Prix Nobel de Littérature, Claude Simon est l'auteur d'une œuvre dont la richesse demeure méconnue. Ses romans affrontent l'expérience et la mémoire d'un siècle à l'Histoire tumultueuse, fouillent les généalogies familiales et s'ouvrent à l'infinie variété du monde. Ils dialoguent avec les peintres et la peinture, s'intéressent au cinéma, à la photographie que lui-même pratique.Ces multiples dimensions sont ici envisagées et commentées par des spécialistes de l'œuvre, et par ceux qu'elle continue de fasciner et de nourrir: acteur, cinéaste, historien, poètes et écrivains de sa génération ou plus jeunes, que son travail inspire.Réunissant les interventions présentées lors de trois séries de rencontres orchestrées en marge de l'exposition Claude Simon, l'inépuisable chaos du monde du Centre Pompidou, le livre donne accès au film réalisé à cette occasion par Alain Fleischer, où figure un long entretien inédit avec Réa Simon, veuve de l'écrivain.
Cet ouvrage, qui représente les fruits d'une quarantaine d'années de recherches sur Claude Simon, fait alterner des études thématiques et des essais consacrés à des romans individuels; une attention particulière est portée aux "presque non-dits" des romans. Les trois principaux thèmes étudiés ici sont l'anglicité, l'androgynie et l'antisémitisme; ils sont parmi les plus importants de l'œuvre tant en raison de leur dimension éthique que de leurs multiples résonances formelles et intertextuelles. Les romans ciblés, qui correspondent aux quatre périodes de l'œuvre, sont Le Sacre du printemps, Histoire, Triptyque et L'Acacia, mais les autres livres de Simon sont abordés au cours des sept essais de l'ouvrage. "Le choix de clore le livre sur une étude du thème juif […] est particulièrement justifié en ce qu'elle converge avec l'intérêt désormais avéré pour la relation des romans simoniens avec l'Histoire et pour leur intégration de discours sociaux et de questionnements éthiques et politiques", a-t-on commenté.
L'histoire de la réception de Claude Simon en Allemagne commence dans les années soixante avec les premières traductions et comptes-rendus de ses romans pour se prolonger, dès les des années soixante-dix par une remarquable prolifération de thèses et d'études universitaires. Le premier chapitre du présent recueil rassemble des publications non universitaires, pour la plupart des recensions parues dans la presse. Le chapitre suivant témoigne de l'influence conjuguée de la phénoménologie et du structuralisme sur les premiers travaux universitaires. La troisième partie présente la réception post-structuraliste: on y trouve des analyses de la poétique déconstructive et du traumatisme de la mémoire dans La Route des Flandres. Dans le quatrième chapitre la réception allemande de Claude Simon apparaît comme tributaire d'une autre tradition intellectuelle: les interprétations se consacrent aux transgressions de Simon, aux représentations du corps, de la violence, de la sexualité et de la guerre. Pour donner un aperçu des résonances littéraires de Simon dans les pays de langue allemande ont été inclus, pour finir, les textes de trois auteurs germanophones contemporains qui se sont inspirés de Claude Simon.
Il sera ici essentiellement question d'une certaine relation à l'espace propre à l'œuvre de Claude Simon. Plus que les personnages eux-mêmes, c'est la plupart du temps leur environnement immédiat qui retient son attention, à travers lui qu'elle poursuit l'énigme qui les constitue. Car le milieu dans lequel ils évoluent semble toujours exercer sur eux une influence décisive, les modelant, leur imprimant mystérieusement sa marque. L'évocation du cadre rapporte aussi en creux, description palimpseste, un événement que l'écriture choisit d'évoquer par ces voies détournées. Pour narrer, il convient de dépeindre. Mais tout paysage s'inscrit également dans une temporalité. Redéfinir la topographie d'un site, replacer paroles et gestes dans leur configuration singulière, c'est poser les bases de " l'édifice immense du souvenir ". Le corps lui-même tient lieu de paysage ; ses reliefs, ses effondrements, relatent l'histoire de l'individu, tout comme celle des territoires relate celle des hommes. Façon de traduire la pulsation singulière qui rythme l'univers. A la lisière du paysage et du portrait enfin, l'ombre entremêlée, mouvante, des corps enlacés, la parade sexuelle, viennent interroger une autre inscription dans l'espace, celle de la marche vers l'autre et de la quête de soi dans cet affrontement à l'altérité irréductible. De là la question, centrale, de la sédentarité et du nomadisme, du repli et de la recherche. Qu'est-ce qu'un lieu, un être, où se reconnaître ?
