmong sont près de quatre millions et vivent dans une région de montagnes de la Chine du Sud et de l'Asie du Sud-Est. Depuis le milieu du 19e siècle, cette région a connu de nombreux conflits, de la grande révolte mystique des Taïping aux deux guerres du Vietnam. Et, de fait, les populations hmong ont été profondément touchées par ces conflits. Les Hmong, ou "Montagnards", ne s'organisent pas autour d'une quelconque chefferie ou hiérarchie politique et pratiquent une forme d'égalitarisme. Cependant, en cas de pressions trop fortes des royaumes ou des États où ils vivent, ils mettent en avant des personnages aux pouvoirs surnaturels, politico-religieux, parfois militaires. Ces messies ou "fils du seigneur du ciel" sont présentés comme des "sauveurs du peuple hmong". Les mouvements de contestation qu'ils dirigent surgissent à peu près tous les trente ans en moyenne, mais ce phénomène restait encore très mal connu. Le livre expose et analyse cinq mouvements messianiques hmong de 1862 à 2000, au Vietnam, au Laos et en Thaïlande.
Aux confins septentrionaux du Pérou, en Haute-Amazonie, les indiens Candoshi, sous-groupe jivaro, disent "voir avec le cœur", cette organe étant selon eux le siège des sentiments, de l'esprit et le centre de la personne. L'auteur développe à partir de ce cœur une analyse de l'environnement, des rapports sociaux et des pratiques qui mettent en valeur la variable d'intensité de la perception et de l'affectivité. Une longue pratique du terrain permet à l'ethnologue de mettre en relation l'analyse des théories locales de la perception et de l'environnement, en montrant comment les deux domaines se répondent l'un l'autre. Il rend compte de la place des affects dans la sociabilité candoshi.
La question du totémisme a dominé la scène anthropologique internationale pendant la dernière décennie du 19e siècle et les deux premières du 20e siècle. La notion a été introduite en anthropologie par John MacLennan en 1869, mais c'est James Frazer qui en a montré la complexité. Pour la première fois, une des questions les plus fondamentales dans l'histoire de l'anthropologie est l'objet d'une étude historique approfondie. Celle-ci permet également d'examiner à nouveaux les rapports de l'anthropologie religieuse évolutionniste avec les principaux courants fondateurs de l'anthropologie moderne.
Comment se construit le lien au sol et à l'espace dans des sociétés où cette question n'est pas clôturée d'avance par l'existence d'une administration étatique ? Formulé à partir d'une ethnographie des Kasena du Burkina Faso, le questionnement en recoupe très vite un autre, sur une façon remarquable de penser la généalogie. À rebours d'une idéologie de la consanguinité, dans laquelle le lien territorial est considéré comme ce qui excède le lien de parenté, les Kasena et, avec eux, nombre d'autres sociétés segmentaires du bassin des trois Volta, nous invitent à penser autrement le rapport entre liens du sang et liens du sol.
Pourquoi existe-t-il tant de conflits autour de l'eau dans une région qui en regorge ? Dans la vallée verdoyante du Rio Minho, l'extrême nord-ouest du Portugal, l'eau destinée au maïs et aux jardins est répartie d'une manière minutieuse et complexe. Durant la période estivale, partager l'eau est l'occasion de se réunir et de rappeler l'enracinement ancestral des familles dans le territoire, d'éprouver les liens de parenté, de lancer des défis. L'auteure étudie le mode de fonctionnement et d'organisation sociale de la vallée et montre comment les conflits saisonniers et réguliers contribuent à maintenir, à perpétuer et à moderniser la société. Terre de départ vers l'étranger et lieu de retour d'investissements, terre de défis et de conflits, le canton de Melgaço doit son dynamisme aux valeurs traditionnelles partagées et perpétuées par tous. L'histoire et les valeurs sociales d'une communauté rurale sont examinées au moment de la transition profonde de l'économie. C'est au fil de l'eau, près des rigoles, des mares, sur les chemins caillouteux ou dans les cafés, que le lecteur est invité à découvrir pourquoi conflit, eau, tradition et enfin innovation se mêlent dans cette vallée.
Anthropologie du corps et de l'espace à la Guadeloupe
De création récente, les sociétés de la Caraïbe sont issues de la colonisation des Amériques qui s'accompagna de l'extermination de populations amérindiennes, de la transplantation et de l'esclavage de populations d'origine africaine, puis de différentes vagues de migration. Ces sociétés ont su pourtant élaborer des systèmes originaux de représentations du corps et de la maladie qui rendent compte de leur inscription sur un sol nouveau et expriment de nouveaux rapports sociaux. Cet ouvrage étudie plus particulièrement la manière dont, à la Guadeloupe, les savoirs concernant la santé et la maladie constitue un ensemble structuré de représentations et de pratiques qui renvoient à des cosmogonies bien définies. En recourant aux méthodologies de l'ethnobotanique et de l'ethnomédecine, en faisant appel à la cartographie, l'auteure analyse la pharmacopée à base de plantes médicinales et propose une lecture originale du paysage des jardins de case. L'organisation de ces derniers reflète, en effet, la vision du monde de ses occupants, et matérialise dans l'espace le bien-être et les maux du corps, tout comme les relations avec l'entourage et les morts. On découvre ainsi comment, dans une situation de pluralisme médicale et dans un milieu pluriethnique, des thérapeutes et des patients passent d'un système médical à l'autre, sans pour autant abandonner leur vision du monde.
Relations interethniques dans l'État Shan de Birmanie
Carrefour entre le Monde chinois et l'Asie du Sud-Est continentale, l'État Shan de Birmanie est à la fois un point de convergence et un passage obligé pour nombre de minorités ethniques. Dans la région du lac Inlé, pas moins de six d'entre elles, relevant de quatre familles linguistiques différentes, mettent en valeur le milieu lacustre et les montagnes environnantes. Chaque année, trois semaines durant, le lac est le théâtre d'une procession nautique de barges à figure d'oiseau où trônent les images sacrées de Bouddha. Cette cérémonie exprime la position dominante, politique, économique mais surtout symbolique, que les "fils du lac" — traduction littérale de l'ethnonyme Intha — ont acquis sur les minorités voisines. Grâce à l'analyse des représentations du monde, des rituels initiatiques et des fêtes de pagode des différentes minorités en contact, l'auteur montre comment un lien communautaire s'est instauré, à l'origine de l'émergence d'un groupe qui a su manipuler des valeurs symboliques et consensuelles à son profit.