Jean-Claude Chamboredon a marqué le renouveau de la sociologie française dans les années 1960 aux côtés de Pierre Bourdieu et de Jean-Claude Passeron, coauteurs avec lui du Métier de sociologue. Le présent ouvrage rassemble des articles, parus entre 1977 et 1994, qui montrent l'ampleur et la cohérence de son projet intellectuel au croisement de plusieurs disciplines: l'histoire de l'art et de la littérature, l'histoire politique des campagnes françaises après 1848, l'histoire des représentations et des usages des territoires ruraux à l'interface du tourisme, de la production et des loisirs. Il nous permet de dépasser les images homogénéisatrices d'une société de l'ubiquité pour montrer à l'œuvre les conflits de classe avec, en arrière-plan, l'échec d'une socialisation unificatrice.
Comment les montagnards du Haut-Atlas marocain s'approprient-ils les lieux dont ils vivent? Comment s'organisent-ils pour tirer le meilleur parti de leurs ressources diversifiées en jouant du proche et du lointain, agropastoralisme et randonnée, migrations urbaines et retours au pays, main d'œuvre familiale, sens du commerce et stratégies foncières? Après trois années d'une enquête passionnante où il est devenu " le roumi qui parle le chleuh ", Pascal Mulet apporte un éclairage singulier sur les inégalités territoriales aujourd'hui, sur les mouvements de population et sur les nouveaux échanges entre ce qu'on persiste à appeler le " centre " et les " périphéries ". Plutôt que les marges d'une économie-monde centrée sur ses capitales, ces montagnes agropastorales permettent d'observer en acte les nouveaux processus de constitution du monde à portée, strate du monde vécu caractérisée par la connaissance et l'accessibilité.
Univers marchand et acteurs du courtage en Europe XIVe-XVIIIe s.
D'une étude des normes et règlements de métier à une histoire des institutions renouvelée par les approches économiques, l'historiographie consacrée au courtage médiéval et moderne s'est assez largement développée en contournant l'examen des courtiers eux-mêmes, et de leurs multiples activités. À travers une série d'études de cas centrées sur des métropoles marchandes de rang européen (Anvers, Amsterdam, Cadix, Florence, Hambourg, Londres, Lorient, Nuremberg, Rouen, Paris), ce livre interroge au contraire les identités et la capacité d'action de ces acteurs – leur pouvoir dans la construction des marchés.Le recours à une documentation variée – écrits de courtiers, comptabilités ou correspondances marchandes, archives de corporations, minutes notariales, sources judiciaires et manuels d'art du commerce – éclaire ainsi le caractère polymorphe d'un métier qui, s'il prend sens dans un espace marchand européen, reste largement soumis à la configuration juridique, politique et sociale du lieu où il s'exerce. Le lecteur peut approcher le déroulement concret des échanges marchands, du coût des transactions à la fabrication de l'information sur les prix, de la spécialisation de certains intermédiaires à la pluriactivité de bon nombre d'autres, des tentatives de contrôle politique du courtage à la permanence de circuits "gris" dans l'intermédiation marchande.
Étudier la migration à partir de la question de la souffrance ouvre des perspectives sur les conditions d'existence paradoxales de l'émigré et de l'immigré, sur les liens sociaux établis entre individus et sociétés, entre l'objectivité et la subjectivité, entre le réel et l'imaginaire. Qui sont les Chinois à Paris ? Comment leurs trajectoires migratoires entrent-elles dans l'histoire de la société française ? Quels liens économiques, culturels, politiques et affectifs établissent-ils avec leur pays de résidence ainsi qu'avec leur pays d'origine ? Située à la fois dans les contextes généraux de l'accueil des étrangers en France et de la mutation de la société chinoise depuis une quarantaine d'années, l'enquête ethnographique révèle, derrière les représentations sociales des Chinois, souvent figées et simplistes, les mobilités sociales multiples et les conditions de vie extrêmement hétérogènes d'une immigration non postcoloniale, faites de bonheurs comme de douleurs, de joie comme de chagrin, de dits comme de non-dits, et d'espoir comme de désespoir.
