Avant-propos.
Par Yannick Maignien, Directeur du TGE-Adonis

Public/priv�, paradoxes de r�seaux d'ego et sciences humaines

Les textes rassembl�s ici, � la suite du colloque du Coll�ge international de philosophie, sont une contribution majeure � la compr�hension du r�gime actuel de structuration num�rique.

Internet red�fini profond�ment les notions m�mes de communaut� et d'individu, dans la mesure o� le num�rique produit et conteste � la fois, sans cesse, dans une dynamique effr�n�e, et la constitution de l'une et l'auto-affirmation de l'autre. Ce n'est pas le moindre paradoxe que cette socialisation accrue, cette massification � l'�chelle internationale (� laquelle proc�de le num�rique), se d�roule sous les auspices de l'initiative individuelle la plus d�brid�e... !

Internet, on le voit avec le Web 2.0, avec le blogging, mobilise sans cesse et toujours plus les ego, les productions des utilisateurs eux-m�mes. Mais en m�me temps, cette mobilisation produit de la communaut� relevant de la seule agr�gation num�rique (nuages de tags, logique du courtage, bases de donn�es de nos intentions, r�seaux sociaux, graphes, etc.). Les textes ici pr�sents interrogent le sens de cette agr�gation nouvelle, qui ne ressort plus du (seul) sens politique ou heuristique : communaut� d'int�r�t, de connaissance, de croyance, de reconnaissance, etc.

Communaut� d'int�r�t, au sens mat�riel : on sait ce qu'il en est du paradoxe �conomique du gratuit, sinon du piratage n�cessaire aux lancements de � produit � et aux effets de r�seau ; au sens intellectuels : les � coll�ges invisibles � d�stabilisent ou font �voluer les instances acad�miques ou �ditoriales traditionnelles.

Communaut� d'action : on sait ce qu'il en est de la � d�mocratie participative � cr��e par Internet, et de ses limites.

Par ailleurs, beaucoup d'auteurs notent ici combien le � priv� � est red�fini, recompos�, dans ses droits, son auctorialit�, son extension, son expression, son � intimit� �, face � ces nouvelles formes d'agr�gation num�rique de masse.

D'o� la n�cessit� philosophique de revenir � d'autres d�bats, plus anciens, o� la libert� individuelle de conna�tre se heurte aux r�seaux mat�riels de pouvoirs.

L'ego est capt�, cadr� par le num�rique dans sa dynamique propre, la plus intime, la plus imm�diate, la plus vari�e et diversifi�e. Ce sont les actes humains les plus � discrets � (au double sens du terme) qui sont mobilis�s sans cesse dans leur mouvement m�me de communication, de relation, d'enregistrement, de contr�le ou de subsomption logique (que le Web s�mantique accentuera encore).

L'ego est toujours plus mobilis� dans une sollicitation num�rique de chaque instant, (c'est l'originalit� de la publicit� sur Internet). En m�me temps, le r�seau universel qui s'amplifie de cette mobilisation peine � re-construire du sens politique, scientifique, esth�tique, �thique, autrement que de fa�on � d�fensive �, (d�fense du droit d'auteur, de la d�mocratie, de la cr�ation, des r�gles sociales, etc.) dans la lign�e d'h�ritages non-digitaux (religieux, patrimoniaux, institutionnels, moraux, etc.).

Mais le rassemblement des textes de ce colloque ouvre sur une autre question, corr�lative : Quid des � communaut�s de connaissance �, qui ont pour mission d'interroger, de comprendre, sinon de ma�triser de tels ph�nom�nes ? Pour le dire plus abruptement, quid du devenir des sciences humaines et sociales � l'�re num�rique, d�s lors qu'elles rel�vent � la fois d'un pouvoir interpr�tatif h�ritier des puissances de l'ego, mais aussi de moyens num�riques d'acc�s, de conservation, de traitement et de publication des connaissances qui eux, rel�vent de cette agr�gation massive, universelle ?

Les sciences humaines achoppent sur ce paradoxe des r�seaux d'ego et de leur circularit� et relativit� intrins�ques : Le mod�le du peer-review (reconnaissance par les pairs) par exemple rencontre vite des limites dans la dynamique num�rique du � progr�s scientifique �. Le num�rique peut fournir tous les outils et calculs bibliom�triques requis pour � �valuer � les fr�quences citationnelles, la scientom�trie, les r�seaux � d'excellence �, incarn�s par des revues class�es, de telle fa�on qu'une hi�rarchie internationale semble s'auto-organiser de fa�on l�gitime et reconnue, dans sa concurrence et sa production endog�ne.

Ce mod�le de comp�titivit� (mettant en exergue des � individus �, ou du moins des groupes) semble tr�s homog�ne aux cycles de production scientifique des sciences de la � nature �, et surtout aux enjeux de la � big science � des grands campus du classement de Shanga� !

Pour ce qui est des sciences humaines et sociales, ce mod�le peine � s'imposer. Au mieux, les effets de l�gitimit� et de reconnaissance par les pairs profitent de l'audience et de l'aura num�riques. Mais les effets de comp�titivit� ne s'inscrivent dans aucune �chelle de production intellectuelle universellement reconnue.

De ce point de vue, les sciences humaines et sociales sont � la fois le point de r�sistance � de telles � subsomptions � num�rique de masse, et par ailleurs le champ pertinent � l'avenir pour envisager en quoi le num�rique pourra assumer cette s�mantique complexe, diversifi�e, des faits humains, culturels et sociaux.

Ainsi, les sciences humaines et sociales seront � l'avenir fortement structur�es par trois types de � plates-formes � num�riques assez ind�pendantes : celles en premier lieu traitant les corpus de donn�es culturelles et historiques (anthropologie, ethnologie, histoire, faits linguistiques etc.) ; celles en second traitant les donn�es �conomiques, sociales ou politiques, donc quantitatives et statistiques ; celles enfin traitant les mod�lisations et simulations des comportements et des faits cognitifs (y compris r�flexifs).

Ces � plates-formes � num�riques seront d'ailleurs performantes en tant qu'elles permettront des interactions vives entre elles, certes, mais surtout avec des variables � naturelles � (climatiques, biologiques, �cologiques, �nerg�tiques, etc.).

Au terme de tels enjeux num�riques, les sciences humaines et sociales ainsi � appareill�es � seraient seules aptes � �clairer � scientifiquement � ces paradoxes de r�seaux d'ego vers lesquels buttent de plus en plus nos soci�t�s contemporaines.

On est en droit d'attendre alors qu'elles contribuent � instruire la question des nouvelles pr�rogatives publiques et priv�es � l'�re num�rique : plus tol�rantes de l'infinie diversit� culturelle, plus solidaires dans l'efficace socio-�conomique, plus cr�atrices de simulations possibles.

Les sciences humaines et sociales d�riveront-elles vers cette triple tectonique, fortement d�termin�es par le num�rique ? Sans doute. Mais gageons qu'elles ne continueront � s'instituer en � sciences � ? et non seulement en de simples applications technologiques-, qu'autant qu'elles continueront � interroger le paradoxe du r�seau et de l'ego � l'�re num�rique ; qu'elles poursuivront l'effort de r�flexivit� sans lequel ces � sciences � se � r�duiraient � � l'inexistence sous un primat technique, ou inversement au statut r�actionnaire d'un humanisme sans moyens.