Pourquoi des hommes considèrent-ils leur compagne comme des objets, pourquoi s'autorisent-ils à les dénigrer, à les frapper, voire à les tuer ? Après le procès de Mazan, les violences conjugales et intrafamiliales, allant de l'injure au féminicide, ne cessent d'inquiéter la société tout entière. Le phénomène n'est en effet ni marginal ni en voie de disparition. Au-delà des mesures de protection à adopter, des questions d'éducation, de prévention, il pose la question de la distribution des rôles attribués à la féminité et à la masculinité. Aujourd'hui où la Justice
s'est saisie de notions comme le sur-meurtre ou le contrôle coercitif permettant de mieux comprendre les phénomènes de sujétion, d'emprise et de violence, cet ouvrage entend mêler les approches historiques, sociologiques, juridiques pour restituer le point de vue d'une magistrate, l'expérience d'une psychiatre, l'enquête d'une psychologue. Il permet de s'interroger sur ce que la société patriarcale rend
malheureusement possible.
Terrassées, animées d'un fort sentiment de culpabilité, les veuves d'aujourd'hui sont beaucoup plus nombreuses que les hommes à rester seules après la disparition de leur compagnon. En fonction des époques, le veuvage est un phénomène perçu de façon plus ou moins importante: au lendemain des guerres napoléoniennes ou de la Première Guerre mondiale, le nombre de jeunes veuves s'envole sans pour autant faire l'objet d'une grande attention des autorités, des journalistes ou de l'opinion publique. Dans les pages de ce numéro, les veuves sont étudiées à partir de supports différents: caricatures, cinéma, mais également estampes. Cette manière de les aborder ne relève pas que des visual studies, mais aussi de la perception de l'autre, puisque périodiques ou romans sont également mobilisés afin de mieux saisir les représentations des veuves, celles des marins disparus en mer comme celles d'artistes. Première livraison de revue dévolue aux veuves, ce numéro a pour ambition de cerner la diversité des images, de s'attacher à l'émergence d'un type, de suivre l'évolution des représentations en prêtant attention à la collecte de données qui nourrissent l'imaginaire social et culturel des veuves.
En 1898, consacrant sa thèse de doctorat à la préméditation, l'avocat Henri Legrand notait l'absence d'ouvrages existant en France sur la question et ajoutait que la nécessaire modernisation du Code imposait de réfléchir à la pertinence de cette notion. Cet appel, demeuré sans écho, invite à rouvrir le dossier pour analyser les théories, suivre les pratiques et s'interroger sur les discours qui accompagnent la prise en compte de la préméditation et les enjeux qu'elle mobilise. Car ce qui n'est pas exactement une spécificité française n'est pas non plus une réalité universelle: la Grande-Bretagne et les États-Unis ne tiennent pas compte de la préméditation dans l'évaluation des crimes, tandis que le Pérou et le Mexique, s'ils l'admettent, n'en font pas une circonstance aggravant les pénalités.
Nombreux sont les juristes, les psychologues et les criminologues qui ont insisté sur la nécessité de prendre en compte la durée pour mieux comprendre l'infraction – crime ou délit – et en évaluer précisément la gravité. Dès les années 1930, ces spécialistes distinguent trois étapes: la phase psychologique, la phase préparatoire qui peut être plus ou moins longue et qui correspond à la préméditation, et la troisième et dernière phase, celle de l'exécution. De manière plus pragmatique, des lexicographes considèrent que la préméditation est tout simplement une " décision prise d'avance ".
Or, en posant la question de la préméditation, c'est moins le crime que l'on examine que l'individu et l'énigme du passage à l'acte, suggérant que la prise en compte de la préméditation permettrait de distinguer plusieurs catégories de criminels, les " professionnels " et les " occasionnels ". C'est à ces questions, qui sont d'une actualité toujours criante, que ce livre se propose de répondre en les inscrivant dans le temps long, du XVIe siècle à nos jours, et en multipliant les approches afin de saisir la préméditation entre les discours et les pratiques.