Dans un premier temps, un voyage opéré dans la géographie cinématographique du spectateur-Claude Simon permet de mettre en évidence un auteur imprégné de cinéma, un véritable " enfant de cinéma ". Nous suivons la trace des multiples allusions aux techniques qui participent des débuts du cinéma, repérons la marque du cinéma burlesque et du cinéma surréaliste, la place de la Star et de la mythologie hollywoodienne, ainsi que la présence d'un autre versant du cinéma, celui de la pornographie. Toujours dans le cadre d'une typologie du cinéma, les goûts de Claude Simon en matière de Western sont révélés par une lecture attentive des romans. Dans un second temps, l'étude de l'adaptation cinématographique de La Route des Flandres, marquée à la fois par l'enthousiasme et la déception, éclaire les relations ambiguës qu'entretient Claude Simon avec cet art et met en exergue ses choix concrets en matière de cinéma. La description et l'analyse minutieuse du découpage de La Route des Flandres et des dessins de Claude Simon, que l'on peut qualifier de " Story board ", permettent de mettre en relief un projet cinématographique très avancé, dans lequel l'auteur se pose la question de l'adaptation et de la représentation.
Exigeante avec elle-même et sans complaisance pour les modes littéraires, l'oeuvre de Claude Simon, prix Nobel de Littérature en 1985, s'inscrit fortement dans son siècle. Leçon de ténèbres d'un monde en deuil de ses idéologies, leçon de défiance à l'égard des représentations qui nous habitent et informent le monde à notre insu, elle est, par excellence, une oeuvre du soupçon. Son souci des choses et des hommes ne se conçoit pas sans cette attentive disponibilité à ce qui se joue dans une écriture qui fouille ou réinvente, dans le dédale présent des mots, les images d'un passé toujours incertain. Sa lucidité envers les discours et les comportements sociaux contribue puissamment à la crise de l'Humanisme aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale.Restituant autour de La Route des Flandres le dialogue avec l'oeuvre qui anticipe et réécrit ce roman central, le présent ouvrage met ainsi en évidence une incertitude du sujet et une vision du monde profondément critiques. Au coeur des vicissitudes du siècle passé, aux prises avec l'Histoire et le récit de soi, l'oeuvre de Claude Simon apparaît dès lors comme celle d'une mémoire inquiète qui engage notre temps.
Belle invention que la chronophotographie, que cette production photographique d'images prises à des intervalles de temps exactement mesurés, et qui permet, à partir d'un unique cliché, l'analyse du mouvement par photographies successives. Et invention bien faite pour fasciner Claude Simon qui aura en somme trouvé dans la chronophotographie, c'est du moins ce que ce livre aimerait montrer, la technique indispensable à son écriture, au développement de son oeuvre comme à l'organisation singulière de ses thèmes. Une technique dont les effets, par delà les limites concrètes du texte, affecte le projet romanesque en son principe, touchant à des questions aussi diverses que celles de l'origine, de l'autobiographie et de la représentation du monde.
Presque tous les romans de Claude Simon évoquent la photographie : qu'il s'agisse d'un personnage photographe dans Le Vent (1957), de clichés jaunis (L'Herbe, 1958), d'instantanés immobiles (Le Palace, 1962), de cartes postales ou d'une photographie énigmatique d'Histoire (1967), sans oublier les archives photographiques maternelles de L'Acacia... Mais chez Simon cette présence des images nourrit d'abord une réflexion sur la langue, participe à son invention formelle. Sa pratique de la " description dynamique " s'élabore dans un lien étroit à la visualité traumatique, désintégratrice de la photographie, suscitant une véritable esthétique du choc. En dialogue avec les principales théories de la photographie (Kracauer, Benjamin et Barthes) comme avec l'intertexte littéraire de Simon (Proust, notamment), Moments photographiques fait apparaître la photographie comme une figure conceptuelle majeure des nouvelles poétiques de la mémoire. Et livre, ce faisant, à travers sa lecture de l'oeuvre simonienne, une contribution décisive à toute Histoire littéraire de la photographie.