Le croisement des deux notions « cinéma » et « migration  » donne lieu à un très vaste corpus de films, comme en témoigne l'impressionnante filmographie helvétique. Comme dans d'autres pays qui se définissent comme « terre d’accueil », les thèmes de l’exil, de l’émigration et de l’immigration tiennent une place de choix dans la cinématographie suisse. Force est néanmoins de constater que si la récurrence de cette thématique est relevée par les historiens du cinéma suisse, elle ne fait jamais l’objet d’un questionnement autonome et n’est abordée qu’en tant que figure esthétique (notamment via la question de la frontière). Dans l’espace francophone, par ailleurs, les rares publications qui abordent la migration sous un angle sociopolitique adoptent une perspective militante, convoquant un corpus restreint de films qui viennent illustrer la thèse politique défendue par les auteur. L’objectif de ce numéro n’est pas de traiter de la migration dans une perspective esthétique ou partisane. Une approche socio-historique nous permet d’analyser la manière dont le cinéma exploite la figure de l’étranger à trois moments charnières de l’histoire de la politique migratoire suisse afin de dégager une évolution des modes de représentation. Le couple notionnel cinéma-migration est dans un second temps inversé afin d’interroger la façon dont les institutions liées à ce phénomène – et les migrants eux-mêmes – s’approprient le film.
La première partie de ce dossier est consacrée à la représentation de l’étranger à trois moments-clés de l’histoire du cinéma suisse (les années 1940, 1970 et le tournant du XXe siècle) où la population est amenée à se positionner, voire, par votations, à agir sur la politique migratoire. Christelle Maire s’intéresse ainsi à la production filmique de Leopold Lindtberg. Souvent présenté dans les histoires du cinéma suisse comme le promoteur de la Défense spirituelle nationale, Lindtberg, de par son parcours de réfugié politique et l’historique de la production de ses films, offre un champ d’étude particulièrement intéressant pour aborder la question de l’étranger à l’écran. Même sur ce corpus « idéal » – six ans, quatre films et la même équipe – l’article de Maire rappelle que la théorie du cinéma comme reflet sociétal chère à Kracauer ou à Ferro fonctionne globalement de manière plus complexe qu’on ne le pense. Siamo Italiani (1964), Le Train rouge (1973) et Buseto (1974) sont évoqués par Marthe Porret qui met en évidence la rupture que constitue la campagne Schwarzenbach en 1970. Si le célèbre film de Seiler offre un traitement esthétisant des saisonniers, Ammann et Legnazzi proposent une approche militante de la question et cherchent à contrer le discours nationaliste ambiant. Enfin, en termes de radicalisation des discours politiques, les années 2000 présentent des similitudes avec les années 1970. Séverine Graff démontre néanmoins, en se concentrant surtout sur La Forteresse (2008) de Fernand Melgar, que la représentation cinématographique du migrant et les discours parafilmiques rompent avec cette approche partisane. L’attention accordée à la réception permet à Séverine Graff de montrer que les discours accompagnant la sortie de La Forteresse renforcent la «neutralité» déjà construite au niveau filmique. Ce type d’analyse plus «complète» permet d’interroger l’articulation entre la thématique migratoire et sa représentation cinématographique.
Dans la seconde partie de ce dossier, il nous semblait indispensable de nous pencher sur la manière dont le phénomène migratoire s’approprie le cinéma. Ce renversement de perspective nous confronte à différents types de films : Valentine Robert et Alain Freudiger proposent un entretien avec les représentants du bureau de coordination de l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) et de l’Office fédéral des migrations (ODM), deux organisations qui chapeautent la réalisation de courts métrages destinés à prévenir la migration irrégulière. Cette production atypique, diffusée dans les pays d’origine et destinée aux migrants potentiels, est peu connue, hormis via les polémiques qu’un spot télévisuel a provoquées en Suisse, en novembre 2007. Il s’agira ici de comprendre les enjeux de ces films en se penchant sur leur contexte de production et de diffusion et sur leur manière de déconstruire les représentations dominantes de l’exil. Ces films tentent en effet de révéler les dangers réels de la migration clandestine et, ce faisant, érigent à leur tour un nouveau type de représentation qu’il faut à nouveau réinterroger d’un point de vue pratique, esthétique et, à terme, idéologique. Bruno Tur, spécialiste de l’histoire de la migration espagnole en France, présente ici Españolas en París, film de fiction réalisé en 1971 par un immigré devenu cinéaste, Roberto Bodegas. Ce portrait de femmes tente de réhabiliter les « bonnes à tout faire » en luttant contre deux types de clichés en vogue respectivement dans leur pays d’accueil et en Espagne : ici considérées comme sottes, elles sont là-bas des filles perdues. Bodegas inscrit son travail dans une perspective de réaction en cherchant à défendre par ce biais la communauté à laquelle il appartient. Morena La Barba se penche sur un cas similaire : Alvaro Bizzarri. Saisonnier italien, en Suisse durant plus de trente ans, il réalise des films majoritairement fictionnels dans un but militant. Son travail de cinéaste est indissociable de son statut d’immigré puisque, s’il apprend à manier une caméra, c’est pour dénoncer inlassablement les conditions d’exploitation scandaleuses de ses compatriotes. Le but du texte de Morena La Barba est triple : elle présente le parcours original de Bizzarri ainsi que le contexte de production et de diffusion de ces films (à savoir l’association des Colonia Libera Italiana) ; elle s’entretient avec lui ; et elle annonce la prochaine édition des œuvres du cinéaste. En effet, l’autrice participe, avec l’association Les Amis d’Alvaro Bizzarri, à la sortie DVD de l’intégrale des films de Bizzarri prévue pour juillet 2009.

La rubrique cinéma suisse est rythmée par les contributions d’Alain Freudiger qui s’intéresse à des réalisations helvétiques récentes : Die Waldstätte (2008), coffret de 4 CDs et 3 DVDs de Cyrill Schläpfer, et le Walpurgis (2008) de Frédéric Choffat. Dans son premier article, il pose la question, totalement inédite, de la représentation sonore de la Suisse, et décortique dans le second les multiples couches énonciatives d’un film qui adapte un texte de Karl Kraus. Xavier Reymond revient sur l’édition 2008 du Lausanne Underground Film & Music Festival (LUFF), en mettant notamment en lien la nouvelle subvention fédérale octroyée par l’OFC et le type de public visé par ce festival (extrait de l’édito du numéro: sg et mp).