Gros titres et manchettes ont donné aux violences sexuées et sexuelles contre les femmes une nouvelle actualité. Souvent présentés de manière tapageuse, les gestes et actions contre le corps féminin ne sont guère analysés, car c'est le registre de l'émotion et de l'indignation qui se trouve privilégié. Le présent ouvrage entend analyser les violences qui portent atteinte à l'intégrité physique et morale des femmes sans enfermer celles-ci dans le rôle de victime, tout en insistant sur les mesures protectrices d'une part, coercitives d'autre part. Pour mener à bien une telle étude, il convenait de multiplier les regards, sans se disperser, tant il est vrai qu'une telle question de société, actuelle et inscrite dans l'histoire, a besoin de nombreuses disciplines pour rendre compte de sa complexité. Leur examen permet de saisir à la fois le fonctionnement et les transformations des rapports sociaux de sexe, voire du genre. Les auteurs s'interrogent sur la quasi-universalité du phénomène, tout en étudiant son ampleur, ses variations, ses répercussions et ses contextes. Pour mener à bien une telle enquête, quatre approches sont privilégiées afin de prendre la mesure des violences sexuelles et sexuées, de suivre les formes de brutalisation, de s'interroger sur leur mise en scène et enfin d'examiner les dispositifs punitifs et les mesures prises pour " réparer ".
Au XIXe siècle, la médecine légale se constitue comme une science à part entière ayant enfin les honneurs de l'enseignement universitaire. Elle bénéficie en outre de la lumière que quelques affaires criminelles médiatiques braquent sur certaines de ses figures de proue. Cependant, il existe également une médecine légale de l'ombre, exercée par des médecins experts "ordinaires". Le présent ouvrage, fruit d'un travail de thèse remanié et condensé, s'attache à apporter un éclairage sur la pratique ordinaire de l'expertise judiciaire, à travers l'un de ses actes phares, l'autopsie. Requis par des représentants de la justice qui ont tout loisir de faire appel à n'importe quel professionnel de l'art de guérir, les experts médicaux, parfois peu au fait des savoirs et protocoles opératoires propres à l'exercice cadavérique médico-légal, doivent satisfaire les attentes et les interrogations judiciaires sur les causes du décès. Pour se faire, ils doivent réaliser leur examen dans des conditions matérielles plus ou moins conformes aux critères établis par la littérature spécialisée. Situation qui exige que les médecins fassent souvent preuve d'une capacité d'adaptation et d'improvisation. Rarement fuie par des médecins qui la considèrent comme une autre facette de leur mission de secours envers la communauté, l'expertise cadavérique n'est pourtant pas dénuée de conséquences néfastes pour son praticien, au plan professionnel, économique, sanitaire ou émotionnel. Au sein des activités cadavériques, l'autopsie médico-légale jouit d'un statut particulier conféré par le contexte judiciaire dans lequel elle se déroule. Réglementations, interdits et réticences populaires qui rythment, limitent et s'opposent aux dissection, embaumement et autre examen anatomopathologique, sont levés face à l'expertise cadavérique. Source de libertés dans sa pratique, le cadre judiciaire de l'examen post mortem est, à l'inverse, à l'origine de contraintes rédactionnelles dans le processus de sa narration. Quant aux protocoles opératoires mis en place par les princes de la médecine légale, s'ils favorisent la préservation de l'intégrité de la dépouille mortelle, leur raison d'être répond avant tout à des impératifs scientifiques et aux exigences de la procédure judiciaire.
La cruauté n'est pas le propre d'une époque révolue. Elle ne se manifeste pas non plus exclusivement sur la scène des sociétés en guerre. Elle s'exerce quotidiennement à l'encontre des femmes, des enfants, des vieillards, des miséreux, mais aussi sur des animaux, voire même sur le monde végétal. Mise au grand jour, elle nous apparaît de plus en plus insupportable. Connaît-elle une histoire, se sont demandés observateurs sociaux, romanciers et artistes ? N'est-elle pas naturelle à l'être humain et la vie en société va-t-elle la brider et la réprimer ? Ne demeure-t-elle pas vivace, quoi qu'on fasse ? Une rupture historique semble pourtant s'être produite au XIXe siècle. Ce sont moins les comportements qui ont changé, que les discours sur les gestes, les mots ou les situations. Ils l'ont rendue intolérable. En 1869, le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse définit la cruauté comme " l'instinct qui pousse à commettre des actes inhumains " et d'ajouter, dans la partie encyclopédique, que " nous évitons de citer des exemples contemporains, pour nous épargner de rougir, car la cruauté des uns a toujours pour complice la faiblesse et la lâcheté des autres ". Ainsi, pour comprendre une époque tout en se préservant de l'anachronisme, faut-il observer les manifestations de la cruauté, dans les actes et dans les fictions. Afin de conduire pareille enquête, il convenait de croiser les regards, de la Renaissance à nos jours, en commençant par la cruauté ordinaire puis en étudiant ses " excès ", sans omettre l'immense domaine de la cruauté visuelle, qui va de la peinture aux images mobiles et sonorisées.