Dans ce grand article paru en 1984, Jean-Claude Chamboredon livre la meilleure synthèse des débats qui se sont fait jour sur les liens entre la vie et l'œuvre d'Émile Durkheim. Il permet de comprendre comment la sociologie française fut la science républicaine par excellence – c'est-à-dire aussi ce que doit la France à une tradition intellectuelle juive sécularisée.
Jeunes des classes populaires dans la France désindustrialisée
La massification scolaire, la désindustrialisation, les transformations du paysage politique et culturel ont provoqué une crise de reproduction de longue durée des classes populaires, dont les " jeunes des cités ;" constituent le point focal. Sans les exclure ni se réduire à leur cas, les enquêtes rassemblées dans ce livre analysent les inadaptations et les tentatives d'ajustement, les engagements et les désengagements, les espoirs et les déboires, les quêtes de compensation et les conversions, mais aussi les formes de reproduction au sein des nouvelles générations de jeunes des classes populaires. La menace du chômage, la précarité et le chantage à la docilité qu'elle permet, l'emprise des valeurs consuméristes, ont d'autant plus détérioré leurs capacités de mobilisation que beaucoup se vivent comme " de passage ". Faut-il en conclure qu'à la culture de rébellion de la " génération ouvriérisée " des années 1970 s'opposerait aujourd'hui " l'individualisme négatif " d'une " génération désouvriérisée " ?La postface de Florence Weber revient sur le tabou du déclassement qui enferme depuis quinze ans les perdants de la mondialisation dans la colère, le retrait et la honte. La croissance des inégalités territoriales s'est aggravée en France depuis la crise économique de 2008, tandis que la course au diplôme sans création d'emplois qualifiés, notamment dans le secteur de la culture, minait la confiance dans l'école, jusque chez les jeunes des classes moyennes sans patrimoine.
Silence et morales d'entreprise à la Business School de Harvard
Comment sont formés les futurs patrons américains? Quel sens moral retirent-ils de leur passage sur les bancs des fameuses business schools où ils acquièrent leur formation? L'analyse ethnographique de la plus emblématique de ces écoles: celle de Harvard, apporte des réponses. Michel Anteby nous découvre les rouages d'une institution centenaire et dresse des parallèles frappants entre la socialisation des professeurs et celle des élèves. De la préparation des séances de cours à la circulation dans les tunnels du campus, du système d'évaluation et de notation aux suspensions pour motif d'insuffisance académique, ce livre retrace le parcours éducatif, à la fois mythique et singulier, de ceux qui aspirent à devenir patrons. Car ils évoluent dans un contexte qui promeut un silence normatif relatif. Arguant de respecter une multitude de points de vue, l'école se refuse à prôner ouvertement une norme. C'est donc une étrange idéologie de la non-idéologie qui est interrogée ici, et un silence bien plus parlant qu'il n'y paraît.
Comment l'histoire se transmet-elle en famille? Que retient-on du passé? Comment des frères et sœurs peuvent-ils avoir des visions si différentes de leur histoire familiale? De quelle manière le passé est-il mobilisé dans les conflits familiaux? Quelle influence a-t-il sur les opinions politiques? À travers six enquêtes menées en France métropolitaine, en Nouvelle-Calédonie et en Allemagne, cet ouvrage analyse les heurs et malheurs des histoires de famille. De l'observation de fêtes et de repas familiaux à la conduite d'entretiens individuels, les auteurs relatent au plus près les pratiques des acteurs et montrent que, si ces processus se jouent apparemment dans l'intimité, il faut en dévoiler les conditions matérielles, symboliques, politiques et sociales. On comprend ainsi comment les histoires familiales se produisent, se racontent et se transmettent dans la parenté contemporaine, et composent l'histoire de nos sociétés.