L'arrestation n'a cessé de hanter l'imaginaire des écrivains, donnant des récits dans lesquels le malaise et l'horreur se côtoient. L'arrestation est parfois le point de départ de l'action publique, notamment dans les cas de flagrants délits, d'autres fois elle est l'aboutissement de l'enquête judiciaire ou encore le symptôme d'une période troublée. Premier ouvrage à traiter de l'arrestation dans une perspective historique, l'arrestation se présente comme un vaste territoire comprenant de nombreux espaces laissés à l'écart qu'il est impossible d'arpenter entièrement. Toutefois, trois grandes entrées ont été retenues. La première s'ouvre par le plus immédiat: les images visuelles et les représentations morales de l'arbitraire ou du concept même d'arrestation. La deuxième partie s'attache plus particulièrement aux catégories, aux types et aux figures anonymes, voire honteuses, ou extraordinaire, comme le vampire du Bois-du-Chêne, sans oublier quelques célébrités à l'instar de Violette Nozière. La troisième examine les pratiques relatives à la prise de corps, à la capture, à la chasse à l'homme, à l'empoignade ou encore aux arrestations collectives.
Cette recherche s'appuie sur l'analyse d'un échantillon aléatoire de 349 dossiers de procédures qui a été passé au peigne fin pour l'ensemble des cinq départements historiques de la Bretagne. Les archives judiciaires constituent une source remarquable car elles permettent l'intrusion dans la vie privée en donnant la parole à l'ensemble des acteurs du drame, dénonciateurs, auteurs du crime, témoins, voisinage, même si cette parole est filtrée, encadrée, normée par toute une série de dispositifs de contrôle. Longtemps considérés comme des délits sans victime, les abus sexuels commis sur les enfants sont voués au secret des familles en raison du tabou de la sexualité. Fait banal, scène de crime rurale, décor rudimentaire, jeunes acteurs pauvres et tristement uniformes, la diversité est à rechercher du côté des abuseurs. Du marginal au père de famille, du jeune homme au vieillard, les visages de ces hommes sont pluriels mais force est de constater que beaucoup prennent l'apparence de monsieur tout le monde. Leur système de défense, véritable démonstration de force, de puissance sexuelle et de virilité révèle, dans toute son âpreté, la représentation sociale de l'abus sexuel au XIXe siècle. D'abord récalcitrante à l'intrusion de la justice étatique en son sein, la communauté villageoise apprend très progressivement à collaborer avec les représentants de l'appareil judiciaire, seul moyen d'assurer sa sauvegarde. À la fin du XIXe siècle, la justice officielle s'impose dans le traitement des affaires d'abus sexuels sur les enfants. Coupables et victimes prennent alors leur place dans un face-à-face jusque-là impossible avec la justice.
L'empoisonneuse, sinistre et redoutable, femme de l'ombre, sournoise et habile, hante l'imaginaire des sociétés depuis l'Antiquité. Chaque époque invente des personnages dont les gestes sèment l'effroi et prennent place dans la mémoire collective. Mais la figure de l'empoisonneuse, à la croisée des récits historiques et littéraires, des documents judiciaires et de la fiction, du passé et du présent, apparaît à la fois immobile et différente et surtout beaucoup plus complexe que ce que l'on pouvait supposer. Pour en dresser le portrait et saisir la place qu'elle occupe, comprendre la production des images et leur circulation, il convenait, dans le présent ouvrage, de mobiliser des études portant sur le corps, la criminalité, le genre et leurs représentations. Les empoisonneuses nécessitent de faire appel à des disciplines diverses dans le temps long, de l'Antiquité à nos jours, afin de se demander comment et pourquoi des stéréotypes, qui tendent à faire du poison une arme du féminin et de l'empoisonneuse un poncif de l'imaginaire de la femme coupable, ont été construits, transmis, adaptés et amplifiés jusqu'au XXIe siècle. Les portraits anonymes ont souvent été rejetés dans la pénombre par quelques figures illustres qui ont retenu toute l'attention. Pourtant Circé ou Cléopâtre, les reines ou les sorcières médiévales, les élégantes et les domestiques de l'époque moderne, ont bien plus en commun qu'on ne l'imagine avec les empoisonneuses des campagnes ou les grandes criminelles contemporaines que la chronique judiciaire a régulièrement présentées aux lecteurs puis aux spectateurs. Mais la vénéneuse, si elle renseigne sur la criminalité des femmes et la logique des gestes, informe aussi sur la peur ou le mal-être d'une société d'hommes qui se complait à rejeter les empoisonneuses du côté du féminin hors norme et de l'éternelle femme coupable.