Coauteur avec Bourdieu et Passeron du Métier de sociologue, célèbre ouvrage-manifeste qui a marqué la renaissance d'une sociologie innovante au lendemain de 1968, Chamboredon fait partie des rares intellectuels que l'on peut ranger au petit panthéon des classiques en sciences sociales. Jamais parus sous forme de livre, ses textes les plus commentés ont été écrits entre 1966 et 1991. Ils ont offert des analyses visionnaires sur l'évolution de la jeunesse, la culture adolescente, la vie en HLM, la délinquance et l'école maternelle. Le lecteur désireux de battre en brèche les idées reçues trouvera dans ce livre des réponses aux grandes questions qui traversent la société française depuis 50 ans: le poids social de plus en plus déterminant de l'âge, la relégation des banlieues, les inégalités des citoyens devant la justice, les effets pervers du pédagogisme ou encore le rôle de l'école maternelle et de la prime éducation dans la reproduction des disparités culturelles entre les classes sociales.
Comment sont fabriqués les corps humains? Comment sont-ils imprégnés de culture? Le sport, où des nations différentes entrent en compétition dans le cadre de règles communes, permet de réfléchir à ces questions.Connu pour la rudesse et l'agilité de ses joueurs, ainsi que pour ses danses chantées avant les matchs, le rugby du Pacifique rend curieux les amateurs du monde entier. À la croisée des sciences sociales et des sciences du vivant, ce livre s'intéresse au cas de l'État indépendant de Samoa. Qu'est-ce qui fonde la spécificité et la force de ce rugby, capable de rivaliser avec les meilleures équipes?Des écoles jusqu'aux compétitions internationales, Julien Clément analyse la socialisation des joueurs et l'assemblage original entre les institutions sportives et l'organisation des villages, dirigés par des chefs, qui la produit. Il étudie comment les garçons, les adolescents et les jeunes hommes apprennent le rugby, dans les entraînements (avec les méthodes d'origine néo-zélandaise promues internationalement) mais aussi dans une sociabilité villageoise masculine. Cet ensemble élabore un jeu et des techniques du corps spécifiques, que l'on voit se déployer pendant les rencontres et qui sont ici détaillées avec des perspectives empruntées aux sciences cognitives.
Pourquoi les salaires des aides à domicile sont-ils si bas? Pour répondre à cette question, une équipe de jeunes sociologues a mené l'enquête auprès des femmes qui font ce métier, mais aussi auprès des acteurs économiques dont elles dépendent : leurs employeurs contractuels (des associations et des entreprises) ; leurs clients (les personnes âgées dépendantes et leur famille); et leurs financeurs (les conseils généraux). C'est un secteur qui manque de main d'œuvre, c'est un travail qui exige du savoir-faire et du doigté. Pourtant les salaires restent proches du salaire minimum horaire, les temps de travail sont morcelés et chacun croit que les aides à domicile font du ménage, alors qu'elles assument en solitaires un rôle de surveillance sanitaire. Au terme de l'enquête, une nouvelle question se pose: pourquoi la prise en charge de la dépendance ne relève-t-elle pas de l'assurance maladie?Un ouvrage indispensable pour ceux qui veulent comprendre comment la société française contemporaine traite les personnes âgées et ceux dont elles dépendent pour leur survie.
Peut-on penser ensemble l'actualité politique de la filiation et l'actualité sociale de la prise en charge des personnes dépendantes? Tel est le pari de ce livre. Il est construit sur l'analyse ethnographique de cas où la transmission du nom, la consanguinité et le partage du quotidien se trouvent dissociés. À travers des histoires familiales saisissantes situées dans leur contexte historique, tout au long du XXe siècle européen, l'anthropologie de la parenté " nouvelle vague " dépasse les oppositions de principe pour montrer l'imbrication des normes, des pratiques et des sentiments. Elle invite à lire au prisme de la reproduction sociale les nouvelles technologies de la reproduction biologique, disponibles à l'échelle mondiale, et leur encadrement juridique à l'échelle nationale, mais aussi les obligations morales envers les personnes dépendantes, qui pèsent inégalement sur les familles et sur les individus. Elle permet de découvrir les faiblesses de la parenté quotidienne lorsqu'elle ne s'appuie ni sur les représentations génétiques de la filiation, ni sur la reconnaissance juridique – mais aussi de souligner sa force, capable de faire évoluer nos mentalités et, partant, les lois qui nous gouvernent.